« Africa’s regional integration model is not promising»-Interview with UNECA Trade and Regional Integration, Hakim Ben Hammouda

14/11/2007
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« Africa’s regional integration model is not promising»-Interview with UNECA Trade and Regional Integration, Hakim Ben Hammouda

Question: Après son lancement l’année dernière par la BAD, la Conférence économique africaine est désormais organisée conjointement par la BAD et la CEA. Comment décririez-vous les relations entre les deux institutions, dont c’est le premier grand événement qu’elles organisent ensemble depuis l’arrêt de la tenue simultanée de la conférence ministérielle de la CEA et des assemblées annuelles du Groupe de la BAD ?

Réponse: Louis Kasekende et moi-même, les économistes en chef de nos institutions respectives, sommes les deux coprésidents de la conférence. Nous avons travaillé ensemble depuis pratiquement la fin de la conférence de l’année dernière de manière très étroite. Chaque institution a également mis en place une équipe de coordination d’une dizaine de personnes, et nous avons: travaillé ensemble sur tous les points ; lancé ensemble un appel à communication, travaillé ensemble sur la sélection des documents ; et nous avons engagé des dépenses du côté des deux institutions... Tous les aspects ont donc été gérés de manière conjointe. La collaboration a très bien fonctionné. Dès qu’il y a un problème, nous nous concertons Louis et moi, et nous avons pu ainsi aplanir toutes les difficultés. Nous avons deux machines de guerre qui travaillent ensemble depuis un an. Je suis très confiant sur la réussite de l’événement. D’une manière générale, je pense très sincèrement que depuis l’arrivée de Kaberuka et de Janneh (ndlr, Abdulie-Secrétaire exécutif de la CEA), il y a une volonté très ferme pour que les deux institutions travaillent ensemble. L’organisation conjointe de la conférence économique africaine est la preuve vivante que les deux institutions coopèrent sérieusement ensemble. Je suis bien placé pour le savoir puisque je suis le point focal de cette coopération au niveau de la CEA.

Question: Cette coopération dépasse-t-elle le cadre de l’organisation de la Conférence économique africaine ?

Réponse: Mais bien sûr ! Les exemples de la coopération sont nombreux. Premièrement, la Conférence économique africaine est désormais organisée par les deux institutions. Nous continuons à organiser ensemble le symposium de haut niveau ou conférence ministérielle qui se tient en marge des assemblées annuelles de la BAD. Les Perspectives économiques en Afrique sont réalisées par les deux institutions à partir de l’édition 2008. La conférence pour le financement du développement est désormais organisée par un secrétariat commun des deux institutions. L’initiative de « l’aide pour le commerce », qui a réuni 500 experts à Dar-es-Salam, était également organisée par la BAD et la CEA. Depuis deux ans, il y a donc véritablement un renforcement des liens de coopération entre les deux institutions à tous les niveaux: au niveau de la réflexion, de la mise en œuvre des programmes, sans compter la présence de la BAD et de la CEA au plus haut niveau dans toutes les grandes rencontres africaines.

Question: Les deux institutions arrivent-elles ainsi à porter la voix de l’Afrique ? Et à se faire entendre ?

