Interview with Issouf Soumaré, Associate Professor, Finance and Director, Financial Engineering Laboratory, Université Laval, Québec, Canada

11/11/2009
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Question : Vous participez, en tant que expert chercheur en finance, aux travaux de la Conférence économique africaine (CEA), à un moment où le monde est entrain de sortir d’une des plus graves crises financières. Quelles sont vos attentes ?

Réponse : Je voudrais indiquer que l’initiative de la BAD et de la Commission Économique pour l’Afrique (CEA) est très louable. Je participe pour la première fois à cette conférence, mais je suis un grand optimiste pour le devenir du continent et très sensible aux questions liées à son développement. En effet, suite à la crise financière de ces deux dernières années, je trouve que l’heure est certainement au bilan des actions menées par la BAD pour réduire les effets de la crise sur les économies africaines, qui sont fragiles. À mon avis, cette conférence est le lieu approprié pour réfléchir aux actions durables futures à mener sur le continent.

Cependant, je dois reconnaître que la BAD a pleinement joué son rôle de leader du développement sur le continent pendant cette crise, tant au niveau de la communication de l’information sur la crise que des actions concrètes de soutien aux pays africains. Je laisse le soin à vos lecteurs de découvrir ces différents éléments sur le site de la Banque que j’ai pris plaisir à suivre au temps forts de la crise.

Dans ce contexte, cette conférence économique, qui rassemble plusieurs économistes africains et du monde, arrive à point nommé, puisqu’elle permettra certainement de mieux cerner les opportunités que les pays africains pourraient tirer de cette crise. La question fondamentale qui demeure reste toujours: comment les pays africains peuvent-ils bénéficier de cette crise ?

Question : Selon vous, quelles opportunités offrent ces crises aux pays africains et à la BAD ?

Réponse : De mon modeste point de vue, cette crise doit être perçue par les dirigeants africains et les organismes de développement tels que la BAD et la CEA comme une opportunité nouvelle pour le continent, visant à attirer des capitaux étrangers vers l’Afrique et cela en vantant les mérites des possibilités d’investissement sur le continent. Une chose dont cette crise nous a fait prendre conscience est la grande interconnexion entre les marchés financiers, surtout ceux des pays développés ; et aussi les risques associés à l’utilisation abusive des marchés financiers pour générer des profits sans fondement économique réel…

Question : Que voulez vous dire ?

Réponse : En fait, je voudrais souligner que les marchés financiers africains, ainsi que les opportunités d’investissement dans les différents secteurs de l’économie, offrent une source de diversification aux investisseurs institutionnels (Ndlr : fonds de pension, fonds communs de placement, etc.) et capitaux privés étrangers en quête de possibilités d’investissement.

De toute évidence, après une crise majeure comme celle-ci, viendra fort probablement une période de prospérité où les investisseurs rechercheront des possibilités d’investissements juteux. L’Afrique dispose, de mon point de vue, de la capacité et du potentiel nécessaires pour offrir ces opportunités alléchantes aux investisseurs, pourvu qu’elle sache promouvoir ses atouts aux bons endroits. Je voudrais souligner que l’une des clés de la réussite chinoise et de plusieurs pays émergents, fut la disponibilité de la main d’œuvre bon marché. Notre continent dispose d’une population relativement très jeune avec le plus fort taux de croissance, donc d’une main d’œuvre appropriée. Ce qui peut constituer un atout, même si l’éducation devrait être toujours une priorité pour les pays. Par ailleurs, une bonne partie de la population africaine vit en zone rurale, alors que nous avons subi de plein fouet, une crise alimentaire juste au balbutiement de la crise financière.

Question : Savez-vous que dans le cadre de sa réponse à la crise alimentaire, la Banque avait anticipé sa stratégie en mettant en place un plan agricole d’urgence pour venir en aide aux pays membres régionaux ?

Réponse : Justement dans la logique de cette stratégie, la Banque devrait accentuer davantage ses actions pour favoriser l’attrait de capitaux étrangers dans le secteur agro-alimentaire des pays africains, surtout que des pays comme le Brésil ont démontré qu’il est possible de bâtir une économie dynamique et compétitive, entre autres, à partir de l’agro-industrie. N’oublions pas non plus, que les nombreuses ressources naturelles dont regorge le continent constituent des opportunités d’investissement incroyables, surtout que les ressources se font de plus en plus rares et que les pays développés et les pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Brésil se font davantage de compétition pour ces ressources. Je ne saurai terminer sans mentionner les gains réalisés sur les plans des intégrations régionales qui offrent des marchés de plus en plus intégrés et larges aux investisseurs.

Pour rester dans le cadre des possibilités qu’offre la crise aux économies africaines, je voudrais ajouter que le continent  regorge d’énormes potentialités qu’elle ne doit pas du tout sous-estimer. Cependant, si l’effort doit être davantage mis sur la gouvernance, n’empêche qu’une intensification de la promotion des possibilités d’investissement sur le continent reste à faire. La BAD a un rôle prépondérant à jouer à ce niveau.

Question : Existe-t-il d’autres opportunités que la Banque pourrait explorer pour dynamiser les économies africaines marquées par les crises ?

Réponse : Vous m’offrez ainsi l’occasion d’évoquer la nécessité pour la Banque d’offrir à ses clients (pays membres et entreprises du secteur privé) des produits financiers de plus en plus adaptés à leurs besoins et compétitifs. De nos jours, on constate que plusieurs autres institutions financières (Ndlr : Banque mondiale/SFI, banques commerciales, etc.) offrent des produits de plus en plus compétitifs et variés à leur clientèle.

Je voudrais, si vous me le permettez, affirmer que je trouve la BAD quelque peu timide en ce qui concerne le financement islamique, alors qu’elle devrait être proactive dans ce domaine sur le continent…

Question : C'est-à-dire ?

Réponse : En fait, le financement islamique fait allusion à la pratique de la finance basée sur les principes de la Shariah (Islam). Il s’agit d’un secteur en pleine expansion depuis les 30 dernières années, avec un taux de croissance annuel moyen estimé à environ 10-15 % par an. Des institutions financières internationales sont actives dans ce secteur (FMI, Banque islamique de développement, etc.). Il y a des possibilités dans ce secteur à saisir pour la Banque en offrant des produits et de l’expertise nécessaires à ces pays membres régionaux.

Un autre point d’intérêt concerne les tractations en cours au niveau du G20 pour mieux réguler et réglementer les marchés financiers. Les pays africains à travers le leadership de la BAD devraient participer davantage aux débats et donner leur point de vue sur la façon dont ils conçoivent le fonctionnement des marchés financiers dans l’avenir, puisque ultimement, les décisions qui seront prises auront un impact certain sur plusieurs aspects du développement du continent.

Pour terminer, je voudrais profiter de l’opportunité que vous m’offrez pour féliciter les organisateurs de cette conférence pour la bonne organisation et la qualité du programme.