Instaurer une monnaie unique en Afrique de l’Ouest : pourquoi et quand

13juin2016
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Par Ferdinand Bakoup et Daniel Ndoye[1]

En 2000, les pays d’Afrique de l’Ouest avaient dit leur volonté d’accélérer le processus d’intégration monétaire entamé au début des années 1980. Ainsi est né le projet de créer une monnaie unique en Afrique de l’Ouest en deux phases. La première phase prévoyait le lancement de l’Eco en janvier 2015, au sein des pays membres de la Zone monétaire d’Afrique de l’Ouest (ZMAO). Dans un deuxième temps, la ZMAO devait fusionner avec l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) pour créer, en 2020, une monnaie unique et commune aux quinze pays membres de la CEDEAO.

Le non-respect de l’échéance de 2015 pour l’entrée en vigueur de l’Eco – après trois reports, déjà, respectivement en 2003, 2005 et 2009 –, suscite quelques questions sur les chances de voir un jour la mise en place d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest. En outre, la pertinence d’une telle monnaie est souvent mise en cause,  au vu de la récente crise de la zone euro.

C’est dans ce contexte que  nous venons de publier, dans la série Africa Economic Brief de la BAD, une étude intitulée « Pourquoi et quand instaurer une monnaie unique dans la CEDEAO ». Nous tentons d’éclairer le débat sur l’introduction d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest, dans un contexte économique international incertain.

Il ressort de notre étude  que la  création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest reste un projet économiquement pertinent et opportun, en dépit des incertitudes apparues après la crise de la zone euro et du quatrième report consécutif du lancement de l’Eco au sein de la ZMAO. En effet, dans le contexte monétaire international actuel, une monnaie unique dans la CEDEAO offrirait aux pays d’Afrique de l’Ouest la possibilité de mutualiser leurs moyens monétaires, afin de poursuivre leurs objectifs communs et individuels. Cet argument est en partie fondé sur le fait que les pays membres de la CEDEAO connaissent de graves problèmes monétaires d’origine externe, qu’aucun d’eux n’est en mesure de résoudre seul. Cela est dû notamment aux contraintes du système monétaire international, qui font que les monnaies d’Afrique de l’Ouest subissent les répercussions des politiques monétaires mises en œuvre dans le reste du monde, notamment dans les  grands pays industrialisés et émergents.

D’autres arguments  en faveur d’une intégration monétaire accrue au sein de la CEDEAO existent, notamment la non-convertibilité des monnaies ouest-africaines (ce qui renchérit les coûts des transactions et entrave le développement des échanges intra régionaux et avec le reste du monde), la volatilité des flux de capitaux et ses conséquences négatives sur la gestion monétaire, et la nécessité de renforcer l’efficacité de la politique monétaire par  des réformes structurelles. D’autres gains économiques résultent de l’intégration monétaire, notamment le renforcement de la crédibilité des politiques et des capacités de réformes et de stabilité économique. 

Si l’intégration monétaire régionale peut aider à trouver des solutions aux problèmes monétaires que rencontre l’Afrique de l’Ouest, de quelle forme d’intégration monétaire celle-ci a-t-elle besoin ?

Il convient de reconnaître  qu’en l’absence de théorie bien élaborée sur les étapes successives de l’intégration monétaire, l’examen des diverses formes que celle-ci peut prendre se heurte à certaines  difficultés conceptuelles. En se basant sur les expériences d’autres régions du monde, l’on note néanmoins que plusieurs options pourraient exister pour  renforcer l’intégration monétaire au sein de la CEDEAO. Parmi celles-ci, on peut citer  les  accords sur les parités entre les monnaies nationales, les accords de circulation des monnaies nationales ou encore l’instauration d’une monnaie unique effective. A l’examen, seule l’option d’une monnaie unique est à même de garantir que les pays concernés mettront en œuvre les réformes nécessaires et qu’ils mutualiseront véritablement leurs moyens monétaires, sans quoi le projet d’intégration monétaire ne saurait être durable.

L’échéance de 2020 retenue pour le lancement de la monnaie unique dans la CEDEAO est  tenable au vu des progrès déjà accomplis par ces pays en matière de convergence macroéconomique (voir tableau ci-dessous). Un nouveau report pourrait fortement affecter la crédibilité de ce projet important pour le devenir économique de ces pays. Pour éviter un tel scénario, les autorités des 15 pays de la CEDEAO doivent privilégier l’option du Big-Bang en 2020, à savoir que tous adopteraient la monnaie unique à partir de 2020. Les pays qui ne pourraient pas respecter les critères de convergence ex-ante pourraient le faire ex-post.

Tableau : Nombre des pays ayant respecté les critères de convergence de la CEDEAO

Source : Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest (2015), ‘‘Programme de coopération monétaire de la CEDEAO’’, Freetown, décembre 2015.

Pour que ce projet aboutisse, les pays moteurs de l’Afrique de l’Ouest que sont notamment la Côte d’Ivoire, le Ghana, la Guinée, le Nigeria et le Sénégal, pourraient assumer un rôle de leadership et aider les autres parties prenantes à s’approprier le projet. Communiquer et informer davantage les populations, les parlements nationaux et le secteur privé est aussi un préalable nécessaire pour susciter l’adhésion à la monnaie unique.

Notre étude a ceci de particulier qu’elle passe au crible les problèmes monétaires – notamment ceux résultant des dysfonctionnements actuels du système monétaire international –, que seule pourrait résoudre une union monétaire dans les pays de la CEDEAO. Or les cadres d’évaluation existants, inspirés par la théorie des zones monétaires optimales, placent au cœur de leurs analyses les différences entre les pays et la perte de souveraineté monétaire nationale, alors que cette souveraineté monétaire nationale est devenue illusoire depuis longtemps. A cause de leurs limites, ces analyses mettent souvent en avant les difficultés supposées de l’union monétaire entre pays différents. 

A contrario, l’approche que nous préconisons entend démontrer que l’union monétaire est un moyen de surmonter collectivement les tourmentes monétaires nées de la mondialisation – quelles que soient les différences ou les ressemblances au plan économique entre pays. Et non pas seulement un outil pour les seuls pays qui se ressemblent déjà (hypothèse implicite dans la théorie des zones monétaires optimales).

Notre étude est disponible en intégralité, en français et en anglais.

[1] Ferdinand Bakoup et Daniel Ndoye sont économistes à la Banque africaine de développement.


Commentaires

Yannis Arvanitis - Senegal 17/06/2016 12:40
Cher Souleye,

Merci pour tes commentaires. L'étude est disponible sur le site de la Banque. Il suffit de cliquer sur le lien dans la toute dernière phrase du billet.
Souley - Benin 16/06/2016 17:35
Est il possible d'avoir l'intégralité du rapport de l'étude ? Cela m'intéresse.
Merci.
Souley Salami
Souley - Benin 16/06/2016 17:32
Excellente contribution !
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