Evolution du groupe

Khartoum, septembre 1964. Un groupe d'hommes, des Africains, se réunit à Khartoum au Soudan, pour ratifier l'accord multinational qui porte sur les fonds baptismaux la Banque africaine de développement. Ils représentent vingt-cinq gouvernements du continent. Ils sont tous investis de la même mission et sont porteurs d'un même espoir. L'espoir de voir cette toute nouvelle institution concourir au développement et à l'unité de l'Afrique. 

Par cet acte, c’est l’Afrique qui se réapproprie son destin durant ce premier lustre des années 1960. Très tôt, et souvent en se référant aux grands réseaux marchands de l'Afrique pré-coloniale, ses dirigeants et ses responsables ont élaboré ce projet d'une banque africaine de développement qui soit à cent pour cent africaine. Une Afrique qui veut se prendre en main, mais aussi se tenir à distance des clivages idéologiques et linguistiques de l'époque.

Des clivages qui transparaissaient notamment dans les trois grands groupes qui dominaient alors la scène géopolitique continentale. Le Groupe de Brazzaville comprenait les douze pays - Cameroun, Congo-Brazzaville, Côte d'Ivoire, Dahomey (Bénin), Gabon, Haute-Volta (Burkina Faso), Madagascar, Mauritanie, Niger, République centrafricaine, Sénégal, Tchad - qui ont fondé l'Union africaine et malgache, en 1960, à Brazzaville. Le Groupe de Casablanca apparut en 1961. Il rassemblait sept pays : Algérie, Egypte, Ghana, Guinée, Libye, Mali, Maroc. Le Groupe de Monrovia incluait les douze du Groupe de Brazzaville ainsi que l'Ethiopie, le Libéria, le Nigeria, la Sierra Leone, la Somalie, le Togo, la Tunisie et le Congo (Kinshasa). Si l'histoire de ces formations est plus intimement liée à la genèse de l'Organisation de l'unité africaine (OUA, devenue Union africaine) qu'aux questions de financement de la croissance en Afrique, toutes ont néanmoins préconisé la création d'une banque régionale de développement.

De nombreux événements, de multiples initiatives, d'innombrables apports jalonnent la route qui a mené à l'édification de ce qui est devenu la première institution de financement du développement en Afrique. S'il est impossible de les évoquer tous dans ce résumé, il faut mentionner, parmi les actes "fondateurs", la conférence Tubman-Nkrumah-Touré de 1958, l'année de la création de l'OUA. Les chefs d'État du Libéria, du Ghana et de la Guinée, trois avocats du panafricanisme, ont passé quatre jours en conclave dans le village de Sanikoli, au Libéria. « Leur communiqué final faisait état de leur détermination à user de toutes leurs ressources pour amener tous les pays africains à l'indépendance et pour réussir le développement du continent dans l'unité de celui-ci », se souvient l'un des "facilitateurs" de la réunion, le Libérien Romeo Horton.

Futur président de la banque centrale de son pays et instigateur, toujours en 1958, d'une conférence panafricaine d'hommes d'affaires à Monrovia, le docteur (en économie) Horton a effectivement été l'une des chevilles ouvrières de la création de la BAD. 

Comité des Neuf

 Trois ans plus tard, en 1961, la capitale libérienne accueillait la Conférence de Monrovia. Elle réunissait une pléiade de chefs d'État et de gouvernement, et donna naissance au Groupe de Monrovia. Au centre des débats de cette réunion, et de celle qui suivit, à Lagos, deux projets de chartes : une pour l'OUA, et une pour une banque africaine de développement. Cette seconde proposition arriva très vite dans l'immeuble de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique, sur les bureaux de Micky Abass et de Robert Gardiner. Alors secrétaire exécutif et vice-secrétaire de cette organisation, ces deux hommes allaient s'impliquer pleinement dans la création de la Banque. Bientôt fut établi un comité des Neuf, pôle de réflexion et d'organisation autour de ce projet pour des experts financiers et des économistes originaires de neuf pays représentatifs de la diversité africaine (Cameroun, Ethiopie, Guinée, Libéria, Nigeria, Soudan, Tanganyika et Zanzibar - qui formèrent la Tanzanie en 1964).

Présidé par M. Horton, le comité des Neuf rendit visite à la quasi-totalité des chefs d'États africains ainsi qu'à des dirigeants occidentaux et des pays de l’Est, pour exposer leur conception d’une banque africaine de développement. C'est alors que s'affirma le primat du caractère panafricain, "afin de ne pas importer la Guerre froide" dans cette institution, précise M. Horton, a qui échut la présidence du comité des Neuf. Derrière cette instance se profile une autre personnalité clé de l'histoire de la BAD, le regretté Mamoun Beheiry, ancien gouverneur de la banque centrale du Soudan et premier président de la Banque africaine de développement, qui fut d'un dévouement sans relâche.

