Comment inverser la propension africaine d’importation de poisson ?

25oct.2016
Share |

Par Carpophore Ntagungira

L’Afrique compte 54 Etats dont 40 avec accès à la mer et qui tirent profit de la pêche maritime. Les multiples lacs africains dont deux les plus grands du monde (Tanganyika et Victoria) et ses grands fleuves - Nil, Niger, Congo, Zambèze ; sont aussi riches en poisson. En 2015, la production de poisson en Afrique représente 11 millions de tonnes dont 85% fournis par la  pêche de capture et 15% par l’aquaculture, soit au total 7% de la production mondiale.

Source : www.seaaroundus.org/data/#/eez et unstats.un.org/unsd

Toutefois,  les Zones économiques exclusives (ZEE)[1] appartenant à l’Afrique ne sont pas aussi étendues que celles exploitées par les autres continents. L’Afrique est le troisième continent du monde par la taille (22% de la surface terrestre) mais ne dispose que de la plus petite part de zone de pêche maritime (9%) dont seulement 1% pour l’Afrique de l’Ouest. Les ZEE de l’Afrique sont inférieures à celles des autres continents qui ont conquis à travers l’histoire plusieurs îles dispersées dans le monde (Tableau 1).

Au-delà de la dimension spatiale, la mauvaise gouvernance des écosystèmes marins a affecté les stocks de poissons de manière substantielle. La capture de quantités très importantes de poisson sans tenir compte des normes en la matière (zones de pêche, maillages de filets, etc.) sont monnaie courante dans les eaux africaines. 

Source : www.trademap.org

Cette surexploitation s’accompagne par une dégradation notable des biomasses et une perte de valeur économique due à la proportion très élevée des individus de petite taille dans les captures. Cette situation est exacerbée par la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) qui en plus de l’appauvrissement des stocks de poissons, détruit les habitats marins, et affaiblit les communautés côtières. La pêche INN coûte particulièrement à l’Afrique de l’Ouest plus d’un milliard de dollars par an[3]. En 2006, Michael Fleshman annonçait déjà qu’au large de l’Afrique de l’Ouest, les stocks de poissons en eau profonde c’est-à-dire la partie de l'océan  située à  des  profondeurs  supérieures à 400 mètres, avaient diminué de moitié depuis 1970. À l'instar de la pêche en mer, la pêche continentale en Afrique voit le nombre de captures baisser. Le lac Tanganyika (le deuxième plus grand lac du monde) connait un appauvrissement des réserves de poissons estimé à 38% depuis 1946 suite aux effets conjugués de la surpêche et du changement climatique[4].

Source : Direction de la pêche et de l’aquaculture, Togo

En outre, l’Afrique accuse un retard préjudiciable en termes de politique commerciale et de flottes de pêche industrielle. Les importations de poissons par les pays africains sur le marché mondial de 4,8 milliards $ en 2014 avec seulement 26% en provenance du continent africain (Tableau 2), traduit la faiblesse du commerce intra africain. La forte dépendance du poisson importé de l’extérieur du continent ne veut pas dire que les eaux africaines ne disposent pas assez de poissons mais plutôt qu’une grande partie de l’Afrique fait face à un déficit de savoir-faire pour l’aquaculture et de flottes appropriées pour dépasser l’ère de la pêche artisanale. Le Togo en est un exemple illustratif (Tableau 3).

La plupart des pays africains n’ayant pas de capacités à engager une pêche industrielle, procèdent à des accords qui permettent aux flottes étrangères d’avoir accès aux stocks de poissons de l’Afrique sans que leurs flux ne soient comptabilisés parmi les exportations. Cette cession de droits de pêche rapporte à l'Afrique 400 millions de dollars EU par an mais cette activité pourrait générer plus de 3 milliards de dollars EU de revenus en créant 300 000 nouveaux emplois si ces entreprises étaient installées sur le continent. Les côtes ouest-africaines sont les plus touchées au monde par la pêche illégale qui représenterait 37 à 40 % des prises totales de la région.

Tous ces inconvénients réunis  font que l’Afrique soit passée progressivement de position d’exportatrice en importatrice net de poisson (Tableau 4).  Il y a 13 ans, les ressources africaines en poisson de pêche et d’élevage permettaient de satisfaire les besoins du contient et dégager des excédents évalués à 1,1 milliard  de dollars. Depuis 2001, Cette performance s’est dégradée à un taux moyen annuel de 13% pour atteindre un déficit de 294 millions $ en 2014. La zone CEDEAO connait le déficit le plus élevé de 1 398 millions  de dollars en 2014 malgré que les pays de cette région disposent de 6000 km de littoral maritime, d'une Zone économique exclusive (ZEE) de 2 millions km2 et des côtes parmi les plus poissonneuses du monde.

