Le déficit commercial de produits alimentaires, un défi pour le Togo

27juin2016
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Par Carpophore Ntagungira

Le nombre d’habitants au Togo (7 millions) est  assez proche de celui en Suisse (8 millions). Pareillement pour la superficie couverte par chacun des deux pays : 56 785 km2 pour le Togo et 41 285 km2 pour la Suisse. En revanche, le Togo compte une population active agricole 12 fois plus nombreuse que la Suisse, laquelle devance largement le Togo en termes de consommation d’engrais par hectare (15 fois plus), de nombre de machines agricoles par surface arable (4 000 fois plus) et de productivité céréalière par hectare (6 fois plus). En conséquence, la valeur ajoutée par actif agricole en Suisse est 32 fois supérieure1 à celle au Togo, pour des raisons de productivité mais aussi de respect des normes et standards et des vicissitudes du marché.

Ces désavantages comparatifs entraînent une dépendance du Togo vis-à-vis de l’extérieur pour nourrir sa population. Son agriculture demeure trop peu productive : 1,2 tonne par hectare pour les céréales, contre une moyenne de 1,4 tonne pour les pays d’Afrique subsaharienne et de 5,4 tonnes pour les pays de l’OCDE. Avec moins de 5 % de la part du marché local, la transformation agroindustrielle reste embryonnaire.

En 2015, les importations de nourriture du Togo ont atteint 283 millions de dollars EU, contre 135 millions de dollars EU pour les exportations. La balance commerciale des produits alimentaires du Togo n’étant couverte par les exportations qu’à hauteur de 48 %, le déficit commercial de 148 millions de dollars EU (Graphique 1) de produits alimentaires en 2015 est généré principalement par les produits transformés (38 %), les céréales (25 %) et les produits de la mer (23 %).  Le Togo est un importateur net de viandes et de poisson, malgré sa position au bord de l’océan Atlantique, et de céréales malgré un important excédent commercial de maïs. Le déficit commercial de céréales serait dû pour moitié à l’importation de riz, dont la consommation se répand de plus en plus. Le Togo a importé 135 607 tonnes de riz en 2015, pour 18 millions de dollars EU.

Le déficit commercial des produits alimentaires est particulièrement important dans les échanges avec les partenaires asiatiques et européens. Le pays dépend fortement de l’Europe pour les boissons alcoolisées, les produits d’origine animale et de la minoterie ; de l’Asie pour les céréales ; et de tous les continents – à l’exception du sien, l’Afrique – pour les produits transformés. Le déficit commercial du Togo en nourriture est généré à 56 % à partir de ses échanges avec l’Asie (85 millions de dollars EU) et à 48 % avec l’Europe (73 millions de dollars EU). Si le Togo affiche un excédent commercial de nourriture de 41 millions de dollars avec ses partenaires africains (graphique 2), cela est loin de compenser son déficit de 107 millions de dollars EU avec les pays hors du continent, lesquels jouissent d’une plus forte modernisation de la production. C’est précisément pour cette raison, que le président Adesina appelle à davantage d'investissements dans la science, les technologies et l'innovation au profit de l’agriculture en Afrique2.

Au cours des 50 dernières années, le signe du solde commercial de produits alimentaires entre le Togo et le reste du monde s’est inversé, passant du positif au négatif. Entre 1965 et 1978 (soit pendant 13 ans), l’excédent commercial de nourriture du Togo oscillait entre 5 et 45 millions de dollars EU. Depuis lors (soit ces 37 dernières années), le déficit commercial de nourriture est monté en flèche pour devenir quasi irréversible. Pourtant, malgré les nombreuses tentatives pour retrouver un équilibre commercial de nourriture qui ont été menées pendant la plus grande partie des années 80 et 90 et jusqu’au début des années 2000, les déficits varient fortement, de 9 à 90 millions de dollars EU (Graphique 3).

