Réflexions sur les stratégies d’endettement viables des états africains: le cas de l’Afrique de l’Ouest

30sept.2015
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Par Daniel Ndoye

Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ont mis en place des  programmes de développement ambitieux, qui visent une croissance forte et soutenue susceptible de réduire de façon significative la pauvreté.

Pour le financement de ces programmes, ces Etats se tournent de plus en plus vers des ressources peu ou non concessionnelles, telles que les émissions de titres sur les marchés financiers internationaux. On assiste ainsi à une augmentation du taux d’endettement extérieur, combinée à une baisse du niveau de concessionnalité (voir tableau). Cette évolution de la structure de la dette suscite des inquiétudes et rappelle les épisodes d’endettement excessif des années 1990. De fait, certains pays d’Afrique de l’Ouest, comme le Ghana et le Niger, ont déjà vu leur risque d’endettement se dégrader, comme l’indiquent les analyses de viabilité de la dette menées par le FMI et de la Banque mondiale entre 2013 et 2015.

Dès lors, la question qui se pose est de savoir comment et jusqu’où ces Etats peuvent aller dans leur endettement pour réaliser leurs programmes d’investissement sans remettre en cause leurs capacités de remboursement ? Il n’existe pas de réponse unique qui soit applicable à tous les pays. Cependant, quelques lignes directrices déclinées ci-dessous, peuvent les guider dans l’élaboration de leurs stratégies de financement.

La condition de base de la soutenabilité de la dette est tout d’abord d’assurer que les revenus internes et externes permettent de faire face aux engagements liés à la dette. L’amélioration du cadre de gestion des finances publiques est à cet égard cruciale pour accroitre la mobilisation des ressources internes et renforcer la qualité de la dépense publique. Cela permet de réduire les risques d’endettement, d’asseoir la crédibilité du pays, et de mobiliser les ressources extérieures à des conditions plus favorables. Un accent particulier doit aussi être mis sur l’élargissement de la base d’exportations de biens et services.

En second lieu, le recours aux ressources concessionnelles doit être privilégié, en particulier dans les pays qui présentent des situations de fragilité économique et sociale, comme ceux qui ont récemment été affectés par l’épidémie de fièvre Ebola.

L’endettement non concessionnel n’est pas contraire aux objectifs de croissance. Il est cependant important que les acteurs du développement (Etats, institutions financières internationales) observent. un certain nombre de principes qui préservent la viabilité de la dette.

Le premier principe est de définir une limite. Cette limite doit être liée au contexte macroéconomique du pays, notamment  la structure et le niveau de vulnérabilité de la dette,  mais aussi à ses capacités à gérer la dette. Par ailleurs, il revient aux institutions de financement du développement d’apporter plus de flexibilité dans l’accès à leurs ressources non concessionnelles. Ces ressources restent en effet bien plus abordables que celles mobilisées directement sur les marchés financiers internationaux. Les institutions de financement comme la BAD qui bénéficient de notation AAA ont la possibilité de lever des ressources sur les marchés à des taux très bas qu’elles peuvent  prêter aux pays africains à des taux compétitifs. C’est dans ce cadre qu’il faut par exemple inscrire la décision de la BAD prise en 2014, d’ouvrir, dans les limites de soutenabilité de la dette, son guichet non concessionnel potentiellement à tous les pays qui présentent des risques d’endettement faible ou modéré. 

Le deuxième principe concerne l’utilisation des ressources non concessionnelles  pour des projets rentables. Ces ressources doivent être mobilisées essentiellement dans le cadre des projets d’investissement hautement rentables et à fort impact sur la croissance. Elles peuvent être particulièrement appropriées pour le financement de projets sous forme de partenariat public-privé (PPP).

