L’Afrique aussi commence à rémunérer les services rendus par la nature

02oct.2015
Share |

par Kurt Lonsway et Thomas Legrand

Face à la crise environnementale, en Afrique comme ailleurs, un nouveau constat s'impose : la nature fournit aux hommes une multitude de services d'importance primordiale qu'il convient de sauvegarder.

Prenons par exemple le cas des forêts tropicales. Ces fameux " poumons " de la planète assurent une fonction de régulation climatique en stockant le carbone, tout en abritant la moitié de la biodiversité terrestre mondiale et en protégeant les ressources en eau des populations locales. La valeur de ces services dits " environnementaux " sur le plan économique est de mieux en mieux appréhendée et de nouveaux instruments se mettent en place pour assurer leur fourniture.

En Tanzanie, dans les montagnes Usambara de l'Est, une entreprise locale, assurant la gestion des services d'eau pour la ville de Tanga (300 000 habitants), a jugé rentable d'investir dans la protection du bassin versant fournissant les ressources en eau qu'elle exploite. Elle finance l'appui aux communautés situées en amont du bassin versant pour que celles-ci mettent en œuvre des mesures de conservation des sols - reforestation, cultures en terrasse, agroforesterie... - permettant à la fois de limiter l'érosion et d'améliorer la production agricole.

Des incitations financières

L'entreprise Tanga-Uwasa s'était en effet rendu compte que la déforestation et les pratiques agricoles non durables de ces communautés étaient à l'origine des problèmes de sédimentation et de surcharge en nutriments des eaux qu'elle exploitait. L'érosion avait entraîné une baisse de 25 % des capacités de stockage de son principal réservoir et les coûts annuels de traitement des eaux avaient doublé entre 2005 et 2010 pour atteindre plus de 200 000 euros. L'entreprise a donc décidé d'investir un montant équivalent entre 2013 et 2016 pour financer les mesures de conservation des sols.

Avec un peu de retard sur d'autres régions du monde et notamment l'Amérique centrale, ce type d'initiatives " gagnant-gagnant " se multiplie en Afrique. Aux abords du parc national Amboseli au Kenya, au pied du mont Kilimandjaro, des propriétaires terriens massaïs reçoivent depuis 2008 des paiements annuels (environ 12 euros par hectare) pour maintenir des usages des terres et pratiques compatibles avec la circulation des éléphants vers l'aire protégée voisine des collines Chyulu.

Ces paiements sont financés par le gouvernement, des agences de développement et un opérateur touristique dont l'activité en dépend. En différents endroits du continent, des populations rurales reçoivent des incitations financières issues des marchés du carbone pour conserver la forêt ou planter des arbres, comme c'est le cas depuis 2003 en Ouganda dans le cadre du programme " des arbres pour des bénéfices globaux " de l'ONG Ecotrust.

Conflits fonciers

Ces initiatives innovantes, connues sous le nom de " paiements pour services environnementaux " (PSE) s'appuient sur une logique contractuelle. Leur attractivité tient à leur capacité à mobiliser de nouvelles sources de financement pour la conservation, bénéficier aux populations locales et améliorer le rapport coût-efficacité des actions de conservation. Ce dernier objectif est associé au principe de paiement aux résultats : plutôt que financer des actions visant à atteindre des résultats, il semble plus rentable de payer directement et de manière conditionnelle à l'obtention des résultats. Pour ces trois raisons, leur développement en Afrique semble prometteur.

Mais pour en tirer le meilleur parti, les pays africains doivent encore mettre en place des cadres institutionnels adaptés. La clarification de la tenure des terres représente un défi majeur alors que les droits exclusifs sur les terres sont rares (les Etats étant souvent légalement présumés propriétaires des terres) et les conflits fonciers nombreux.

Il s'agit également de renforcer les capacités d'organisation des populations locales et de mettre en place les mécanismes légaux, institutionnels et fiscaux nécessaires pour générer de nouvelles sources de financement pour la conservation de la nature. Les financements climatiques, qui sont au cœur des négociations internationales devant aboutir en fin d'année à Paris à un accord global sur le climat, sont particulièrement visés. Les PSE pourraient permettre de mieux accéder à ces fonds et les canaliser jusqu'aux populations locales.

La nécessité de lois environnementales

Il s'agit aussi d'être réaliste par rapport au potentiel des PSE. Leur mise en place est coûteuse et prend du temps. L'ignorer revient à s'exposer à un certain nombre de risques : augmentation des conflits fonciers, accaparement des bénéfices par les élites locales, création d'incitations perverses (mettant fin à toute conservation désintéressée)...

Enfin, les paiements pour services environnementaux sont loin d'être des solutions adaptées à tous les problèmes environnementaux. Le renforcement de l'application de la législation environnementale en Afrique demeure une priorité pour limiter par exemple l'exploitation illégale du bois ou le trafic d'ivoire qui a atteint des niveaux records ces dernières années et décime les populations d'éléphants et de rhinocéros du continent.

Kurt Lonsway est manager de la division environnement et changement climatique de la Banque africaine de développement.

Thomas Legrand est coauteur de l'étude " Les paiements pour services environnementaux : un outil prometteur pour la gestion durable de l'environnement en Afrique " publiée par la Banque africaine de développement en juin 2015.

La publication sur les paiements pour services environnementaux de la BAD est disponible ici.

Cet article a été publié dans le Monde Afrique en juin 2015.


Commentaires

Cam Brotherton-Jennings - Australia 27/10/2015 13:11
Thank you for this article and with a collaborative and consultative approach between all of the stakeholders we may just find the effective solutions to the very real challenges that are ahead.
*
*
* CAPTCHA
*