Faire en sorte que les petits agriculteurs adoptent de meilleures pratiques : deux récits différents, au Ghana et au Bénin

24oct.2015
Share |

Par Anver Versi

Sur le continent, les petits producteurs se montrent souvent réticents à adopter de nouvelles pratiques, certes plus efficaces mais qui ne leur sont pas familières. Ce qui explique en partie le retard qu’accuse l’agriculture en Afrique par rapport au reste du monde. Comment parvenir à briser ce cycle ? Ce billet examine deux tentatives d’adaptation, radicalement différentes, l’une au Ghana et l’autre au Bénin, et présente l'impact que chacune a produit.

Nombreux sont les pays d'Afrique de l'Ouest où le riz a remplacé le maïs comme aliment de base privilégié. Mais les rendements rizicoles étant faibles, la région doit importer une quantité importante de grains de riz, ce qui lui coûte plusieurs milliards de dollars EU. La variété de riz endogène est parfaitement adaptée à l'environnement africain, résistant à la fois à la sécheresse et aux parasites ; mais les rendements sont généralement faibles, du fait de la structure végétale de cette plante. La variété asiatique de riz offre quant à elle des rendements plus élevés, mais elle ne convient pas à l’environnement africain.

Aussi les scientifiques du Centre du riz pour l’Afrique (AfricaRice) ont-ils développé une variété hybride, croisement de riz africain et asiatique, créant ainsi le « nouveau riz pour l'Afrique » (dit NERICA ou Nérica) », qui combine les meilleures spécificités de chaque variété. Les améliorations ont été spectaculaires : la contenance des épis est passée de 100 à 400 grains, le rendement à l'hectare est passé de 1 à 2,5 tonnes (atteignant jusqu’à 5 tonnes avec l'utilisation d'engrais), la teneur en protéines a augmenté et la hauteur plus grande des nouvelles plantes en facilite la récolte.

Durant la phase d’implémentation du NERICA, entre 2005 à 2010, plus de 200 000 hectares ont été semés dans plusieurs pays africains.

Pourtant, le Ghana s’est heurté à des difficultés pour promouvoir l’adoption de ce nouveau grain. On estime qu'à la fin de la phase d'implémentation, seul 1,1 % de la récolte totale de riz paddy provenait de semences NERICA.

Comment expliqué que le NERICA, variété à haut rendement, ait été si peu adopté, alors même que le riz est le premier pourvoyeur de calories dans le pays ? « Il y a plusieurs explications, mais la plus importante est peut-être que le modèle utilisé pour multiplier et distribuer les semences aux agriculteurs est erroné », explique Francis Mulangu, économiste agricole au Centre africain pour la transformation économique (ACET) et co-auteur d’une série de cinq rapports-pays, intitulée « Promouvoir un développement rural et une transformation durable en Afrique ». « Au Ghana, le développement des semences a toujours reposé sur un système participatif de sélection végétale. Dans ce système, les agriculteurs évaluent eux même les nouvelles variétés en se fondant sur leurs connaissances et sur leurs préférences. Cela permet dès lors à la recherche publique d’adapter les nouvelles semences aux conditions locales de production. Les agriculteurs accèdent ainsi à des variétés inédites, qu’ils expérimentent puis distribuent à travers leurs propres réseaux ».

« Cependant, souligne Francis Mulangu, la multiplication et la distribution de semences de NERICA est conçue de manière à ce que les agriculteurs achètent des semences au lieu de de les multiplier et de les distribuer eux-mêmes. Le cadre juridique qui régit les droits de propriété des semences commerciales, conçu pour rendre le NERICA durable, a fait fi du savoir-faire des agriculteurs et de leur rôle qu’ils auraient pu jouer dans l'adaptation du nouveau grain – d'autant que les riziculteurs n’ont pas pour culture d’acheter des semences chaque année. L'implication des acteurs privés dans le projet NERICA s’en est vue limitée, précisément à cause de cela. L'adoption de cette semence améliorée a été sérieusement entravée parce que l’on n’a pas donné l’occasion aux agriculteurs de tester les grains et de passer progressivement à une culture où l’on achète de nouvelles semences chaque année  au lieu de réutiliser celles des saisons passées».

Au Ghana, la difficulté à faire adopter cette meilleure pratique s’est traduite par une faible assimilation de la culture du NERICA. Au Bénin, en revanche, les nouvelles pratiques ont suscité une adhésion enthousiaste, notamment en riziculture. Un exemple en est le nouveau système d'étuvage de riz appelé GEM, mis en place par la Banque africaine de développement.

Ce système change considérablement la vie des femmes impliquées dans le processus d'étuvage : le temps de traitement est plus court et moins fastidieux, et les ouvrières ne sont pas exposées aux brûlures, fréquentes dans ce travail. La différence est également notable au niveau des revenus et de la qualité de vie. Auparavant, les femmes traitaient environ 120 kg de riz paddy par session. Elles peuvent dorénavant en traiter jusque 300 à 400 kg, et ambitionnent de porter ce chiffre à une tonne. La qualité du riz rivalise maintenant avec celle du riz importé et, à les entendre, les commerçants leur achètent tout leur stock à un prix plus avantageux. Ce qui leur permet, non seulement de payer les frais de scolarité des enfants, mais aussi de gagner en indépendance vis-à-vis de leurs maris.

La mise en place de ce nouveau système a réussi parce qu’il s’est accompagné d’une formation ciblée, dans laquelle les femmes ont été consultées et une série de vidéos diffusée pour mieux répandre le message. Et les producteurs de riz qui ont assisté aux projections se sont montrés plus disposés à vendre du riz à crédit aux ouvrières.

Ces expériences au Ghana et au Bénin sont deux approches opposées de l’adaptation – si l’une est un succès indéniable, l’autre l’est beaucoup moins. Les deux offrent un enseignement, à l’heure où l'Afrique poursuit sa quête de transformation agricole.

Anver Versi est directeur de la communication et des relations extérieures au Centre africain pour la transformation économique (ACET), un institut panafricain de politique économique basé à Accra, qui aide les gouvernements et les entreprises à mettre en œuvre la transformation économique. Avant de rejoindre l’ACET, Anver Versi a été rédacteur en chef des magazines économiques basés à Londres, African Business et African Banker. Ce Kenyan d’origine intervient régulièrement sur la chaîne de télévision et la radio de la BBC.

 


Commentaires

Naomi Agbai - Nigeria 31/10/2015 23:10
Woman in the rural areas need training, retraining and more training on best practice. They also need funding. Thank you. Naomi
*
*
* CAPTCHA
*
 

Subscribe