Le rôle de la zone franche du Togo dans les chaînes de valeur mondiale

06août2014
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Par Carpophore Ntagungira,

En 1991, le Togo a lancé l'une des premières zones franches de transformation pour l’exportation (ZFE) en Afrique pour stimuler son économie dans les chaînes de valeur mondiales (CVM). La ZFE du Togo est située sur une superficie de 107 hectares de son port sur l’océan atlantique . La même année, le best-seller «L’économie mondialisée » était publié , démontrant comment une voiture Honda est plus américaine que celles produites par General Motors et Chrysler. L'auteur, ancien secrétaire américain au Travail Robert Reich, voulait sensibiliser le public sur le fait que «Ce qui compte, ce n'est pas le lieu de fabrication d'un produit, mais celui de création de sa valeur ajoutée". Il s’est plaint du cas de la "Pontiac Le Mans", symbole de la fierté américaine, mais fabriqué avec moins de 40% de valeur ajoutée créée aux États-Unis. Que pouvons-nous dire des produits fabriqués dans la ZFE du Togo ? Sont-ils des produits togolais ?

La ZFE du Togo compte plus de la moitié des exportations du pays et 80% de ses produits sont vendus dans la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO). La valeur ajoutée dans la ZFE du Togo a baissé au fil du temps. Depuis 1991, la ZFE a accordé de nombreux avantages et privilèges (fiscaux, financiers et administratifs) pour inciter les entreprises à générer davantage d'emplois et de valeur ajoutée dans le pays. En 2001, la valeur ajoutée intérieure représentait 51% du chiffre d'affaires des entreprises établies dans la ZFE . Depuis lors, cette part a fléchi pour s'établir à 36% en 2008 et à seulement 18% en 2012 , nettement moins que les 40% qui ont effrayé Reich pour le cas des voitures américaines.

Deuxièmement, le niveau de l’emploi dans la ZFE du Togo est en deçà de ce qui était attendu depuis 1991. Le secteur moderne (formel) du Togo compte aujourd'hui environ 94.000 emplois permanents , dont près de 60.000 dans l'administration publique, 21.000 dans le secteur à but lucratif sur le territoire douanier (hors ZFE) et 13.000 dans la ZFE. Ce niveau est bien en deçà de l’effectif de 100.000 nouveaux emplois projetés lorsque la ZFE fut créée en 1991. La contribution de la ZFE à l'emploi moderne n’a atteint que près de 12% en 2013. La majorité des entreprises de la ZFE se sont écartées des dispositions légales  relatives à l’utilisation des équipements à haute intensité de main-d'œuvre en contrepartie d’exonérations fiscales et autres privilèges. L'industrie manufacturière représente 88% des emplois dans la ZFE, mais sa participation à la création de la valeur ajoutée de la zone est à seulement 12%. C'est là une conséquence directe des emplois peu qualifiés et moins rétribués, puisque plus de la moitié des emplois dans la ZFE portent sur la fabrication de cheveux synthétiques, perruques, postiches et cosmétiques.

Troisièmement, la ZFE a été conçue pour attirer les investissements directs étrangers (IDE) et pour valoriser les produits intermédiaires locaux. La mobilisation réussie de capitaux étrangers ne s'est pas accompagnée par une transformation conséquente de produits locaux. En 2013, la ZFE comptait 62 entreprises, avec un chiffre d'affaires de 250 milliards de francs CFA. Sur cet effectif, 40% avaient des promoteurs en provenance de l’Asie ; 30% de la CEDEAO, dont 25% du Togo; 27% de l'Europe; et 3% d'Amérique . Mais, la consommation intermédiaire est en grande partie importée. La part des consommations intermédiaires locales dans la ZFE a chuté de 32% en 2000 à 12% en 2012. Singulièrement dans la manufacture, les importations ont fourni jusqu'à 94% des consommations intermédiaires. Les entreprises de la ZFE ont eu des difficultés à s’assurer de l'utilisation de produits intermédiaires locaux.

Les exonérations, avantages et privilèges accordés à la ZFE du Togo l’ont entrainé dans un élan de concurrence imparfaite, permettant d’importantes spéculations à tous les niveaux et à des distorsions aux règles du marché. Les exonérations fiscales ont tout simplement échoué à stimuler la création d'une plus grande valeur ajoutée intérieure. Les leçons tirées ont illustré que c'est expressément l'accumulation de connaissances et compétences qui est en corrélation positive avec la création de la valeur ajoutée sur le marché mondial. Les autorités togolaises sont déjà engagées dans cette voie en réalisant d’importants investissements dans le capital humain, en repositionnant la ZFE, et en ouvrant le pays à une concurrence mondiale sans miser sur les exonérations et privilèges.


Commentaires

Ayira KOREM - 02/11/2015 08:44
Très bonne analyse. Merci
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