Le troisième principe est la recherche des conditions les plus favorables. Cela implique de disposer d’un cadre de gestion financière sain et stable qui rassure les investisseurs. Il est important également de développer les marchés des titres domestiques, comme le marché financier régional de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), le Nigeria Stock Exchange et le Ghana Stock Exchange, en permettant aux institutions financières d’y lever des ressources en monnaie locale. Ces institutions auraient alors la possibilité d’apporter des financements en monnaie locale, réduisant l’exposition de la dette au risque de change. Les pays devraient également davantage utiliser les instruments mis en place par les institutions de financement pour leur permettre de réduire les couts des ressources, tels que les garanties partielles de risque et de crédit  mises en place par la BAD. 

Le quatrième principe est d’accroître les capacités de gestion financière des Etats. L’accès à des ressources plus diversifiées mais plus complexes requiert un cadre efficace de gestion de la dette. Il nécessite un recours plus important à des produits de couverture pour minimiser les divers risques (taux de change, taux d’intérêt variable, prix des matières premières). A ce niveau, l’apport des partenaires techniques et financiers est important, à travers la mise à disposition d’une assistance technique aux gouvernements et des instruments de gestion de la dette et des risques.


Commentaires

Daniel Ndoye - Benin 06/01/2016 07:17
Bonjour Pierre , merci pour tes commentaires pertinents. Il est en effet important qu'on puisse mesurer l'impact de cet élargissement de l'accés au credit sur les resultats de développement.
Pierre Ndiaye - Senegal 07/12/2015 21:33
Très bonne analyse. Il faut saluer l'initiative de la BAD en 2014 qui contribuera à accroitre l'accès à des financements plus importants pour ces pays à risqué faible ou modéré. Cependant, il reste important de veiller à la qualité de la dépense publique et pas seulement de façon théorique, c'est à dire ce qui est proposé à priori par les pays. Il faut auditer si possible l'utilisation effective de ces ressources avant d'ouvrir à nouveau les vannes.
Les ressources IDA doivent aussi être accrues comme le dit mon frère Houenou pour permettre aux pays de faire face à leurs immenses besoins tout en préservant la viabilité de la dette.... Bcp de chose à dire sur ce sujet.
Daniel Ndoye - Benin 21/10/2015 10:46
Merci Adama pour tes suggestions fort interessantes. Sur ton premier point c'est là tout le challenge de l'analyse de la soutenabilité de la dette de bien prévoir les risques sur les recettes futures (internes et externes). D'ou la necessite de renforcer les capacities en matière de gestion et d'analyse de la dette.
Je ne crois pas qu'il doit y avoir un comportement different en matière d'endettement pour les pays en transition démocratique. Il peut y avoir plus de flexibilité de la part des partenaires pour accompagner la transition mais cela doit se faire en préservant les fondamentaux de l'économie. Par rapport à la finance islamique, c'est une source de financement importante qui interesse la BAD dans sa stratégie de mobiliser davantage de ressources pour financer le développement en Afrique.
Adama Nouhoun OUATTARA - Burkina Faso 20/10/2015 09:03
Bonjour Daniel. Je réagis tardivement. Je souhaiterais que tu évalues la prise en compte des aspects suivants :
- pour la soutenabilité de la dette extérieure, il faudra que les pays se rassurent de la pérennité des recettes fiscales issues des exportations "élargies" avant de s'engager dans une stratégie d'endettement tout azimut. Je prends l'exemple des exportations d'or du BF entre 2010 et 2014. Les cours de ce métal ne sont plus favorables alors que c'est maintenant qu'il faudra commencer à rembourser le "principal".
Que penses-tu des pays à transition démocratique dans lesquels le soucis "d'aller vite" pour "satisfaire" les pressions populaires peuvent emmener les dirigeants à ne plus faire de discernement? Quelles recommandations proposes-tu?
Enfin, je sais pas si tu es à la BAD ou pas, mais je souhaite que tu envisages d'intégrer les ressources de la finance islamique dans le pipeline des sources d'endettement des pays.
A bientôt.
Ouatt
Daniel Ndoye - Benin 13/10/2015 16:37
