Un “taximan” de la diaspora togolaise fait ses comptes

03oct.2014
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Par Carpophore Ntagungira

Laré Ousmane est originaire de Dapaong, dans le nord du Togo. C’est à l’âge de 26 ans qu’il décide, en 2002, d’émigrer en Floride, aux Etats-Unis, avec pour seuls bagages, un diplôme de technicien comptable et son permis de conduire. Après deux années marquées d’épreuves, il décroche son premier véritable emploi : chauffeur livreur chez un restaurateur, pour un salaire mensuel net de 1 950 dollars américains ($). Une rémunération qui est restée la même six ans durant, au terme desquels il a enfin obtenu un permis de résidence, puis la nationalité américaine.

En 2008, Ousmane décide de quitter la Floride pour s’installer à Chicago, comme chauffeur de taxi. Quatre ans plus tard, estimant qu’il ne gagne pas assez bien sa vie, il renonce à son statut de salarié pour se procurer, en leasing, un taxi neuf de 5 places. Exerçant comme travailleur indépendant, 7/7 jours, les revenus mensuels qu’il engrange après deux ans d’activité à son compte, sont détaillés comme suit : Sur les 10 126 $ de recettes d’exploitation mensuelles, 2 060 $ vont à la compagnie de leasing et d’entretien véhicule ; 1 536 $ aux frais d’essence; 360 $ aux compagnies d’assurance ; 348 $ aux redevances routières ; 332 $ aux distributeurs de numéro de taxi ; 480 $ aux répartiteurs de passagers en ligne ; et 320 $ au fisc de Chicago. Après déduction de ses charges d’exploitation, Ousmane affiche 4 690 $ de revenu, dont 950 $ sont dédiés aux mensualités de sa maison et 2 200 $ à ses dépenses personnelles ; 1 200 $ sont transférés au Togo et il parvient à épargner 340 $ par mois.

En terme d’agrégats, 88 % du produit d’exploitation a servi à faire fonctionner l’économie américaine et 12 % est rapatrié au Togo – entre autres, payer des produits importés (stylo, cahier, livres, médicaments, etc.) pour satisfaire les besoins des membres de sa famille restés au pays. Quel que soit le partage de revenu entre les pays d'origine et d'accueil, les 1 200 $ qu’Ousmane envoie au pays sont largement au-dessus des 20 $ que chacun des 1,5 million de membres de la diaspora togolaise (le ¼ de la population totale du Togo) transfère en moyenne chaque mois.

Western Union USA facturant 30 $ de frais sur les 1 200 $ envoyés, le reliquat qui arrive au Togo s’élève à 1 170 $. Trois jours après l’envoi de la somme, Damigou, la sœur d’Ousmane, se voit remettre au guichet Western Union la somme de 573 300 FCFA – avec un taux de change de 1 $ pour 490 FCFA, dit “taux acheteur”. Fait notable, Western Union échange, dans le sens inverse, 509 FCFA contre 1 $, dit “taux vendeur”. Cette différence de 4 % entre taux acheteur et taux vendeur pousse souvent Ousmane à recourir aux circuits informels de transfert d’argent. Selon une étude que la Banque africaine de développement (BAD) a financée en 2012, les frais de transfert appliqués à la diaspora togolaise varient de 7 % à 20 % des montants engagés, amputant ainsi d’autant le total de l’argent transféré qui parvient à destination.

Ousmane n’est jamais retourné au Togo, depuis qu’il l’a quitté en 2002, car il refuse de se soumettre aux procédures de demande de visa d’entrée dans son pays. De fait, le Code togolais de la nationalité, qui date de 1978, ne reconnait pas la double nationalité. Or Ousmane juge que la perte de ses droits au passeport togolais est un frein à sa volonté d’investir dans son pays.

Son compatriote Koffi Kombaté, lui, s’est rendu à Washington en 2013, pour déposer les formulaires relatifs à la demande de visas, aussi bien à l’Ambassade du Ghana que du Togo. Ses démarches ont pris trois jours et Koffi a dû s’acquitter de 350 $ pour les deux nuits d’hôtel dans la capitale américaine, de 200 $ auprès de l’ambassade du Ghana, de 140 $ auprès de l’ambassade du Togo (visa de trois mois, remis 10 jours après le dépôt de la demande) et de 300 $ pour un billet d’avion aller-retour Washington-Chicago. Son voyag e Chicago-Accra via Francfort (Allemagne) lui a coûté 1 150 $, outre 30 $ pour parcourir les 190 km de route qui relient Accra à Lomé.

