Les statistiques en Afrique, une tragédie ?

12mai2015
Share |

par Steve Kayizzi-Mugerwa

Le regain de croissance que l’Afrique connaît et sa persistance au cours des dix dernières années n’ont pas manqué de surprendre nombre d’observateurs du continent. Les médias internationaux se sont employés à trouver la formule adéquate pour qualifier ce retournement de situation inattendu – « l’essor de l’Afrique » est devenue l’étiquette la plus commune aujourd’hui  et la plus trompeuse.

Fait notable, cette forte hausse des taux de croissance en Afrique a ravivé l’intérêt général pour ses processus administratifs et de planification ; si bien que les plans et visions de développement, quasi tous abandonnés dans les décennies passées, sont de nouveau en vogue. Tout aussi important est le regain d’intérêt porté à la collecte de statistiques nationales, lesquelles, bien sûr, s’avèrent cruciales non seulement en matière de planification nationale, mais aussi pour les décisions d’investissements du secteur privé. Les récentes réévaluations de PIB d’un certain nombre de pays africains – notamment le fameux cas du doublement du PIB du Nigeria en 2014, passé à 500 milliards de dollars EU – ont également suscité un intérêt mondial pour les données de l’Afrique. 

Vers la fin des années 1990, alors que l’Afrique était plongée au cœur de ses es « heures les plus sombres », et que toutes les tentatives ses gouvernements africains pour générer de la croissance et redresser leurs économies – y compris en menant des politiques d’ajustement structurel – semblaient vouées à l’échec, des universitaires et spécialistes du développement en Occident ont commencé à parler de « tragédie de la croissance » de l’Afrique de plus en plus souvent. Comme toujours, une profusion d’explications étaient alors avancées pour expliquer pourquoi l’Afrique ne parvenait pas à sauter dans le train de la croissance et du développement, un échec imputé de diverses façons à la géographie et, étroitement associé, au fardeau des maladies ; à des politiques inadaptées ; au manque de capital social ; à la dépendance vis-à-vis de l’aide ; aux quartiers défavorisés, etc. Des explications plus réfléchies faisaient quant à elle allusion à « l’inégalité des échanges », aux flux financiers illicites et au caractère adverse de aux politiques économiques internationales défavorables. Cependant elles étaient peu nombreuses et bien rare.

Cela nous amène donc à la « tragédie des statistiques africaines », ainsi perçue aujourd’hui par plus ou moins les mêmes que ceux qui, il n’y a pas si longtemps, parlaient de « tragédie de la croissance ». Ceux-là même arguent que l’on ne peut savoir avec certitude si le continent vit un essor économique, ni en mesurer l’ampleur, du fait de la qualité déplorable des statistiques de l’Afrique. De plus, quand bien même l’Afrique serait effectivement en croissance, nous ne sommes pas en mesure de savoir de quelle façon cela se répercute sur le bien-être général de ses populations. L’emploi du terme « tragédie » est bien sûr destiné, en partie du moins, à bousculer le lecteur. Néanmoins, il s’agit là de critiques loin d’être anodines et elles nourrissent le débat, surtout en Occident, quant à la qualité des données en Afrique.

Dans un ouvrage récent, paru en 2015 et intitulé The Emerging Data Revolution in Africa – Strengthening the Statistics, Policy and Decision-making Chain (“La nouvelle révolution des données en Afrique - Renforcer la chaîne statistiques-politiques-prise de décisions”), Ben Kiregyera, éminent spécialiste en statistiques, notamment dans le monde en développement, affirme que seuls ceux qui ignorent les efforts considérables que déploient les gouvernements et institutions en Afrique – dont la BAD – pour amorcer une « révolution des données », recourent au vocable « tragédie »  . Je voudrais donner, dans les paragraphes qui suivent, un bref aperçu de cet ouvrage et de ce qu’il apporte au débat sur les statistiques en Afrique.

Ben Kiregyera fait valoir que, pendant fort longtemps, le développement des statistiques en Afrique a été laissé « aux mains des autres », et n‘était pas considéré comme un volet stratégique du développement national. Aussi a-t-il été doté de ressources insuffisantes dans nombre de pays, jugé peu prioritaire et bénéficiant de maigres budgets. Le plus souvent, on collectait les données lors de recensements, mais celles-ci étaient analysées et publiées des années plus tard.

Aujourd’hui, la forte hausse de la demande en données provenant de tous les secteurs de l’économie, qui répond au programme axé sur les résultats qu’ont lancé différents pays, dépasse totalement leurs capacités respectives à produire des données en temps opportun. Ben Kiregyera souligne toutefois que les problèmes rencontrés varient d’un pays à l’autre – let ce sont les économies en transition qui se heurtent aux plus gros obstacles. Il fait remarquer que, s’agissant de la mise en place de structures nationales et régionales dédiées aux statistiques, de gros progrès ont été accomplis, évoquant l’accent qui est mis désormais sur le développement de systèmes d’état civil, jugé à même de changer la donne. Il souligne aussi que les systèmes de statistiques nationaux soumis à l’examen des pairs, que des pays africains mettent en place depuis une dizaine d’années, avec l’appui clé de la BAD, seront fort utiles pour le continent dans les années à venir et nécessiteront toujours plus d’attention et de soutien.