Réponse: Absolument. Prenez par exemple la question de l’aide pour le commerce: il y a une voix africaine. M. Kaberuka et M. Janneh vont aller à la revue globale prévue par l’OMC sur cette initiative de l’aide pour le commerce, qui aura lieu les 20 et 21 novembre à Genève, pour y exprimer véritablement la voix de l’Afrique. Et là se greffe la coopération avec l’Union africaine. Les trois institutions ont la volonté de ranimer le secrétariat conjoint entre les trois institutions. Les trois institutions ont tenu il y  un an une rencontre au sommet pour associer la Commission de l’Union africaine à nos activités. La BAD et la CEA sont ainsi présentes à tous les sommets, nous assistons à toutes les grandes réunions, même celles frappées du huis clos, et nous contribuons réellement à la discussion. Je peux vous assurer, pour suivre les sommets de l’Union africaine depuis huit ans, que cela est récent. Il y a aujourd’hui une forte coordination entre les trois institutions. Sur les questions politiques c’est bien sûr l’Union africaine qui prend le leadership, mais sur les questions techniques, la BAD et la CEA ont un rôle dynamique. Prenons l’exemple de la rationalisation des communautés économiques régionales: l’Union africaine a demandé à la BAD et à la CEA d’assurer l’expertise technique sur cette question, et lors du sommet de Banjul l’an dernier, nous avons suggéré aux chefs d’Etat de ne plus reconnaître aucune nouvelle communauté économique régionale. Comme vous le savez, il y a actuellement huit communautés économiques régionales reconnues comme piliers de l’Union africaine: c’est beaucoup. Nous avons donc fortement suggéré aux chefs d’Etat de ne plus reconnaître aucune nouvelle communauté économique régionale: cette position, exprimée par MM. Janneh et Kaberuka, a été adoptée par les chefs d’Etat.

Question: La conférence économique africaine constitue un autre forum pour faire porter la voix de l’Afrique dans le domaine de la recherche. La manifestation commence-t-elle à connaître le succès ?

Réponse: Et comment ! La sélection des communications a été très difficile: nous avons reçu plus de 600 propositions de communication. C’est dire l’intérêt que suscite cet événement. Cette conférence représente un important rouage dans le processus de diffusion du savoir en Afrique. Il est important de faire savoir que les deux institutions multinationales phares de l’économie en Afrique – la BAD et la CEA – sont arrivées à un tel niveau qu’elles sont devenues les principales détentrices et productrices du savoir sur l’Afrique. Il est inadmissible aujourd’hui, en ce début de 21e siècle, que le savoir, la connaissance sur l’Afrique ne soient pas produits en Afrique par les institutions africaines les plus importantes. Toute l’activité de la recherche s’articule autour de ce message central. Lorsque la BAD publie son Rapport sur le développement en Afrique, lorsque la CEA publie son rapport économique, lorsque nous organisons ensemble la conférence des économistes africains, lorsque nous produisons ensemble les Perspectives économiques en Afrique, tout cela traduit une prise en charge de la production du savoir sur l’Afrique par les deux institutions les plus importantes. Il y a également d’autres institutions qui produisent du savoir sur l’Afrique comme les universités, les institutions multilatérales, les institutions bilatérales, mais nous avons tenus à ce qu’il y ait une voix africaine sur les problèmes de l’Afrique: il ne faut pas que le savoir sur nous-mêmes soit produit par d’autres ; c’est ce que nous sommes en train de faire ensemble. L’accueil très favorable qu’a rencontré la conférence auprès des économistes montre que nous avons bien vu.

Question: En dehors de la CEA et de la BAD, la coopération dans le domaine de la recherche marche-t-elle en Afrique ?

Réponse: Je pense que cela ne marche pas trop mal, mais que l’on pourrait mieux faire. Elle marche dans ce sens où nous avons par exemple réussi avec la BAD, la CEA et le Consortium pour la recherche économique en Afrique de Nairobi, à établir véritablement un réseau d’institutions de recherche qui sont en train de réfléchir ensemble. Nous espérons en fait que cette conférence soit vraiment un lieu de mise en réseau des institutions de recherche. L’idée ce n’est pas seulement d’organiser une conférence, mais de créer des prolongements après la conférence: des thèmes communs de recherche, mettre des réseaux de recherche qui travaillent ensemble… Mais tout cela demande des moyens, un volet sur lequel nous sommes d’ailleurs en train de travailler. Je pense donc que la coopération marche ­– les institutions de recherche, les chercheurs sont venus en nombre à notre conférence – mais je pense qu’on peut mieux faire, qu’on peut développer davantage les liens, réfléchir plus volontairement sur des thèmes communs de recherche sur lesquels on mettrait les différentes institutions, mais cela est une étape ultérieure. L’idée, c’et de créer un réseau de recherche dynamique, et puis, peut-être une association des économistes africains. La conférence économique est marquée – vous avez pu le constater lors de la première édition à Tunis – par une très bonne ambiance, par beaucoup de choses qui vont dans le bon sens. Ce qu’il faut, c’est plus de moyens, ce que malheureusement ni la BAD ni la CEA n’ont. Il y a des contributions généreuses des bailleurs de fonds, qui donnent des moyens à la recherche…