Pour satisfaire leur demande de consommation de poissons, 35 sur 54 pays africains dépendent de l’extérieur. Les pays les plus vulnérables se trouvent en Afrique subsaharienne et regroupent les zones économiques de la CEDEAO, de la CEMAC et une bonne partie de la COMESA. C’est aussi dans ces zones économiques de l’Afrique où la consommation de poisson par habitant est la plus basse dans le monde et où elle diminue sans cesse depuis 2001. Par ailleurs, quatre zones économiques (SACU, SADC, CAE et Maghreb) sont d’une manière agrégée autosuffisantes en poissons, c’est-à-dire que leur production excède la demande régionale (Tableau 4). Le Maroc, la Namibie et la Mauritanie sont les pays d’Afrique les plus excédentaires. Le Nigéria, l’Egypte et la Côte d’Ivoire sont les plus déficitaires.

Source : www.trademap.org

Si l’Afrique continue à connaitre une détérioration de la balance commerciale de poisson au rythme moyen actuel de 13% par an, son déficit atteindra 1,2 milliard $ à l’horizon 2025, soit une multiplication par un facteur 4 en 10 ans. Dans ce contexte, au-delà de la nécessité de règlementer la pêche, une stratégie africaine s’impose afin que les exportations de poisson des pays africains excédentaires (Maghreb et Afrique australe) soient réorientées vers les pays de l’Afrique de l’ouest qui sont les plus largement déficitaires. Par-dessus tout, environ 9 millions de km2 (31 % de la superficie terrestre) de l’Afrique subsaharienne se prêtent à l’élevage de poisson à petite échelle. Selon la FAO, en consacrant à l’aquaculture seulement 0,5 % de cette superficie, l’Afrique pourrait répondre à un tiers de la demande supplémentaire de poissons du continent d’ici à 2025. La contribution de l'aquaculture représente déjà la moitié de la production de poisson dans les pays en développement quand bien même elle reste inférieure à 10% en Afrique subsaharienne[5].

En somme, l’élevage de poisson reste l’alternative la plus durable à l’Afrique face aux défis de pouvoir satisfaire ses besoins par la cueillette dans ses mers, lacs et fleuves. Les pays asiatiques qui contribuent pour environ 90% à la production aquacole mondiale pourraient servir de modèle à toute l’Afrique. A cet effet, pour inverser la propension africaine d’importatrice net de poisson, la BAD à travers sa stratégie 2016 – 2025 « Nourrir l’Afrique » a inscrit l’élevage de poisson (aquaculture) parmi les chaines de valeurs à promouvoir pour réduire la facture des importations de produits alimentaires, améliorer l’entreprenariat des jeunes, et la sécurité alimentaire.

--------------------

[1] Une zone économique exclusive (ZEE) est, d'après le droit de la mer, un espace maritime sur lequel un État côtier exerce des droits souverains en matière d'exploration et d'usage des ressources. Elle s'étend à partir de la ligne de base de l'État jusqu'à environ 370 km de ses côtes au maximum, au-delà il s'agit des eaux internationales.

[2] Union douanière d'Afrique australe (SACU); Communauté d'Afrique de l'Est (EAC) ; Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) Marché commun de l'Afrique  orientale et australe (COMESA) ; Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO); Communauté économique et monétaire de  l'Afrique centrale (CEMAC) ; l'Union économique et  monétaire ouest-africaine (UEMOA)

[3]  Overseas Development Institute (ODI) and porCausa, Western Africa’s missing fish The impacts of illegal, unreported and unregulated fishing and under-reporting catches by foreign fleets, London, June 2016, 45p

[4] Andrew S. Cohen and al (2016), Climate warming reduces fish production and benthic habitat in Lake Tanganyika, one of the most biodiverse freshwater ecosystems, PNAS (US), June 17, 2016, 6p.

[5] FAO, La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture, FAO, Rome, 2016, p.205

Catégories: Carpophore Ntagungira


Commentaires

Maziwèdon BADABADI - Togo 08/11/2016 14:58
M. Carpophore, c'est dommage votre constat. Qu'on ait plus de poissons exploités dans nos mers et qu'in fine nous soyons toujours importateurs. Pourquoi ne pas mettre des stratégies en place pour que le gain de la pêche marine en terme d'emploi et de revenu puisse profiter effectivement aux africains? Les pays africains qui en font mieux ne peuvent-ils pas être un point de levier pour les autres en terme de transfert de compétences?
*
*
* CAPTCHA
*
 

Subscribe