Le surendettement en Afrique : Faut-il s’en inquiéter?

24juil.2015
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I. Vers un compromis entre la croissance et l’endettement

Alors que les pays africains cherchent à consolider leur croissance économique en augmentant leurs emprunts de l’étranger, l’expression « déjà vu » est fréquemment avancée et les experts suivent de près les conséquences du surendettement qui pourrait en résulter. Il y a environ trente-cinq ans, les économies de l’Amérique latine ont connu des taux de croissance du même ordre, alimentés par d’importants afflux de fonds, à des taux relativement élevés de prêts à haut risque, en provenance de banques privées américaines. Bien que ces afflux aient contribué à combler le déficit des comptes courants de ces pays, ils ont aussi contribué à leur surendettement, particulièrement sous l’effet des chocs pétroliers des années 1970. Ainsi, durant la première moitié de la décennie 1980, l’endettement de l’Amérique latine avait décuplé par rapport à la décennie précédente pour atteindre 320 milliards de dollars EU. De plus, les chocs économiques subséquents et la hausse des taux d’intérêt de référence américains ont eu pour effet de faire fuir des capitaux de la région et de provoquer un enchaînement de défauts de paiement nationaux.

Bien que les économies africaines aient bénéficié, pendant la dernière décennie, d’une forte croissance, d’une augmentation des investissements étrangers et domestiques et d’une consommation intérieure vigoureuse, l’évolution récente du fardeau de la dette africaine est perçue par certains analystes comme comparable à la situation qui a prévalu en Amérique latine pendant les années 1980. Les pays d’Afrique sont aujourd’hui mieux intégrés dans les marchés financiers internationaux et leurs profils de risque se sont améliorés, ainsi qu’en témoigne l’intérêt accru des investisseurs, ces dernières années, pour des emprunts d’État africains, dont les taux sont tombés à des niveaux historiquement bas [1].

Contrairement au passé, lorsque les pays d’Afrique ne pouvaient emprunter qu’auprès de sources publiques bilatérales et multilatérales, nombre d’entre eux peuvent aujourd’hui accéder directement aux marchés de capitaux internationaux. Mais avec un début de ralentissement des taux de croissance en Asie, des préoccupations se manifestent quant à la soutenabilité à moyen et long terme de récents emprunts africains. Il convient toutefois de faire remarquer que les niveaux d’endettement du continent ne sont nullement comparables à ceux des économies latino-américaines, dont la taille était nettement plus importante au plus fort de leurs crises pendant les années 1980. 

On considère comme acquis le fait que la Réserve fédérale américaine augmentera ses taux avant la fin de 2015, bien que la date et les chiffres exacts en soient encore inconnus [2]. Cela n’a pas manqué d’occasionner une spéculation au détriment d’économies émergentes, donnant notamment lieu à des écarts de rendement considérables entre les emprunts de marchés émergents et les bons du Trésor américain qui ont atteint 330 points de base en juin 2015 [3]. De plus, le dollar s’est apprécié d’environ 10 pour cent par rapport aux principales monnaies, et bien davantage par rapport à celles des marchés émergents (voir la figure 1). La montée du dollar a encouragé des investisseurs à se débarrasser de leurs contrats à terme sur marchandises pour se porter sur des bons du Trésor américains, ce qui s’est répercuté négativement sur les exportations africaines de produits de base.

À terme, on peut s’attendre à voir le portefeuille d’investissements étrangers en Afrique se rééquilibrer en réaction à la forte tenue du dollar. La baisse de rentabilité des placements due à la montée du dollar pourrait pousser des investisseurs inconstants à rechercher de meilleures rémunérations ailleurs – ce qui constitue, en somme, une fuite vers la sécurité. Les sorties de capitaux pourraient être conséquentes, car une part importante des placements dans les bourses africaines est d’origine étrangère (voir le tableau 1). Pour des pays comme l’Afrique du Sud, une telle situation ne serait pas nouvelle. En effet, en novembre 2013, aux premiers jours de la réduction de ses achats d’actifs par la Réserve fédérale, les sorties de capitaux hors d’Afrique du Sud ont atteint un montant estimé à 1,65 milliard de dollars EU [4].

II.    Le surendettement dans le moyen terme ? Les politiques le détermineront.

La dette extérieure de l’Afrique a pu être contenue ces dix dernières années grâce à l’initiative PPTE et aux gains de la croissance économique pendant cette période. Cependant, les émissions d’obligations d’État des pays d’Afrique (Afrique du Sud comprise) se montent aujourd’hui à environ 4 pour cent de la dette extérieure du monde en développement, contre moins de 1 pour cent il y a une dizaine d’années [6]. Des niveaux élevés d’emprunts libellés en devises peuvent provoquer des asymétries monétaires sous l’effet de chocs spéculatifs.