Question: Justement, on a l’impression que les bailleurs sont beaucoup plus enclins à financer des projets de développement, dont les résultats sont palpables, plutôt que dans la recherche…

Réponse: C’est en train de changer. Nous avons reçu pas mal d’appui de la part des bailleurs pour organiser la conférence économique africaine, pour réaliser nos rapports économiques… Je pense qu’il y a donc là un changement d’attitude des bailleurs par rapport à la recherche dans la mesure où ils appuient de plus en plus la recherche, mais c’est vrai qu’ils pourraient faire plus… Cela n’exonère toutefois pas les autres acteurs. Pour financer une bonne recherche, il faut d’abord que les pouvoirs publics mettent les moyens ; notre recherche ne peut pas être financée par l’aide, il faut que les pouvoirs publics mettent plus de moyens, que le secteur privé également mette un peu plus de moyens dans la recherche: les groupements d’entreprises privées, les fondations… Les bailleurs de fonds et les banques doivent bien sûr augmenter leur contribution à la recherche, mais je pense que c’est un domaine qui relève de la compétence des pouvoirs publics comme il devrait intéresser les capitaux privés. Une grande partie de la recherche aujourd’hui en Amérique du Nord est financée par des fonds publics et des fonds privés, et non pas par des ressources externes. Pourquoi ne pas avoir de fondations privées ? Il y a tellement de gens riches en Afrique qu’ils pourraient mettre un peu plus d’argent dans la recherche. Je crois qu’il est important que nous assumions nos propres responsabilités vis-à-vis de la recherche en tant qu’Africains, pouvoirs publics mais aussi individus et grandes entreprises, qui ont les moyens d’investir dans la recherche. Une recherche qui peut d’ailleurs les aider par ses résultats, qui sont directement orientés vers les politiques économiques.

Question: Le frémissement d’intérêt dont vous faites état pour la recherche africaine a trouvé un écho important dans le prix Allan-Powell qui vous a été récemment attribué, récompensant pour la première fois de son histoire un chercheur du monde en développement. Est-ce réellement important pour la recherche africaine ?

Réponse: C’est effectivement le prix le plus prestigieux dans le domaine du commerce international. C’est un honneur pou moi que d’être le seul chercheur non occidental à s’être vu décerner ce prix, chasse gardée des Européens et des Américains, ce qui reflète d’ailleurs l’état de la recherche d’aujourd’hui. Vous savez, il est extrêmement difficile pour les chercheurs du monde en développement d’accéder à ces prix en raison des conditions difficiles dans lesquelles ils évoluent: ils ne peuvent pas entrer en compétition avec des chercheurs qui disposent d’énormes moyens. Le prix Allan-Powell qui m’a été décerné a d’autant plus de valeur que les chercheurs qui travaillent en Afrique ne bénéficient pas des conditions de travail semblables à celles des grandes universités, dont les moyens sont sans commune mesure avec les institutions de recherche africaines, y compris la CEA. Vous comprendrez donc aisément que ce prix, qui récompense toute une carrière, dépasse ma personne et qu’il constitue une reconnaissance qu’on peut faire de la bonne recherche en Afrique, de la recherche qui peut être compétitive au niveau international et remporter des prix. Mais la contrepartie, c’est qu’il faut remplacer le manque de moyens par beaucoup de volonté et beaucoup de militantisme. Si des chercheurs acceptent de rester en Afrique, c’est qu’ils sont persuadés de pouvoir se mesurer avec les collègues avec lesquels ils avaient fréquenté les mêmes universités. La différence, c’est que les chercheurs occidentaux ont accès à toutes les revues, disposent des meilleurs laboratoires, etc. Malgré cela, les chercheurs africains arrivent à publier des articles dans les plus grandes publications économiques. Pour ne citer que le complexe du commerce, de la finance et du développement économique  dont j’ai la charge à la CEA, nous avons publié, de 2006 à septembre 2007, 12 articles dans des revues internationales à comité de lecture ; quatre autres articles ont été acceptés sous réserve de modifications mineures que nous sommes en train de finaliser ; huit autres articles sont en cours de lecture par les comités de lecture de ces grandes revues internationales ; enfin, nous comptons envoyer deux autres études importantes ce mois-ci. Là, c’est vraiment du militantisme, car les moyens dont nous disposons ne permettent pas de comprendre une telle richesse de production. C’est de l’engagement de chercheurs qui veulent montrer que les Africains ne sont pas plus bêtes que les autres. D’ailleurs tous mes collègues, tous mes pairs se sont approprié mon prix, qu’ils ont réellement considéré comme une récompense de leurs efforts.

