Côte d’Ivoire vs Ghana : une histoire de foot et d’économie

10févr.2015
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par Emanuele Santi

On ne peut plus inattendue, la victoire de la Côte d’Ivoire contre le Ghana, en finale de la Coupe d’Afrique des nations 2015, est considérée comme historique. Les Éléphants, l’équipe nationale ivoirienne de football, n’étaient certainement pas les favoris. Pourtant, ils ont surpris la majorité des observateurs en réitérant la victoire qu’ils avaient remportée contre le Ghana 23 ans plus tôt, là-aussi aux tirs au but. 

En tant qu’économiste et amateur de football, je ne peux pas m’empêcher d’établir un rapport – certainement non linéaire – entre football et croissance économique et d’opérer un parallèle entre les trajectoires économiques différentes que les deux pays ont prises ces dix dernières années et leurs performances dans le sport le plus populaire au monde. Le lien entre performances footballistiques et performances économiques n’a jamais été confirmé, bien que Goldman Sachs ait observé des liens intéressants entre les victoires en Coupe du monde et les marchés boursiers. Selon l’étude (en anglais) de cette banque d’investissement, la victoire engendre une croissance supérieure de 3,5 % à celle du marché mondial au cours du premier mois, mais l’enthousiasme s’estompe par la suite.

La Côte d’Ivoire et le Ghana incarnent deux facettes de cette Afrique en plein essor », qui voit les économies africaines émerger en tant que pôles majeurs de croissance et de prospérité Le Ghana, premier pays d’Afrique subsaharienne à avoir revendiqué son indépendance à l’égard d’une puissance coloniale, a développé certaines des meilleures institutions démocratiques de la région et s’est attaché à lancer son économie sur la pente ascendante. De l’autre côté de la frontière, la Côte d’Ivoire post-indépendante s’est, quant à elle, rapidement imposée comme un leader économique régional en Afrique de l’Ouest, grâce à une économie très dynamique et diversifiée.

Ces dix dernières années, il semble toutefois que le vent ait tourné en faveur du Ghana, devenu un point de chute crucial pour les investissements directs étrangers (IDE) en Afrique. Son environnement des affaires, qui s’est nettement amélioré, et son nouveau secteur pétrolier ont contribué à revitaliser l’économie, permettant au pays de moins dépendre de ses exportations d’or et de cacao.

Il se trouve que j’étais en poste au Ghana en 2005, où je suis devenu un aficionado du miracle économique que vivait le pays ainsi que de son équipe nationale de football, les Black Stars (les « Étoiles noires »). Depuis lors, cette équipe n’a cessé de se classer parmi les quatre meilleurs pays dans les tournois de football qui se sont succédé en Afrique. Les Black Stars sont même parvenus à se hisser en quart de final de la Coupe du monde 2010, après une incroyable victoire en prolongations face aux États-Unis. À cette même époque, le pays a découvert ses premiers gisements de pétrole, et l’euphorie n’en était qu’à ses débuts.

De son côté, la Côte d’Ivoire voisine était plongée au beau milieu de sa « décennie perdue », malmenée par les conflits ; ce qui a contraint la Banque africaine de développement (BAD) à délocaliser pour un temps son siège à Tunis, en Afrique du Nord. Nombre d’entreprises ont également déplacé leurs sièges respectifs dans des pays voisins, comme au Ghana et au Sénégal, qui ont supplanté la Côte d’Ivoire comme nouvelles plaques tournantes de la région. Avant d’enregistrer des résultats extraordinaires en 2006, les Éléphants n’avaient même pas franchi la phase de poule des trois précédentes éditions de la CAN.

Dix ans plus tard, la Côte d’Ivoire est en plein redressement. Ces deux dernières années, elle est devenue l’une des économies à la croissance la plus rapide au monde. Misant sur une économie fortement diversifiée et une planification nationale vigoureuse, la Côte d’Ivoire tourne à plein régime, et table aussi sur le retour de la BAD à son siège historique et la récente inauguration de l’emblématique pont HKB à Abidjan. En tant qu’employé de la BAD, aujourd’hui basé en Côte d’Ivoire et couvrant la région de l’Afrique de l’Ouest, je ne peux que me réjouir de ce nouveau symbole de « l’émergence ivoirienne », et être fier du rôle crucial que la Banque a joué dans le financement de cette opération.  