Aujourd’hui, un tiers des pays d’Afrique ont un ratio de la dette par rapport au PIB supérieur à 40 pour cent [5]. L’encours de la dette souveraine africaine a été multiplié par 2,6 entre le second trimestre de 2009 et le second trimestre de 2015. Par contre, la dette totale des pays en développement n’a augmenté que de 2,3 fois pendant cette même période. L’appréciation du dollar a fait monter la valeur nominale en devises des emprunts libellés en dollars, avec le résultat que l’endettement obligataire courant de l’Afrique dépasse déjà, à raison de 29 pour cent en termes réels, le niveau qu’il aurait enregistré si le dollar était demeuré à son niveau de mars 2011 (voir la figure 2). Cette augmentation de la dette est également le fait de nombreuses autres économies émergentes ayant conclu des emprunts libellés en dollars ces cinq dernières années. Cependant, les pays débiteurs d’Afrique ne courent pas tous le même risque d’endettement, car les données fondamentales varient d’un pays à l’autre.

Il est indéniable qu’au cours des dernières années, l’Afrique a dû affronter les vents contraires de la conjoncture économique mondiale : fléchissement général de la demande, recul des cours des produits de base et probabilité d’une nouvelle appréciation du dollar. Il y a donc un risque de multiplication des situations d’endettement critique. La baisse des cours de l’or et du cacao et l’alourdissement de son déficit fiscal et commercial ont poussé un pays comme le Ghana à solliciter un prêt-relais auprès du FMI [7]. La Zambie fait également face à une conjoncture défavorable : de juin 2014 à juin 2015, les cours du cuivre ont baissé de 19 pour cent et le budget de l’État est aujourd’hui soumis à de fortes pressions venant de ses obligations en matière de subventions pétrolières et agricoles.

Dans le débat économique africain, la notion qu’il est possible pour les gouvernements d’engager des dépenses dans des projets infrastructurels créateurs de croissance est maintenant bien ancrée. Il importera toutefois de mettre en place un cadre institutionnel solide pour la gestion de l’endettement, afin qu’un risque de dépassement de ses limites soit évité. En termes de stratégie, l’absence d’un mécanisme de ce type a été responsable de telles situations au même titre que le degré d’endettement de certains pays. La multiplication de cas de surendettement pourrait devenir un grave problème si les fonds destinés aux investissements infrastructurels sont utilisés pour combler des déficits budgétaires et comme moyens d’assistance à la consommation, situation qui s’est présentée en Afrique latine dans les années 1980. Fort heureusement, on est surpris de la manière dont d’autres pays d’Afrique sont parvenus en général à contenir les chocs extérieurs et à reprendre la constitution de réserves et de tampons fiscaux connexes.

Dans le moyen terme, les pays d’Afrique devront sérieusement étudier les avantages de l’émission internationale d’obligations d’État par rapport à d’autres formes de financement. La menace que représentent les asymétries monétaires sur les perspectives de remboursement d’emprunts libellés en monnaie étrangère ou nationale est bien réelle, comme le montrent des évolutions récentes. Le Kenya et d’autres pays ont cependant démontré que les marchés obligataires en monnaie locale du continent sont susceptibles de recueillir des capitaux pour des projets d’équipement, bien que le volume des émissions soit encore faible. Voilà une source qui pourrait constituer un moyen de financement solide et fiable à partir de capitaux domestiques, tout en n’exposant pas les pays aux mêmes risques de surendettement.

Notes

[1]. Les premières émissions d’obligations d’État (Gabon, Ghana, République démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Sénégal, Angola, Nigéria, Namibie, Zambie et Tanzanie) avaient un taux d’intérêt nominal moyen de 6,2 pour cent.

[2]. Communiqué du Conseil des gouverneurs du Système de la Réserve fédérale, le 17 juin 2015.

[3]. J.P. Morgan & Co. Indices, 2015.

[4]. Bloomberg, 2013. “Rand Weakens After Record Streak of South African Bond Outflows”. Le 6 décembre.

[5]. Perspectives économiques africaines, 2015. Annexe statistique. http://www.africaneconomicoutlook.org/en/statistics

[6]. Banque des règlements internationaux, 2015. Statistiques des titres de créance. http://www.bis.org/statistics/secstats.htm

[7]. FMI, 2015. Communiqué n° 15/159.

[8]. Bloomberg, 2015. “Zambia Debt Costs Set to Soar After Budget Call”. Le 17 juin


Commentaires

Sétoc - Côte d’Ivoire 17/09/2015 19:10
En dehors de tous ces chiffres encourageants au point de vue de l'économie, la réalité est que au point de vue social les Africains sont de plus en plus misérables (famine, maladie, en général pauvreté). Comment expliquer une telle dégénérescence avec le "surendettement"?
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