Question: Dans l’un des papiers que vous présentez à la Conférence économique africaine, vous battez en brèche l’idée selon laquelle l’intégration régionale aboutit à une convergence des revenus. Pourquoi ce qui avait si bien marché avec des pays comme l’Espagne ou le Portugal, dont les revenus ont été tirés par le haut après leur adhésion à la Communauté économique européenne, ne se réalise-t-il pas en Afrique ?

Réponse: Je crois qu’il n’y aura jamais de convergence en Afrique tant que les modèles adoptés ne répondront pas aux besoins africains. Nos modèles ne répondent actuellement pas aux besoins africains. Si vous regardez dans pratiquement toutes les zones de convergence macro-économique en Afrique, nous avons pris les critères de convergence européens. Ce sont à mon avis des critères restrictifs, qui ne permettront pas une reprise de la croissance et qui ne favoriseront pas une convergence orientée vers la croissance au lieu de la convergence vers la stabilisation à laquelle on tend aujourd’hui dans toutes les communautés économiques régionales en Afrique. L’Afrique a fait beaucoup de progrès en matière de stabilisation macroéconomique, elle a besoin aujourd’hui de croissance.

Question: Vous êtes conscient d’aller là à rebrousse-poil ?

Réponse: Je pense qu’il faut vraiment dire que nous avons la chance d’avoir l’écoute de nos communautés économiques régionales et l’écoute de nos responsables politiques et économiques. Nous avons un devoir de vérité vis-à-vis d’eux. Ils nous font confiance. Je constate à cet égard une écoute très attentive de la part de nos dirigeants depuis trois ou quatre ans. Je considère que le véritable enjeu ou défi de l’Afrique, c’est la reprise de la croissance. Vous savez, l’économie est compliquée, mais elle est parfois très simple: on peut dire beaucoup de choses sur l’expérience de l’Asie ; pour moi, le développement de l’Asie se résume à une idée très simple: trois décennies avec des taux annuels de croissance de 10 %. C’est simple ! Après il y  l’écologie, le développement durable, etc. L’Afrique a besoin de trois décennies de croissance à 10 % ! Et là, il faut investir massivement dans l’infrastructure (c’est les routes qui vont créer la croissance !), dans l’amélioration du climat des affaires pour augmenter l’investissement privé ; il faut également améliorer la gouvernance… Il y a des pays qui sont déjà à 8 ou 9 % de croissance en Afrique: en améliorant la gouvernance dans ces pays, on atteindra 12 ou 13 %. Avec trois décennies de croissance annuelle moyenne de 10 %, on ne parlera plus jamais de pauvreté en Afrique.


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Speaker

Name: Hakim Ben Hammouda Title: UNECA Trade and Regional Integration