L’industrialisation de l’Afrique de l’Ouest (2) : stratégies globales ou régionales ?

04juil.2016
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par Maxime Weigert

Un précédent billet dresse un état des lieux du développement industriel en Afrique de l’Ouest. Il y est expliqué qu’à l’heure où la communauté internationale, notamment la BAD, érigent l’industrialisation en outil de lutte contre la pauvreté et l’exclusion, celle-ci tarde à se mettre en œuvre. Ce billet s’intéresse aux stratégies qui pourraient être mises en place pour y parvenir.

Les évolutions globales des dernières décennies, dont la libéralisation des échanges, la fragmentation internationale des chaînes de valeur et l’émergence de nouveaux pays industriels en Asie et en Europe centrale et orientale, ont renouvelé les enjeux de la compétitivité pour les pays en quête d’industrialisation. Les industries naissantes d’Afrique de l’Ouest font face, dans tous les segments de production, à une intense concurrence mondiale qui risque d’empêcher leur décollage. Pour tirer leur épingle du jeu, les pays de la région doivent mettre en place des stratégies industrielles méthodiques, fondées sur les avantages dont ils disposent.

Une première stratégie est celle de l’insertion dans les chaînes de valeur globales (CVG), dont l’objectif est que les industries manufacturières locales profitent du dynamisme productif mondial. Axée sur la production de biens intermédiaires intégrés dans le produit final, cette stratégie consiste à d’abord développer les activités à faible valeur ajoutée et intensives en main d’œuvre, en valorisant le bas coût du travail auprès des investisseurs, puis de monter progressivement en gamme dans la chaîne de valeur. Depuis les années 1960, c’est ce mode de développement qu’ont suivi le Mexique, les “Dragons asiatiques” et certains pays d’Afrique du Nord, et l’Ethiopie s’y essaye aujourd’hui. Ce modèle implique d’offrir des conditions d’implantation attrayantes aux entreprises multinationales et/ou à leurs sous-traitants, afin que leur relocalisation soit à la fois fonctionnelle, rentable et durable. Parmi les incitations, on compte notamment les régimes off-shore (zones franches) et la création de zones industrielles dotées en infrastructures et en services logistiques, dans un bassin de main d’œuvre de taille critique.

S’il peut conduire à la création massive d’emplois non qualifiés, ce modèle de développement peut toutefois se révéler couteux et difficile à mettre en place ex nihilo, car il requiert certaines prédispositions industrielles pour convaincre les entreprises de s’installer (aptitudes de la main d’œuvre, infrastructures de base). Dans certains cas, l’un des moyens de compenser cette impréparation est d’initier le processus à partir des ressources naturelles, dont la disponibilité locale constitue un avantage comparatif important, en mettant en place un système de production de biens intermédiaires adossé aux gisements de ressources (bois, minerais, etc.) comme le suggère cet article du blog Intégrer l’Afrique

Une deuxième stratégie mise sur la transformation de produits locaux dédiés à l’exportation. Il s’agit au préalable d’identifier les produits spécifiques à la région et peu disponibles ailleurs, et pour lesquels il existe une demande globale. L’agence USAID a ainsi identifié quatre de ces produits dans le cadre de son initiative West Africa Trade & Investment Hub : la mangue, le karité, la noix de cajou et le textile. L’objectif est de créer, à partir des matières premières alimentaires, des produits à plus haute valeur ajoutée (beurre de karité, fruits conditionnés), qui seront ensuite distribués sur le marché mondial. Pour le textile, le programme entend valoriser le savoir-faire des designers et artisans de la région, comme le fait déjà le Centre du Commerce International au Ghana, au Mali et au Burkina Faso, dans le cadre de son initiative « Mode Ethique » [Lire cet autre article de blog sur l’industrie de la mode et du textile en Afrique].

L’expansion de ces industries permettrait à la région de tirer parti de plusieurs avantages jusqu’à présent inexploités, comme l’accès aux marchés européens et nord-américains, facilité par l’existence de liaisons maritimes, d’accords commerciaux tels que l’African Growth Opportunity Act (AGOA) et de réseaux ethniques de distribution (à travers la diaspora). Ce mode d’industrialisation présente plusieurs intérêts : il est favorable à la structuration d’une chaîne de valeur locale, selon une logique de filière, et dynamise l’intégration régionale, en particulier des pays enclavés, en justifiant l’effort pour connecter les zones de production intérieures aux zones d’exportation côtières (infrastructures, barrières tarifaires).

La troisième stratégie est celle des chaînes de valeur régionales (CVR). Comme pour les CVG, les CVR misent sur l’intégration des industries locales dans un ensemble productif – la chaîne de valeur. Mais leurs débouchés seraient, en l’occurrence, non pas mondiaux mais régionaux. Ces CVR pourraient se constituer à partir de l’urbanisation croissante des pays d’Afrique de l’Ouest, autour des pôles de consommation émergeant au Nigeria, au Ghana et en Côte d’Ivoire. Cette stratégie s’apparente aux stratégies de substitution aux importations mises en place par la plupart des pays de la région dans les années 1970. Mais, contrairement à ces dernières, leurs chances de succès sont considérablement augmentées par les conditions actuelles, plus propices que celles qui avaient conduit à l’échec du modèle à cette époque, pour au moins trois raisons.

Premièrement, les marchés de consommation domestiques sont aujourd’hui beaucoup moins étroits qu’il y a 40 ou 30 ans, et la somme de ces marchés forme un marché régional encore plus important. Deuxièmement, l’intégration régionale est bien meilleure aujourd’hui, du fait des nombreuses connexions transfrontalières, terrestres, portuaires et aéroportuaires, développées dans les dernières décennies et qui permettent d’exploiter les complémentarités entre pays (matière première – transformation – commercialisation). Troisièmement, la création d’une industrie locale est d’autant plus pertinente au vu de l’évolution des modes de production et de consommation, qui tendent vers la différenciation des produits en fonction des spécificités culturelles des marchés.

Certes, le comportement des consommateurs de la région rejoint ceux des consommateurs mondiaux pour un certain nombre de produits. Mais, pour de nombreux autres biens de consommation, il serait pertinent de créer un mode de production africanisé, adapté aux marchés locaux. Les entreprises de la région possèdent, à cet égard, un avantage concurrentiel certain sur leurs concurrents extrarégionaux. Ce point fera l’objet d’un troisième billet sur l’africanisation de l’industrie régionale. 

Catégories: Maxime Weigert


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