Mettre le savoir et l’innovation au service de la transformation structurelle de l'Afrique

01nov.2014
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Par Steve Kayizzi-Mugerwa

Depuis quelques années, l'évolution économique de l'Afrique est en nette rupture avec le passé : le scénario-type du continent ne porte plus sur la pauvreté extrême ni l'escalade de conflits, mais plutôt sur le meilleur moyen d'attirer des investissements, en particulier de nouvelles technologies, afin d'encourager la croissance et d’en étendre les avantages parmi la population. Néanmoins, cette situation est encore relativement inédite pour l'Afrique. Dans les décennies précédentes, le continent n'a eu cesse de tituber d'une crise à l'autre et on l’a loué pour sa résilience, alors que des défis cruciaux n'étaient toujours par relevés. La question qui se pose aujourd'hui est de savoir si ce chapitre prolongé d’une croissance satisfaisante conduira à la transformation structurelle.

Selon moi, le savoir et l'innovation constituent une voie royale pour la transformation des 54 pays d'Afrique et pour garantir, comme s’y engagent les visions récentes énoncées par les différents pays, l'éradication de la pauvreté extrême. Le défi est de taille, certes, mais l'expérience d'autres régions du monde montre que cela est réalisable, et que le moment est propice. L'Afrique a déjà accompli des progrès importants et discrets en ce sens. Elle est sur le point d’atteindre l'OMD en matière d'éducation primaire pour tous, ce qui n'est pas une mince réalisation quand l'on songe aux tergiversations du passé ; tandis que la technologie du téléphone portable a créé des plateformes offrant de nouveaux moyens de distribution de services sociaux, notamment en matière de santé maternelle et infantile, ouvrant de nouvelles voies pour la prestation des services de base.

Déficit de capital humain. Malgré la marche en avant de l'Afrique, le niveau de capital humain dans de nombreux pays demeure très en-deçà de ce qu’il serait nécessaire pour préserver l'élan de la croissance et engendrer une transformation structurelle. L'Afrique subsaharienne, notamment, n'est pas parvenue à transformer ses établissements d'enseignement supérieur en centres d'excellence susceptibles de former des planificateurs du développement, des pédagogues et des scientifiques en mesure de forger l'avenir du continent. Sans une masse critique de compétences de haut niveau de ce type, l'Afrique ne sera pas en mesure d'évoluer vers des créneaux et chaînes de valeur productifs et fortement axés sur le savoir, qui sont le moteur de l’économie mondiale aujourd’hui.

Il faut donc enrayer l’érosion de la position des universités africaines et institutions associées en tant que centres de leadership intellectuel et pratique sur les enjeux essentiels du développement. C’est pourquoi il faut se réjouir de voir deux diplômés de l'Institut des sciences mathématiques d'Afrique du Sud utiliser aujourd'hui des modèles mathématiques pour résoudre des problèmes d'une importance vitale pour l'Afrique. L'un de ces diplômés, un Camerounais, aide le Libéria à affronter les problèmes de logistique dans le cadre de sa lutte contre Ebola. L'autre, un Éthiopien, élabore des modèles mathématiques sur la propagation du VIH-sida, de la tuberculose multi-résistante et d'autres maladies contagieuses.

Permettez-moi d'évoquer deux domaines fort prometteurs pour le développement des connaissances et de l'innovation, et qui vont déterminer inévitablement la forme et la nature de l'économie future de l'Afrique, ainsi que les chances du continent de se transformer durablement.

L'adoption rapide et inattendue de la technologie mobile en Afrique. Aujourd'hui, les technologies numériques s’avèrent des outils indispensables de l'économie moderne et sont présents dans quasi tous les aspects de nos vies. Pourtant, qui aurait pu prévoir que ces technologies allaient exercer un tel attrait en Afrique, et que certaines des plus importantes plateformes technologiques y seraient conçues et bâties un jour ? Aujourd'hui, le Kenya est le chef de file en ce domaine. Ce pays est devenu le terrain d'essai de véritables percées technologiques. On y développe des produits de haute technologie et ont y lance des startups dédiées à l'innovation. Mais de nombreux autres pays lui emboîtent le pas désormais et se lancent dans la technologie mobile. En Tanzanie, un nouveau système de téléphonie mobile fournit des informations actualisées sur les services de soins prénatals et postnatals dans de nombreuses parties du pays.

