Togo : la face cachée du prix de l’essence à la pompe

22mai2015
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Par Carpophore Ntagungira

Entre juin 2014 et mars 2015, le prix de l’essence à la pompe a baissé de 11 %, mais les syndicats des consommateurs togolais continuent de se plaindre que la baisse du cours du baril n’est pas assez répercutée sur le prix[1] de vente à la pompe. Or, les subventions de l’État togolais pour soutenir la politique pétrolifère lui ont pourtant coûté 28 millions de dollars EU en 2014, soit 3 % de ses recettes[2].

Qu’en est-il réellement ? Décomposer le prix de l’essence permet de fournir quelques éléments de réponse.

En mars 2015, le prix de l’essence a été fixé à 580 FCFA (0,96 $) le litre – soit un tarif inférieur au prix moyen dans l’UEMOA (1,06 $) et au prix moyen mondial (1,10 $). Le Togo se classe ainsi à la 57e place sur 163 pays, sachant que les prix recensés oscillent entre 0,02 $/litre au Venezuela et 2,04 $/litre en Norvège[3].

En janvier 2015, le cours du pétrole avait chuté de près de moitié  (49 $/baril) par rapport à juin 2014 (107 $/baril). Mais, au Togo, cette chute n’a entrainé qu’une baisse de 38 % du prix de l’essence à l’import exprimé en dollars. Sur la même période, le prix de l’essence à la pompe dans le pays n’a baissé que de 11 % si les prix sont libellés en francs CFA… mais de 29 % s’ils sont convertis en dollars américains ! Le cours de l’essence étant exprimé en dollar américain, la dépréciation actuelle de l’euro contribue à alourdir la facture de l’essence à l’import (le franc CFA étant à parité fixe avec l’euro).

Le franc CFA s’est déprécié de 26 % par rapport au dollar EU, entre juin 2014 (1 $ = 482 FCFA) et mars 2015 (1 $ = 605 FCFA). Ce qui a eu pour conséquence une hausse proportionnelle du prix de l’essence à l’import. En d’autres termes, la chute du prix du baril ne saurait se répercuter directement sur les prix à la pompe car d’autres facteurs, comme les mouvements de taux de change et d’autres vicissitudes du marché, déterminent le cours de l’essence à l’import.

Les variations sur une longue période éclairent mieux quant au niveau d’alignement du cours du pétrole sur le prix de l’essence. Comme le montre l’histogramme ci-après, ces 20 dernières années, le prix de l’essence à la pompe au Togo a toujours varié dans le sens des fluctuations du cours du pétrole brut. Cependant, malgré des tendances similaires, ces variations de prix diffèrent. Le cours du pétrole avait plus que quadruplé en dix ans, passant du prix relativement faible de 13 $ en 1998 à 97 $ le baril en 2008. Mais le prix de l’essence à la pompe au Togo, lui n’a été multiplié que par deux sur cette même période. De 1995 à 2015, le cours du pétrole a connu une hausse moyenne de 6 % par an, contre une hausse de 4 % pour le prix de l’essence à la pompe.

L’État togolais considère que, dans des conditions optimales, le prix de l’essence à la pompe serait de 1,027 $/L (624 FCFA), déduction faite des 0,33 $/litre de taxes, qui représenteraient 32 % du prix à la pompe au lieu des 27 % actuellement. Aussi, le prix pratiqué de 0,96 $/litre au Togo signifie donc que l’État renonce à 0,07 $/litre de taxes environ.

Ce « coût d’opportunité » est désigné virtuellement comme une « subvention » et son agrégat pourrait atteindre, à la fin 2015, 10 millions de dollars EU pour environ 135 000 m3 d’essence consommés[4]. L’État togolais ne verse pas de sommes d’argent pour subventionner les produits pétroliers mais procède, sur une base mensuelle, à un ajustement des  taxes qu’il perçoit sur les produits pétroliers.

