Ce que l'épidémie d'Ebola nous dit de la gouvernance et de la fragilité

22oct.2014
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Par Emanuele Santi

L'épidémie d'Ebola qui ravage l'Afrique de l'Ouest, laissant plus de 4 000 morts sur son passage, est une terrible tragédie. Mais elle est aussi un rappel des défis clé du développement dans un environnement institutionnel faible.

Comparer les différents modes de contagion et de riposte entre les trois pays les plus touchés (Libéria, Sierra Leone et Guinée) et les pays les moins touchés (Nigeria, Sénégal et, plus récemment, les États-Unis et l’Espagne) témoigne de profondes différences, qui vont au-delà des questions sanitaires. Alors que, dans le premier groupe, la contagion s'est rapidement propagée, conduisant à un effondrement des systèmes de santé, aggravé par la méfiance de la population vis-à-vis des différents avertissements des autorités, le Nigeria et le Sénégal ont pu endiguer la progression du virus de façon remarquable. Les autorités sanitaires nigérianes ont détecté le premier cas de fièvre Ebola dans leur pays trois jours seulement après l'arrivée du patient sur le sol nigérian en provenance du Libéria, et ont rapidement isolé les individus potentiellement infectieux et retracer leurs contacts. Le Nigeria a observé 20 cas de contagion du virus, sans aucun nouveau cas depuis le 8 septembre 2014. Pareillement, le Sénégal a pu détecter et guérir son seul cas déclaré. Les deux pays ont été déclarés « sans-Ebola», après qu’aucun nouveau cas n’a été détecté durant six semaines. Certes, on peut soutenir que ces pays étaient déjà en état d'alerte, mais cela reste en contraste avec le Libéria, où de nombreux citoyens ont même cru que l’Ebola était une invention des autorités locales afin de pouvoir demander plus aux donateurs.

Une étude de 2005 du Massachusetts Institute of Technology (MIT) sur les catastrophes naturelles, utilisant des données relatives aux décès dus à des catastrophes naturelles dans plus de 70 pays sur une période de 20 ans, a révélé que les démocraties et les pays dotés des meilleures institutions comptent moins de victimes imputables aux catastrophes naturelles. Ce constat s’applique également à l'actuelle épidémie. La gravité et la propagation de l'épidémie sont étroitement liées à la faiblesse du secteur de la santé, comme le montre le graphique, qui révèle une forte corrélation entre le nombre de cas et le nombre de professionnels de la santé dans chacun des pays.

L’impact de l'épidémie a été particulièrement dur, aggravé par la fragilité des pays affectés, notamment en termes de manque de confiance, de faiblesse des institutions et des capacités et de mauvaise gouvernance − des facteurs qui participent de la propagation incontrôlée de la maladie. Un exemple révélateur en est les attaques perpétrées par des communautés locales contre des établissements de santé et des médecins engagés dans la sensibilisation publique et le contrôle de la maladie. Le sens profond de ces attaques mérite d’être analysé en profondeur.

Il existe une corrélation significative entre la propagation de la maladie et la faiblesse des pays. Pour exemple, le Libéria, pays le plus touché des trois (voir ce récent post sur ​​ce même blog), est le pays qui accuse le plus de retard en termes de construction étatique, souffrant de de divisions historiques et de questions identitaires fondamentales. Les trois pays les plus touchés souffrent de scores faibles dans la plupart des classements relatifs à la gouvernance, notamment le récent sondage de l’Afrobaromètre, qui souligne que plus de 78 % des Libériens perçoivent le secteur public comme corrompu. Ebola a donc un impact inégal selon les pays, frappant le plus fort là où les institutions et la gouvernance sont les plus faibles.

Le prochain défi d’ampleur, après l’endiguement de l’urgence sanitaire, sera de poursuivre le long processus de construction d’institutions plus fortes et de rétablir la confiance entre gouvernement et citoyens. Pour ce faire, une meilleure gestion des fonds d'aide contre l’Ebola, tout en mettant en place de nouveaux mécanismes renforcés pour améliorer la gouvernance et la responsabilisation, sont tout indiqués. Les autorités des trois pays concernés pourraient, avec le soutien de la communauté internationale et en faisant preuve d’esprit d’initiative et d'intégrité, rapidement regagner la confiance du public. La lutte contre le virus Ebola et le processus de reconstruction des pays offrent une opportunité : bâtir de nouvelles fondations basées sur la solidarité et la bonne gouvernance. Ce, en créant des institutions anti-corruption plus fortes, notamment avec des auditeurs généraux dotés de mandats juridiques mis effectivement en application et suffisamment financés ; ainsi qu’en permettant aux citoyens de s’exprimer davantage quant aux prestations de service public, qu’il s’agisse de l'administration publique, des écoles, des hôpitaux et des cliniques.


Commentaires

B G - Ireland 30/10/2014 14:51
Good to see more data I can check against. Important points. A telling story. Greater Resources = Greater Response, ………………….generally, if managed and spent appropriately.
Michel Aka - Côte d’Ivoire 23/10/2014 19:44
very interesting article!
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