De l’autre côté de la frontière, le Ghana fait face à de nombreuse défis, qui combinent dépenses publiques vertigineuses, accroissement de la dette et dévalorisation monétaire. Le « dividende du pétrole » ne s’est pas encore concrétisé et le pays subit de nombreuses et fréquentes pannes de courant. Si le Ghana affiche un potentiel énorme et incontestable, son taux de croissance en 2014 devrait représenter près de la moitié de celui de son co-finaliste en Coupe d’Afrique, la Côte d’Ivoire.

De la même façon que que Ghana a dû affronter le groupe de qualification jugé le plus coriace lors des qualifications pour la CAN, le pays fait face à nombre de défis exogènes dans sa quête de développement économique. Mais, à l’instar de sa dernière défaite aux tirs au but en finale de la CAN 2015, la feuille de route de sa trajectoire économique n’a pas encore pu remplir toutes ses cibles.

Pour la suite, il n’est pas sûr que cette victoire donnera un nouvel élan à la Côte d’Ivoire – comme l’étude de Goldman Sachs le suggère – ou au Ghana, qui peut malgré tout voir en ce match de finale l’une de ses meilleures performances. Au-delà de leur impact économique, les compétitions de football sont des événements à dimension sociale qui renforcent le sentiment d’identité nationale dans beaucoup de pays. Remporter un trophée, voire une victoire, contre un poids lourd du football, suscite la fierté,  même des détracteurs les plus virulents à l’endroit de leur propre pays. Misant sur cette “union sacrée”, la Côte d’Ivoire pourrait ainsi voir se renforcer sa croissance économique et son processus de paix.


Commentaires

Zondo Sakala - Zimbabwe 22/02/2015 02:36
Very interesting indeed! The last sentence is of particular significance.
emanuele santi - Côte d’Ivoire 15/02/2015 22:43
Thanks to all for the kind words. @Ange-Benjamin, thanks for you remarks, I had indeed corrected the article, which now states that CIV did not qualify UP (until) TO 2006 and not after. Thanks. @all, just a curiosity. As a colleague noted in 2004 1 year after the move of ADB to Tunisia, the north Africa also won the CAN....ADB effect or maybe simply we bring our host good luck :)
Daouda OUATTARA - Côte d’Ivoire 13/02/2015 11:41
Great anylisis from a complete economist and a confirmed football fan. The comparison is clear and teaching...
Ange-Benjamin Brida - 13/02/2015 10:32
Nice article but there is a need to make an important correction about the elephants perfonance in the African Cup of Nations, they always passed the pool stage since 2006 and played three finals (2006 (lost), 2012 (lost) and 2015(won!)) and one semi-final (2008). Morever, the elephants led by Didier Drogba always ranked first in Africa (FIFA ranking) for several years but didn't get the chance to win the African Cup of Nations. However they particpated in three (3) consecutives editions of the World Cup and didn't passed the pool stage. I think the author was referring to the World Cup and not the African Cup of Nations !
Joel Baroan - Côte d’Ivoire 11/02/2015 18:57
Il ne nous reste plus qu'à intégrer davantage nos économies, notamment la transformation de notre cacao. Let's imagine the number one and the number two together !
Jean-Louis Kayitenkore - Rwanda 11/02/2015 15:44
It was a titans's fight on the pitch. For their economies, I think that Ghana has still some sectors to improve but on the long run will retrieve her spot as one of the big players in Africa. Kudos for Ivory Coast for their deserved African Cup. May them build on it on their recovery's process
Carpophore Ntagungira - Togo 10/02/2015 21:38
Nice comparison! And the wealth created in the two countries provided enough revenue to build high-level soccer training centers for the youth.
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