Projet de la BAD en Côte d’Ivoire primé par le Trésor américain : entretien avec Paul Dougna sur cette action exemplaire

25/07/2013
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Au sortir des troubles qu’a traversés la Côte d’Ivoire à l’orée des années 2000, la Banque africaine de développement (BAD) s’est engagée avec force sur le terrain. Objectif : soutenir les efforts de reconstruction du pays, et sa population, éprouvée par des années de conflit, en mettant l’accent sur la prise en charge et la prévention des violences faites aux femmes. De fait, le constat était accablant : exacerbées par la guerre, les violences basées sur le genre s’étaient multipliées, jusqu’à concerner 67 % des femmes, selon une étude publiée par le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) en 2008.

Partant, la BAD a consacré près de 31,2 millions de dollars EU à un projet intitulé “Côte d’Ivoire : Sortir du conflit / Projet d’appui multisectoriel”, déployé quatre ans durant. Les résultats de ce projet, exemplaire en termes d’efficience, ont été plus que probants. Pour preuve, le Trésor américain lui a décerné, ce 25 juillet 2013, le Prix d’excellence en matière d’impact sur le développement. Un prix amplement mérité, comme en témoigne Paul Dougna, socio-économiste en chef au sein du Bureau de représentation de la BAD à Abidjan.

Q : Pour quelles raisons votre projet a-t-il été primé par le Trésor américain ?

Le projet est original d’un triple point de vue : il l’est, d’abord au vu des activités financées d’ordinaire par la Banque. La prise en charge des femmes victimes de violences dans les pays en situation de conflit ou de post-conflit est une activité plutôt inédite dans nos annales. Le projet est aussi original par son approche : en effet, pour susciter des changements pérennes et briser le silence qui entoure les viols et autres  sévices infligés aux femmes, le projet a bâti  une alliance entre les principaux acteurs  que sont les ministères concernés (genre, santé, justice, communication) tant au niveau des structures centrales que dans les régions, les autorités religieuses (pasteurs, imams), le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) et les organisations non gouvernementales opérant dans le domaine de la protection de la femme – en particulier l’association des femmes juristes de Côte d’Ivoire. Cette alliance, dont la plupart des membres ont été sensibilisés et/ou formés par le projet, a joué un rôle majeur, dans la mesure où le problème est désormais perçu comme une cause nationale. Enfin, le projet est original en raison de l’appui global et complet offert aux victimes. En effet, il a assuré la prise en charge médicale (traitement et prévention des risques d’infection par les MST et le VIH)  et psychologique, l’assistance juridique (depuis le dépôt de plainte jusqu’à la tenue du procès), la formation professionnelle, l’aide à l’accès au crédit, et l’insertion dans des associations et coopératives de production ou de commercialisation. Outre le fait d’avoir permis de briser le silence autour des violences faites aux femmes, le projet a redonné aux victimes leurs droits et leur dignité, contribuant ainsi à la cohésion sociale et la consolidation de la paix.

Q : Pourriez-vous nous en exposer quelques impacts chiffrés sur les bénéficiaires ?

Le projet a eu un impact direct sur un millier de victimes environ, qui ont bénéficié d’une prise en charge directe (médicale, économique et juridique). Au-delà ce chiffre, mentionnons les 800 travailleurs sociaux, médecins, policiers et juges dont on a renforcé les capacités, les 30 centres de santé, les 2 hôpitaux régionaux et les 2 autres centres de prise en charge intégrés (qui offrent à la fois des prestations de santé, une prise en charge psychologique et une aide juridique) qui assurent une prise en charge des victimes dans un délai de 48 heures. N’oublions pas non plus les 241 comités de veille installés dans les villages et les quartiers, chargés de poursuivre l’éducation des populations et, près de 1,5 million de personnes sensibilisées aux violences faites aux femmes grâce aux émissions de radio, de télévision et au rôle d’amplificateur que jouent les leaders religieux. La diffusion, dans les autres pays francophones, de la mini-série télé, “Le défi de Fifi”, produite grâce au projet, a considérablement élargi le nombre de bénéficiaires. Par-delà les chiffres, c’est la confiance retrouvée de la victime en l’Etat protecteur de ses citoyens vulnérables d’une part et, d’autre part, la peur du criminel qui subit les rigueurs de la loi, qui constituent les impacts les plus durables du projet.

Q : Avez-vous en tête l’histoire d’un(e) bénéficiaire, qui illustre le succès du projet ?

Oh que oui. Une, en particulier, m’est restée gravée en mémoire : l’histoire de H., une jeune femme de 32 ans. Elle est coiffeuse et vendeuse de produits cosmétiques à B. Lorsque nous sommes arrivés à son échoppe, avec la mission de supervision de la BAD et le responsable de l’ONG, elle nous a accueillis avec le sourire. C’était jour de marché. Elle avait devant elle une cliente qu’elle coiffait, tandis qu’une autre femme attendait son tour. D’autres femmes s’arrêtaient, marchandaient avec H., avant de repartir  avec des produits. « Les affaires marchent bien ! », a lancé le responsable de l’ONG. « En tout cas Dieu est grand ! », lui a répondu H. Le responsable de l’ONG l’a prévenue qu’il repasserait dans la soirée avec des amis pour discuter de son commerce.  Le soir venu, le responsable nous a tous conduit dans la cour d’une petite église à la lisière du quartier. H. était là, à nous attendre sur une chaise, mais son visage était livide. D’une voix étranglée, elle a commencé à nous narrer son histoire : « En 2005, j’ai été violée par X., un monsieur grand de taille, que je voyais dans le quartier, mais ne savais rien de lui. Tout le monde dans le quartier savait que j’étais fiancée… Pendant qu’il me violait, il n’arrêtait pas de me répéter qu’il me tuerait si je parlais à quelqu’un. Je me suis confiée à ma mère, qui m’a trouvé des médicaments... Personne d’autre n’a su, car en temps de guerre, tout peut arriver. Mais chaque fois que j’avais le malheur de croiser le chemin de ce X, il me provoquait et m’insultait… Un soir de juin 2009, il était environ 19 heures, je revenais avec mon petit frère de l’église située à l’orée du village, et cet homme a encore commencé à m’insulter. Je n’ai rien dit, mais il s’est mis à me frapper et m’a trainée dans les herbes. Il m’a encore violée. Je n’avais plus qu’une seule idée en tête : me suicider… Ma mère, accompagnée de mon petit frère qui avait couru aller la chercher, sont arrivés. J’ai été conduite au dispensaire qui avait été construit grâce à la BAD. On m’y a soignée, puis j’ai été confiée à une assistante sociale. Je n’ai rien payé. Le jour suivant, la gendarmerie est venue arrêter le violeur. Des femmes juristes m’ont soutenue. Une ONG  m’a formée en comptabilité et en marketing, et m’a aidée à avoir un prêt sans intérêt pour acheter les produits que je vends. Pendant les six mois qui ont suivi l’obtention du prêt, l’ONG m’a encadrée. Maintenant, mes affaires marchent. Je vais bientôt louer un magasin !  Quant au violeur, il a été condamné à 5 ans de prison. Il y a un Dieu, mais il y a aussi un gouvernement, pour nous, les pauvres ! »