Germain, je partage ton argumentaire. Il est en effet important de renforcer la gouvernance et la crédibilité des institutions pour accroitre les possibilities de financement, mais aussi pour mieux les investir.
Daniel Ndoye - Benin 13/10/2015 16:34
Cher Armel, merci pour le commentaire. Je suis d'accord qu'il faut que les pays ont de la marge d'endettement, mais il faudrait qu'on soit prudent . Nous n'avons pas en effet les memes instruments et capacité de gestion de la dette que les pays developpés qui peuvent se permettre de vivre avec un niveau d'endettement supérieur 100% du PIB.
Germain Zinsou - Benin 13/10/2015 07:43
Japprécie cette analyse et j'approuve le commentaire de M. Houénou. Parlant d'assistance, je crois que la BAD, le FMI et la Banque Mondiale ont mis en place divers instruments pour aider à améliorer la gouvernance dans nos pays.
C'est dans ce cadre que la BAD a systématiquement accrédité ses économistes-pays dans leurs pays respectifs de compétence pour mener le dialogue politique. Il revient donc que les autorités écoutent leurs conseils et les mettent en oeuvre. De même, différentes formations sont organisées pour améliorer tant la gestion des portefeuilles de projets que les différentes composantes de la gouvernance. Il convient de rappeler de rappeler que les allocations sont faites aux pays sur la base de la performance.
Beaucoup de pays ont tendance à aller vers les ressources non concessionnelles avec comme justificatif les investissements. Il faut analyser la fiabilité des sources de financement, la pertinence des investissements sur la chaîne de développement et leur rentabilité. Il faut que les gouvernants se fassent encadrer par les institutions internationales et nationales compétentes pour ne léguer aux générations un lourd fardeau.
Charmel OGNIN - Benin 07/10/2015 23:16
Merci pour votre article assez intéressant. Les Etats de l'Afrique de l'Ouest et notamment ceux de la zone franc disposent toujours d'une marge d'endettement favorable avec des encours de dettes en dessous de 70%du PIB. Il est important que ce levier soit utilisé au maximum voire au dela des 100% du PIB tout en affectant les fonds en priorité aux projets structurants du secteur secondaire. Sous cette condition, le retour sur investissements est garanti et les retombées inéluctables. Vous avez souligné à raison l'accent particulier qui doit être mis sur l'élargissement de la base d'exportations de biens et services. La valeur ajoutée proviendra nécessairement du développement des capacités de production et surtout de transformation. Par ailleurs, tout en veillant à la maîtrise de l'inflation, la politique monétaire devrait demeurer accomodante vis à vis du système financier régional pour une meilleure liquidité des créances souveraines des investisseurs dans la perspective du développement du marché de la dette domestique.
Daniel Ndoye - Benin 03/10/2015 11:25
Cher Appolinaire, merci pour ton commentaire et ta contribution au débat. je partage ton avis qu'il faut effectivement encourage les reformes visant à renforcer les institutions et la gouvernance. Ceci est non seulement positif pour l'accés aux ressources concessionnels mais cela permettra également d'asseoir la credibilité necessaire pour un meilleur accés aux ressources non concessionnels. En outre les décaissements peuvent s'en trouver améliorer puisque les possibles goulots d'tranglements sont levés plus vite.
APPOLINAIRE HOUENOU - Benin 02/10/2015 09:11
Je salue la qualité des principales conclusions de cette étude.
Je voudrais apporter ma contribution en mettant l'accent sur l'accroissement des allocations IDA au profit des pays à faible à revenu ainsi que l'assouplisement des conditions.
1.Le volume et les caractéristiques des allocations IDA-FAD étant liés à la qualité des politiques er des institutions, il serait salutaire de mettre en place des missions d'assistance visant à aider les pays à améliorer les CPIA.

Cette mission d'asistance à l'amélioration du CPIA devrait permettre d'agir durablement sur la gouvernance globale du pays selon l'approche PEFA ou DEMPA.

2. Il faut améliorer les conditions de décaissement des ressources concessionnelles.

Pour ne pas être Long, je préfère mettrant l'accent sur ces deux points.
Bonne lecture.
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