L’industrialisation en Afrique de l’Ouest (1) : état des lieux

03juin2016
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Par Maxime Weigert

L’explosion démographique et l’urbanisation de l’Afrique de l’Ouest, couplées aux revendications grandissantes des populations pour une croissance plus équitable, accentue le besoin de transformer les économies de la région. La seule exploitation des ressources naturelles ne suffit plus à satisfaire la demande d’emplois et d’inclusion sociale, en particulier parmi les jeunes. Face à cette pression, les gouvernements sont tenus de diversifier les économies en privilégiant les secteurs créateurs d’emplois et susceptibles d’accompagner le développement humain. L’industrialisation, envisagée dans sa dimension manufacturière, est l’une des voies pour y parvenir, comme le préconise l’Objectif 9 des Objectifs de développement durable, adoptés par l’Assemblée des Nations Unies en septembre 2015. Le nouveau président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, a également érigé l’industrialisation au nombre de ses priorités, en la consacrant comme l’une des Cinq grandes priorités.

L’industrialisation, un défi de taille pour l’Afrique

L’industrialisation de l’Afrique de l’Ouest est un défi d’envergure. La base productive des pays est généralement faible, constituée d’équipements obsolètes, et la région est l’une des moins intégrées dans les segments productifs des chaînes de valeur mondiale, du moins pour les activités de transformation, comme l’avait souligné l’édition 2014 de Perspectives économiques en Afrique. Cette situation découle directement de la crise industrielle qu’ont provoquée, à partir des années 1980, le démantèlement des barrières protectionnistes qui préservaient les industries locales, et les conflits et guerres civiles qu’ont traversés plusieurs pays de la région.

En 2014, le « rebasement » du PIB du Nigeria a révélé que le pays connaissait un rebond industriel. Avec le nouveau mode de calcul de la richesse créée, la part de l’industrie manufacturière dans la formation du PIB y est remontée de 2,4 % en 2008 à 9 % en 2015. Compte tenu de la prédominance de ce pays dans l’économie de l’Afrique de l’Ouest, ces derniers développements réactualisent à la hausse la contribution des industries non extractives à la richesse régionale. Avec le Nigeria, la part de la production manufacturière dans le PIB régional est ainsi passée de 5,9 % en 2005 à près de 9 % en 2015. En revanche, si l’on exclut le Nigeria, cette part a chuté de 11,2 % à 8,5 % sur la même période. Autrement dit, le reste de la région connaît un déclin industriel (Graphique 1). 

Source : Banque africaine de développement, 2015.

Cette tendance est moins celle d’une désindustrialisation que celle d’une industrialisation insuffisamment rapide au regard de l’évolution globale de l’économie. En effet, en volume, la part de la valeur ajoutée industrielle n’a cessé d’augmenter dans la région, passant de 12 milliards de dollars EU en 2005 à près de 20 milliards en 2015 (valeur réelle à prix constants 2000). Cependant, hormis au Nigeria, où le « rebasement » du PIB a inversé la tendance, la croissance industrielle est bien moindre que celle des autres secteurs. Sans le Nigeria, l’Afrique de l’Ouest a enregistré une croissance annuelle moyenne du secteur manufacturier de 2 % seulement, tandis que le PIB a crû, lui, de 5 %. En comparaison, le secteur des services a enregistré une croissance annuelle moyenne de 12 %, tirée principalement par le commerce, les transports, les télécommunications et les services financiers.

La forte expansion des services – dont la contribution au PIB régional a grimpé de 29,3 % en 2005 à 51,6 % en 2015 –, couplée à l’importance du secteur agricole (22,6 % du PIB régional en 2015), a produit une sorte de déséquilibre dans la structure de l’économie de la région, où l’industrie manufacturière fait figure de chaînon manquant entre les activités agricoles et les activités de services. Cette évolution se traduit par une forte dépendance extérieure pour les biens manufacturés, qui représentent en moyenne 46 % des importations de l’Afrique de l’Ouest, selon l’OMC. La balance commerciale de ces biens est largement déficitaire au niveau régional (graphique 2), pénalisant non seulement les économies mais les populations, qui endossent les coûts d’importation des biens de consommation – ce qui favorise l’expansion sur les marchés locaux de produits à bas coût mais de mauvaise qualité.

L’absence d’industrie entraine un manque à gagner important

En plus de réduire le déficit commercial, l’industrialisation de la région serait profitable à plusieurs titres. Tout d’abord, la diversification des activités permettrait de consolider les économies régionales, qui demeurent vulnérables à la volatilité des cours des matières premières. Par ailleurs, la faible capacité productive prive la région des effets d’entraînement associés au développement industriel, comme, entre autres, la création d’emplois et d’entreprises, l’attraction des investissements étrangers, la transformation du secteur informel, la diffusion des technologies et l’augmentation des exportations.

Pour l’heure, l’absence d’industrie entraîne un important manque à gagner, comme l’illustre remarquablement l’exemple du cacao : l’Afrique de l’Ouest produit et exporte 65 % des graines de cacao dans le monde. Mais parce qu’elle ne les transforme pas, elle ne bénéficie que de 3,5% à 6% du prix final d’une tablette de chocolat.

Source : OMC., 2015

Pour inverser la tendance, les pays de la région doivent supprimer les obstacles qui entravent leur industrialisation et découragent l’investissement industriel local et international aux niveaux national et régional : faiblesse du transport et de la logistique, obsolescence des équipements, pénuries énergétiques, inadaptation de la main d’œuvre aux métiers de l’industrie, manque d’accès au capital et climat des affaires insatisfaisant, entre autres. Ensemble, ils doivent bâtir un espace productif et un marché de dimension régionale à travers des politiques communes de convergence normative, de libre-circulation des personnes et des biens et d’intégration financière et de formation du capital humain. Ces politiques doivent être conçues de manière à positionner stratégiquement la région sur la scène industrielle globale, où les opportunités sont nombreuses, mais les déterminants de la compétitivité de plus en plus complexes.

Un second billet présentera quelques-unes des options qui s’offrent à l’Afrique de l’Ouest pour favoriser la reprise de son développement industriel. 

Catégories: Nigéria, Maxime Weigert


Commentaires

Joseph DIABATE - Togo 08/06/2016 14:30
La chute actuelle des cours des matières premières nous interpelle davantage sur la necessité de revoir le modèle de développement économique des pays africains. Le défi est de passer d'économies de rente à des économies industrielles. Par ailleurs, le renforcement de la base productive et l'industrialisation constituent des conditions majeures à accéder au stade de l’émergence, dans la perspective future du développement. Toutefois, l'industrialisation ne pourrait être véritablement effective, qu'à la satisfaction de certaines conditions en amont, parmi lesquelles je voudrais évoquer : la stabilité politique, l'amélioration du climat des affaires, l'amélioration de la compétitivité (surtout la question de l'énergie) et le développement du capital humain.
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