Dans le cadre de sa stratégie en faveur de l’inclusion, la BAD a mis à la disposition du gouvernement togolais, en 2012, un montant de 0,5 million $, destiné à financer un programme sur le recours aux compétences et autres ressources de la diaspora. Ce programme s’est conclu par la tenue, en mars 2014, d’assises nationales sur la mobilisation de la diaspora togolaise, respectivement à Paris, Montréal et à Lomé. En réponse aux recommandations formulées lors de ces assises, une autorisation spéciale du Conseil des ministres du 2 juillet 2014 a exempté de visa d’entrée tout Togolais de la diaspora détenteur d’un passeport étranger.

Une initiative qu’Ousmane a saluée d’emblée en achetant un billet d’avion, qui lui permettra de fouler son sol natal, pour la première fois depuis 12 ans. Le Code de la nationalité de 1978 est aussi en cours de révision. Le nouveau code attendu pourrait lui permettre de recouvrir tous ses droits de citoyen togolais. Ousmane n’aura alors plus d’excuses pour ne pas investir au pays.

Globalement, 90 % des transferts de fonds provenant des Togolais de l’étranger sont affectés à des dépenses courantes (alimentation, santé, éducation). Renouer ces liens géographiques entre le Togo et sa diaspora devrait ainsi déboucher sur une inclusion économique, dans la droite ligne de la stratégie décennale de la BAD (2013-2022). Le gouvernement et la BAD comptent poursuivre leurs efforts conjoints pour davantage orienter les fonds de la diaspora vers des investissements productifs et sûrs.

Le Togo affiche la 5e diaspora d’Afrique la plus généreuse en termes de transferts rapportés au PIB. En 2013, les transferts de fonds de la diaspora togolaise s’élevaient à 363 millions $, soit 9 % du PIB et une fois et demi l’Aide publique au développement (APD).

Ces dix dernières années, Ousmane a vu ses revenus augmenter en moyenne de 9 % par an, un taux de croissance similaire à celui que connaissent les transferts de la diaspora togolaise dans son ensemble. Sources de création de richesses − la résilience, la générosité et l’assiduité au travail des membres de la diaspora devraient être mises à profit, tant par les pays d’origine que par les pays d’accueil.


Commentaires

A. M Wilson - United States 22/01/2015 04:41
Great article!
It is important to note that besides sending part of their income home to support family, there are many like Ousmane Lare who would like to return home to visit. Anything African governments can do to facilitate the visit will be a win-win for all.
I salute the initiative in Togo that allows the Togolese diaspora with proof of Togo Nationality to enter the country without a VISA. I would like to see this initiative across Africa. Kudos for those behind this initiative.
Godwill Tange - Togo 29/10/2014 21:15
This is a very interesting article which I think is quite important for the ongoing discussions on the development agenda for sub-Saharan African countries.
It is well-documented today that the diaspora of developing countries possess considerable wealth that can be tapped for the origin countries’ development. Nearly two thirds of the world’s 214 million migrants live in wealthy countries of the north and the global south. If current trends continue, the figure will rise to 405 million by 2050, according to the Geneva-based International Organization for Migration (IOM). But how much of the remittances from migrants are invested in savings and channeled into development? That, I think is where the problem lies and attention needs to be focused.
Diaspora saving as a share of GDP is estimated to be 2.3 percent in middle-income countries and as high as 9 percent in low-income countries (which is the exact figure for Togo, as noted in the article).
In fact, Ratha and Mohapatra (2011) estimate the potential annual savings of the African diaspora to be about US$ 53 billion, of which US$ 30.5 billion (approximately 3.2 percent of GDP) is attributable to the diaspora of sub-Saharan African countries. These savings are currently mostly sent to the host countries of the diaspora.
We effectively see from the article the generosity of the Togolese diaspora. Its diaspora, which is evaluated at about one million five hundred thousands, that is, about one third of the Togolese resident population transferred about US$363 million to Togo (that is, about 9 percent of GDP) in 2013.
The only unfortunate thing which we all deplore today and which is clearly mentioned in the article is that a great proportion of these funds is used for consumption and very little is channeled to productive investment.
Therefore the major challenge today for a country like Togo and many other sub-Saharan African countries when it comes to these transfers is how to channel the funds to productive investments. Could we envisage solutions like diaspora bonds, diaspora investment savings and collective remittances, drawing on the experiences of countries like Israel and India, which are quite advanced in that domain?
The fact that the Togolese authorities have started responding to these issues shows how far they recognize the contribution of immigrant workers in their development effort. Providing exemptions from entry visa requirements for every member of the Togolese diaspora holding a foreign passport and reviewing the nationality code are important measures and a good beginning. However, I think the authorities should also capitalize their efforts towards designing strategies that enable these foreign workers to invest the funds in their home countries, which as we all observe today are very huge and quite important for the state’s budget.
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