Entente

Bien des appréhensions, bien des obstacles, bien des doutes durent encore être levés avant que de fonder la BAD. Mais l'enthousiasme, porté par la nécessité de voir le continent sortir de sa profonde pauvreté,  l'emporta. Comme se le remémore un témoin porteur d'un nom illustre, Théodore Roosevelt IV : "Je vivais à Ouagadougou, où j'occupais un poste dans les services de coopération du Département d'État. J'étais toujours frappé par l'espoir et par l'enthousiasme des dirigeants africains qui soutenaient la Banque africaine de développement", raconte celui qui fut directeur général de la banque d'investissement Lehman Brothers et plaçait à ce titre les effets de la BAD sur le marché obligataire international. À la suite des "tournées" du comité des Neuf, un projet d'accord vit le jour.

Ce document fut soumis à de hauts fonctionnaires africains, puis présenté à l'ensemble des ministres africains,  avant d'être cosigné par vingt-trois gouvernements africains le 4 août 1963, sous la forme de l'accord portant création de la Banque africaine de développement. C'est cet accord qui entre  en vigueur le 10 septembre 1964. D'âpres débats eurent encore lieu jusqu'à l'assemblée inaugurale de novembre 1964 à Lagos, notamment quant à la localisation du siège de la Banque. Finalement, Abidjan l'emporta, devant Khartoum.

Et c'est ainsi que, en mars 1965, après quelques mois dans des bureaux mis à la disposition de la BAD dans les locaux de la Commission économique pour l'Afrique, à Addis-Abeba, une première équipe, dix personnes, pas plus, rejoignit la lagune Ebrié. George Wood, alors président de la Banque mondiale, offrit le concours de son bureau régional dans la capitale ivoirienne. Lequel fut chaleureusement accepté pour le montage des premiers projets, marquant dès les origines, le principe de la coopération avec les autres institutions de financement de développement.

Refondation

Quarante cinq ans plus tard, le Groupe de la Banque africaine de développement, dont le capital est de 32,04 milliards de dollars, a financé plus de 3200 opérations, pour un total de près de 63 milliards de dollars EU, et bénéficie depuis plusieurs années de la notation AAA des principales agences d'évaluation financière.

La BAD a conservé son caractère pleinement africain, même après l'admission des pays membres non régionaux, en 1982. Elle a vécu au rythme de l'Afrique, réchappant de chaque crise, amplifiant et diversifiant d'année en année ses moyens et ses actions. Elle a accompagné ce que l'Histoire retiendra peut-être comme un parachèvement des décolonisations, la démocratisation politique et la libéralisation économique des années 1990. Elle a pris part aux efforts de sortie de conflits, de rétablissement des libertés civiles et des structures économiques, de professionnalisation des institutions financières et politiques du continent. Elle a coordonné ses activités avec celles des autres partenaires de la lutte contre la pauvreté, institutions financières internationales, gouvernements et organismes publics d'aide au développement, organisations non gouvernementales.

Par ailleurs, elle a, de plus en plus, conçu son action en concertation avec les représentants des sociétés locales, pour que celles-ci soient les actrices de leur développement. Elle a aussi mis l'accent sur le rôle des femmes, sur l'éducation et sur les réformes structurelles. Et elle a apporté son concours aux grandes initiatives : allégement de la dette extérieure des pays pauvres très endettés (PPTE), intégration régionale, jusqu'au Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique, le Nepad, dont le Groupe est l'un des maîtres d'œuvre.

Elle même a dû se transformer pour évoluer et progresser, comme en témoigne la "remise à plat" et la "refondation" dont le Groupe, ses structures, ses méthodes, ses mécanismes d'approbation et de contrôle, etc. ont été l'objet dans la seconde moitié des années 1990. Et comme l’attestent les réformes structurelles et institutionnelles engagées depuis 2006 pour une Banque plus efficace, axée sur les résultats.

Des défis, des espoirs

Rien n'est pour autant achevé. Si la démocratie, la croissance et la restauration des équilibres macro-économiques ont progressé sous toutes les latitudes en Afrique au cours de ces quinze dernières années, les défis demeurent, la moitié de l'Afrique subsaharienne vit avec moins d'un dollar par jour, et le sida continue à se propager. Les études de divers organismes (dont la Banque africaine de développement et la Banque mondiale) avancent que, sauf en Afrique du Nord et en Afrique australe, les Objectifs de développement du Millénaire (réduction de moitié du nombre de personnes vivant dans la pauvreté et n'ayant pas accès à l'eau avant 2015) des Nations unies ne seront dans la majorité des cas pas atteints.

Cependant, ces mêmes travaux démontrent que la majorité des pays africains peut réaliser des avancées notables sur cette voie. L'amélioration des résultats économiques depuis la fin des années 1990, une croissance supérieure à 5 à travers tout le continent depuis une décennie, le retour de la paix dans de nombreuses régions, confirment cette possibilité. Il faut, pour que ce possible se réalise, un triple effort. De la part des pays donateurs, qui se doivent d'accroître les montants de l'aide publique au développement, comme ils s'y sont engagés. De la part des pays récipiendaires, qui se doivent de poursuivre et d'approfondir les réformes économiques. Et de la part des investisseurs privés étrangers, qui se doivent d'intégrer l'Afrique dans leurs stratégies industrielles, commerciales et financières. Le Groupe de la Banque africaine de développement poursuivra pour sa part sa mission fondatrice : être au service du développement de toute l'Afrique.