Par ailleurs, dans plusieurs régions d'Afrique, des bourses de matières premières ont été mises en place, comme dans le cas pionnier de l’Ethiopie, permettant ainsi aux agriculteurs ruraux de recevoir des informations en temps réel sur le cours de leurs produits. Ce système a permis à des foyers d’avoir un choix de débouchés pour la première fois de leur vie, et son impact se traduit déjà par une hausse des revenus des ménages et la possibilité de réinjecter les bénéfices dans les exploitations agricoles.

Le téléphone portable a également été mis à contribution dans la lutte contre Ebola, comme le rapporte The Economist dans son numéro du 25 octobre 2014. Il y a encore peu de temps, la méthode-type pour modéliser la propagation d'une maladie reposait sur l'extrapolation de tendances dégagées de recensements et d'enquêtes. Mais aujourd'hui, on peut utiliser des données d'appels par téléphone portable pour fournir des résultats immédiats et mis à jour en temps réel. Des chercheurs ont recouru à ces données pour cartographier l'apparition de cas de paludisme au Kenya et en Namibie et, au Mexique, pour suivre la réaction du public aux alertes sanitaires du gouvernement lors de l'épidémie de grippe porcine de 2009. Si des chercheurs sont en mesure de suivre les mouvements de population à partir du point où les manifestations d’Ebola sont apparues, ils pourront anticiper le lieu le plus probable de réapparition de la maladie, et permettre aux pouvoirs publics de prendre les mesures de prévention appropriées.

Réduire la fracture numérique par l'éducation et le développement des compétences. Malgré les progrès remarquables que l'époque récente a enregistrés, un large fossé numérique existe toujours en Afrique, au sein même des pays ou par comparaison avec le reste du monde. Compte tenu des avantages que représentent les technologies numériques pour les groupes et individus qui les possèdent, tant en termes de génération de revenu que d’accumulation de compétences, la question de l’inégalité d’accès à ces technologies doit faire l’objet d’interventions politiques déterminées. S'il est vrai qu'un niveau faible d'éducation et de compétences est de nature à limiter cet accès, les limites de l'alphabétisation en Afrique n'ont cependant pas freiné la propagation du téléphone portable. Les compétences simples que requiert la manipulation d’un tel appareil peuvent s'apprendre en quelques minutes. Toutefois, l'innovation réelle proviendra d'efforts conséquents pour développer les compétences, les connaissances et les aptitudes d'individus. Tels seront les efforts à déployer qui augmenteront la productivité, les facultés d'innovation et qui, à terme, détermineront le rôle des technologies numériques dans la transformation de leurs économies. Le renforcement des ressources humaines constitue une composante critique de toute stratégie d'innovation et de développement.

Le rôle de la BAD. La Banque conçoit son rôle, non seulement comme celui d'un financier et d'un conseiller stratégique, mais également comme celui d'un promoteur du savoir et de l'innovation. Cela ressort de la majeure partie de ses domaines d’activité, comme en témoigne sa Stratégie décennale, mais se traduit aussi de plus en plus dans les stratégies sectorielles de la Banque, avec son travail de plaidoyer et par ses campagnes d'information. La Conférence économique africaine 2014, qui s’est tenue à Addis Abeba du 1er au 3 novembre, illustre le souhait de ses co-organisateurs - la BAD, la CEA et le PNUD - de mettre en lumière l'importance du savoir et de l'innovation pour la transformation de l'Afrique.

Steve Kayizzi-Mugerwa est économiste en chef et vice-président en exercice à la Banque africaine de développement.


Commentaires

Gadema Quoquoi - Liberia 25/11/2014 13:47
AFRICA MUST USED HER HIGHLY SKILLED PEOPLE, FOR HER DEVELOPMENT. THIS IS NOT THE 50S, THIS IS THE 21ST CENTURY.
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