Ces 20 dernières années, le Togo a préservé le pouvoir d’achat de sa population en limitant la répercussion des fluctuations du cours du baril sur le prix de l’essence à la consommation. Toutefois, il n’existe pas d’unité de mesure universelle qui permette de comparer les différents ratios de subventions en faveur des produits pétroliers. L’enjeu universel n’est pas de mesurer, d’augmenter ou de réduire ces subventions, mais plutôt de déterminer les effets des cours du pétrole sur la quote-part des taxes dans le prix de l’essence. Or cette part varie fortement d’un pays à l’autre, et il est rare que celle-ci soit rendue publique, car de nombreux pays se contentent de présenter les données en termes génériques de « subventions ». S’élevant à 27 %, la part des taxes dans le prix de l’essence à la pompe au Togo est faible, comparée à la moyenne de 45 % dans les pays de l’OCDE et à celle de 55 % dans les pays européens. Le Togo aurait donc tout intérêt à renforcer sa communication sur  le ratio des taxes, afin de justifier le prix des produits pétroliers auprès des consommateurs, surtout dans un contexte de tensions avec les différents syndicats. Cet effort s’inscrirait dans une volonté d’améliorer la gouvernance dans le secteur pétrolier togolais.


[1] Deux arrêtés interministériels portent fixation des prix à la pompe des produits pétroliers, le premier du 15 juin 2014 et le second du 16 mars 2015.

[2] Statistiques de l’Office togolais des recettes.

[3] www.globalpetrolprices.com.

[4] Togo, ministère de l’Économie et des Finances, Tableau de bord de l’économie togolaise, N°134, janvier 2015.


Commentaires

Carpophore Ntagungira - Togo 25/11/2015 10:35
Réponse aux questions de MM. TEVI-BENISSAN et LAWSON :
Dans un pays A enclavé et sans gisement de pétrole, le prix de l’essence à la pompe compte 15% de taxes et impôts. Les autorités de ce pays A ne considèrent jamais qu’ils aient subventionné le prix du pétrole. Par contre, dans un pays B, le prix de l’essence à la pompe compte jusqu’à 40% de taxes et impôts. Mais, en même temps, ses autorités publient que le prix à la pompe bénéficie d’une subvention de 10%, parce que selon leur entendement le prix de l’essence devrait être taxé à 50%. Pour une nécessité de transparence et de comparaisons des statistiques et des politique fiscales entre pays, il est plus significatif d’indiquer tout simplement que les prix de l’essence à la pompe affichés comportent en réalité 15% et 40% de taxes et impôts respectivement dans les pays A et B. Ceci permet d’éviter l’usage hypothétique du mot « subvention » qui dans le sens commun implique une sortie d’argent de la caisse de l’Etat.
adele - 18/08/2015 04:36
Merci pour l'information. Est ce que la BAD peut conduire une analyse detaillee des opportunites generees par des investissements en energie renouvelable surtout ethanol fourni par les produits et sous produits agricoles.
Martial TEVI-BENISSAN - Togo 22/07/2015 12:29
Merci pour ces détails et ces différentes comparaisons par rapport aux autres pays. Cepndant, il ne faut pas perdre de vue que le niveau de vie n'est pas le même dans tous ces pays. Avec un SMIG aussi bas que le nôtre au Togo, même 0,5$ pour le litre de carburant est excessif. Certains autres pays dans le graphique des prix n'ont même pas de port et doivent supporter des coûts additionels de transport par la route. Alors que le Gouvernement prenne ses responsabilités pour mieux redistribuer "les ressources de l'Etat emprisonnées dans les mains d'une petite minorité". Merci
Louis LAWSON - Togo 17/06/2015 15:48
Dans le souci de réduire la pauvreté par l’amélioration des conditions de vie des ménages, le Gouvernement accorde des soutiens à la politique pétrolière en renonçant de percevoir certains types de droits de douanes sur les produits pétroliers. Le montant du soutien à la politique pétrolière est de 40,4 milliards de FCFA en 2013 contre 42,5 milliards de FCFA et 32,5 milliards de FCFA respectivement en 2012 et 2011. Le but de cette politique est de réduire les prix à la pompe des produits pétroliers aux consommateurs en dépit de la hausse du cours du baril de pétrole sur le marché mondial. Alors n'est pas une subvention? n'est-ce pas ce qu'on appelle les recettes non liquides?
Emmanuel OLOA - Togo 14/06/2015 14:27
Merci à Monsieur Ntagungira pour cet article concis et précis.Il permet de comprendre l e mécanisme du prix de l'essence à la pompe.
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