S’agissant de la qualité des données, le professeur Kiregyera argue que les données africaines, si elles ne sont pas exhaustives, s’avèrent de qualité, à tout le moins comparables à celles produites dans d’autres régions en développement à travers monde. Surtout, ces données sont bien loin d’être une « tragédie ». Il juge cependant que ce sont les pays africains eux-mêmes qui feront la révolution des données en Afrique, grâce à des efforts constants de renforcement des capacités et de développement institutionnel. Selon lui, la révolution des données s’est enracinée sur le continent, mais sa viabilité exige un sérieux débat dans chacun des pays.

 The Emerging Data Revolution in Africa –Strengthening the Statistics, Policy and Decision-making Chain, Ben Kiregyera, publié par SUN MeDIA, Stellenbosch, Afrique du Sud, 2015.

Catégories: Steve Kayizzi-Mugerwa


Commentaires

rafael gomez-jordana moya - Spain 01/12/2015 12:18
A good government African data statistics are crucial to have a more precise picture about a variety of subjects in the continent.
Think about trade, real growth data, demographics, etc. such information is essential from an investor point of view and African governments must invest in such issue to be more transparent and update it on the information they provide.
If you see the macro indicators information from WB FMI and others no one of them looks the same. Another example: The african trade statistics are unreal as you have a huge amount of non formal trade flows in Africa (see trade on the borders). Rafael G Jordana African desk banco Santander
AnniE - Côte d’Ivoire 01/10/2015 17:47
La Côte d'Ivoire et je pense, d'autres pays, travaillent effectivement à la mise en place d'instruments statistiques appropriés. En Côte d'ivoire, l'Etat a créé depuis plus de 10 ans un Institut de la Statistique et formé de nombreux cadres.
Francine MVENG - Cameroon 04/08/2015 11:35
This book seems to be a great contribution to the building of reliable african statistics.
Many African countries grant less interest in statistics. Forgetting that statistics are great decision making tools and enable accurate shaping and tailoring of projects to the local context. Avoiding to make simple copy and paste of what has been done elsewhere.
To help building strong statistics I totally agree that adequate capacity building of staff should be carried out.
Moreover statistics has to be regularly and more importantly regularly updated.
Oludare.G Fabiyi - Nigeria 31/07/2015 21:11
That was an informative write-up, Steve Kayizzi-Mugerwa. Accurate government statistics are crucial to a sustainable economic development. Erroneous government statistics will no doubt result into ‘growth disaster’ as evident in the past in most African countries.
Growths were just being recorded on the pages of newspaper/journals while people were wallowing in abject poverty and diseases. Self-serving interest and corrupt predispositions of some of African leaders have not helped positively in this regard.
Hope still alive, there has been significant improvement in the African nations’ statistics in the recent times which has confidently enhanced their global relevance. For instance, Nigeria government was able to capture her service sector and entertainment industries that have been neglected in the past in the new rebased GDP.
However, African governments are urged to intensify genuine efforts in harnessing all aspects of economy to the pool. State of emergency should also be declared in the government statistical ministries/offices in order to promote creative thinking and better data management. Robust investment should be made in educational sector, research and development for long term sustainability.
Fabiyi Oludare G. (Msc Econs, ACA and ACIB)
Emerson Jackson - United Kingdom 26/06/2015 07:58
I am with the opinion that government departments responsible for collecting data will need to start thinking about employing qualified people to do their jobs properly. But most importantly, training must be an integral part of the process of data collection process, given the fact that we are in the information age and hence the mere reliance on just the archaic system of filing cabinet must be reviewed.

Unrealistic project growth rate is another major problem facing African countries. It may seem as if African countries are in the habit of copying developed nations by proving long term projection statistical figure on their growth rate, but with a review of their likelihood. Take for example, the UK government statistical office and backed by other 'tink tank' institutions would regularly review growth predictions based on prevailing national and global economic conditions that may likely impinge on the likely estimated growth statistics.

Worse of it all, over 90% of African economies are only reliant on raw materials, for example Gold, Diamonds and Oil for their GDP, but when in reality, we are in no way of determining the future stability of prices paid for these. In the likely event that global market is to be destabilise, then the entire fabrics of even good efforts devoted in collecting genuine data will eventually become a fallacy. Our economies [Africa] are fragile, a one Economist puts it "We Sell Cheap and Buy Expensively", and in this regard, we will always face bumps in the real predictability of statistical figures provided.

The best way on it is for Statisticians or even departments responsible for publishing Economic data about national economies in Africa to be very cautious in their publication of statistical results. Review of economic realities facing national African economies must done regularly so as to ensure proper test about their data predictions works in reality.
Carlos Santiso - 26/05/2015 19:03
A great piece and contribution by Steve Kayizzi-Mugerwa! Government statistics are critical not only for measuring growth; they are crucial to improving people’s lives, delivering better policies and making everyone count. Reliable statistics and quality data are at the core of good government and state capacity. There are three key dimensions to getting government right: making governments more effective, efficient and transparent. All of these three attributes require better statistics and data. By more effective we mean a government is one that achieves results that respond to the needs of its citizens and is accountable to them. It manages by and for results and makes decisions based on credible data and robust evidence. More effectiveness requires better data. Government statistics are not sufficiently used to inform policy choices, and government programs are seldom evaluated rigorously. The statistical institute is often a peripheral part of government. Nevertheless, some countries such as Mexico are investing in their statistical capacity, granting greater autonomy to its statistical agency. In Brazil, the state of Minas Gerais launched a data-based “third shock of management,” while the state of Pernambuco developed a data-driven management model based on performance targets. Things are improving but the “data revolution” called for.

Carlos Santiso, Inter-American Development Bank
*
*
* CAPTCHA
*