Cinq décennies durant, les importations de nourriture n’ont cessé d’augmenter, à un rythme annuel de 7,4 % – un chiffre significativement élevé et supérieur à celui des exportations (4,4 %) et du PIB par habitant (3,6 %). Si des mesures concrètes ne sont pas prises et si cette tendance devait se poursuivre, les importations de nourriture pourraient grimper encore pour atteindre 860 millions de dollars EU en 2030, soit plus de trois fois le montant généré par les exportations. S’acquitter d’une telle facture mettra à rude épreuve les ressources du pays et l’allocation rationnelle des devises.

Pour relever ces défis, le Togo a adopté, en février 2016, sa nouvelle politique agricole assortie d’un plan stratégique pour la transformation de l’agriculture à l’horizon 2030. S’inscrivant dans la même lignée, la Banque africaine de développement (BAD) a lancé un cri d’alarme et adopté une priorité stratégique dite « Nourrir l’Afrique » dans ses « Top 5 ». Celle-ci vise, entre autres, à transformer l’Afrique en exportateur net de produits agricoles d’ici à 2025 et, partant, à doubler sa part de marché dans l’agro-industrie mondiale. Pour ce faire, le gouvernement du Togo entend promouvoir, avec l’appui de la BAD et d’autres partenaires au développement, des pôles de croissance agroindustriels. Mais, encore faudrait-il, au préalable, que le pays parvienne à réduire sensiblement le temps requis pour transférer une propriété – ce délai de transfert de propriété foncière est le plus long d’Afrique (288 jours). Pouvoir vendre et acheter librement et rapidement des terres est un préalable si l’on veut doubler la productivité agricole du Togo (ODD3 2.3) et en faire un exportateur net de produits alimentaires à l’horizon 2030.


[1] La valeur ajoutée par an et par actif agricole s’élève à près de 32 000 dollars EU en Suisse, contre 996 dollars EU au Togo.

[2] Discours prononcé par le président de la Banque africaine de développement, Akinwumi Adesina, à la 7e Semaine africaine des sciences agricoles et de l'Assemblée générale du Forum pour la recherche agricole en Afrique (FARA), tenue à Kigali, Rwanda, le 13 Juin 2016.

[3] ODD : Objectifs de développement durable


Commentaires

Carpophore Ntagungira - Togo 25/10/2016 10:29
Mon email est c.ntagungira@afdb.org
RePa Afrique - Togo 17/09/2016 13:48
Mr Carpophore Ntagungira, si vous résidez au Togo j'aimerais vous rencontrer pour échanger à propos des projets que nous avons à RePA-Afrique et qui entre dans le cadre de vos constats.
Merci d'avance.
Carpophore Ntagungira - Togo 09/09/2016 13:13
Bonjour Joseph. C'est vraiment dommage lorsqu'on sait que la côte de l'Afrique de l'Ouest est riche en poissons. Le Ghana, le Bénin, la Côte d'Ivoire et le Nigeria sont aussi des importateurs net de poissons. Le déficit commercial net de poissons de la CEDEAO est de 1,4 milliards $ en 2014. La zone maritime de pêche ne profite pas assez à l'Afrique.
Joseph DIABATE - Togo 24/08/2016 18:07
Bonsoir Carpophore. J'ai été très choqué de savoir que le Togo est un importateur net de de poisson malgré sa façade maritime le long de l'axe ghana-bénin, son infrastructure portuaire et une population de 7 millions. Il revient donc à l'Etat d'encourager et promouvoir l'initiative privé dans le domaine de la pêche et de la transformation locale.
Carpophore Ntagungira - Togo 18/08/2016 19:26
Vous avez raison RePa, pour s'en sortir, il faut voir plus loin et prendre le taureau par les cormes. Plusieurs pays dans le monde sont largement en excédent commercial alimentaire avec seulement 1% de population agricole. Tout pays africain dont la population agricole reste supérieure à 20% mais ne parvenant pas à nourrir ses résidents, nécessite une réforme profonde de sa gouvernance économique.
RePA Afrique - Togo 28/06/2016 22:46
Pour sortir de ce bourbier, il faut la contribution de tous les acteurs du secteur agroalimentaire, une diffusion large des politiques agricoles. il faut plan à long terme
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