Bien faire les choses au Sahel

14nov.2013
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J’ai participé, la semaine dernière, à une tournée dans la région du Sahel, aux côtés du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, du président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim, de la présidente de la Commission de l’Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, et du commissaire européen chargé du développement, Andris Piebalgs.

Ce fut une première.

Une telle mission, menée conjointement par les dirigeants d’institutions internationales et régionales, est sans précédent. Elle marque très clairement l’urgence et la complexité des problèmes qui se posent, et notre détermination à trouver des solutions durables.

Au fur et à mesure des méandres de ce voyage à travers le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad, il est devenu de plus en plus clair pour moi que la région du Sahel est le creuset de défis de développement auxquels une grande partie de l’Afrique est confrontée – mais avec une différence.

Durant une grande partie des années 1970 et 1980, la région a souffert de sécheresses répétées et dévastatrices, de mauvaises récoltes et de l'avancée du désert, qui, toutes, ont causé bien des souffrances.

Au fil des ans et tandis que l’impact de cette crise écologique s’est approfondi, le tissu économique et social s’est, lui aussi, inévitablement affaibli.

Comme on pouvait s’y attendre, s’en sont suivies en un rien de temps des retombées politiques, auxquelles se sont superposés d’autres problèmes engendrés par l’homme, comme l’instabilité chronique et les putschs militaires, qui, combinés ensemble, ont fait du Sahel l’une des régions les plus fragiles d’Afrique.

La ceinture nord du Sahel, qui s’étend depuis l’océan Indien en Somalie jusqu’à l’Atlantique, est vite devenue le centre de trafics en tous genres.

Un nouveau phénomène est apparu depuis un an : les djihadistes – des groupes et des individus violents, d’origines diverses, qui exploitent les revendications sociales locales pour imposer leur projet. J’ai visité le Mali à plusieurs reprises dans le cadre de mes fonctions actuelles. Mais lorsque nous avons atterri à Bamako, je n’ai pu m’empêcher de me remémorer ma première visite de jeune économiste, il y a près de trente ans.

Le Mali se lançait alors dans un exercice complexe de conversion monétaire. De plus, à l’instar de beaucoup de ses pairs africains, le pays affrontait des difficultés macroéconomiques majeures et un déficit incontrôlé, tout en essayant de remettre à flot les entreprises publiques déficitaires – un exercice dans lequel j’étais impliqué en tant que jeune économiste (mon français, médiocre à l’époque, ne m’a pas été d’un grand secours).

Le pays traversait une mauvaise passe économique, mais d’après ce que je pouvais percevoir, il demeurait relativement stable et l’État continuait de fonctionner.

Des années plus tard, le pays avait fait de tels progrès qu’il était devenu un exemple emblématique des réformes politiques et économiques.

Néanmoins – et cette histoire nous est désormais familière –, l’an dernier, le Mali a failli se désagréger, des djihadistes s'étant emparés de plus de la moitié du territoire jusqu’à ce qu’ils en soient chassés par des forces militaires plus puissantes.

Un ensemble de facteurs économiques, sociaux et politiques, avait créé un terrain favorable à des groupes tels que les djihadistes.

Lentement, le pays est en train d’essayer de se relever.

Une opération de maintien de la paix de l’ONU est en place.

Conjointement avec des organisations régionales et continentales telles que l’Union africaine (UA) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ils travaillent à la normalisation de la situation au plan sécuritaire, ce qui, de toute évidence, risque de se révéler un travail de longue haleine.

Alors, comment pourrions-nous contribuer à stabiliser cette région, pendant que d’autres organisations se chargent des questions de sécurité ?

C’est ce que nous avons essayé de déterminer. Une chose est sûre : résoudre les questions de sécurité et les enjeux politiques sera d’autant facilité que des actions seront menées en parallèle sur le front social et économique.

C’est une évidence, mais ça l’est encore plus au Sahel. C’est pourquoi nous y sommes allés.
C’est pourquoi nous avons essayé de mettre en place un programme spécial et coordonné pour la région.

Dans les cinq pays centraux du Sahel, le montant des programmes de soutien de la Banque en cours s’élève à 2 milliards de dollars EU.

Je me suis engagé à verser un supplément de 1,9 milliard de dollars EU.

J’ai chargé la Banque d’aider à renforcer la résilience de la région aux chocs externes, en se concentrant sur nos atouts en matière d’infrastructures et d’intégration régionale, pour créer des emplois.

En nous déplaçant à travers ces quatre pays, nous avons clairement pu voir combien ils sont liés entre eux, malgré leurs spécificités propres.

Au Mali, épicentre de la crise sahélienne, il était évident que le chemin à parcourir serait longue et semée d'embûches. Il y a deux ou trois ans, ce pays était cité comme l’un des plus performants dans notre système interne d’évaluation des politiques et des institutions nationales, système qui sert à affecter les ressources en fonction des performances.

Le problème au Mali reste, fondamentalement, un problème de sécurité : reconstruire l’État, parallèlement à une dérogation qui permette de répondre aux revendications sociales du Nord du pays. On m’a dit que la distance entre Tombouctou et Kidal est de 1 500 km environ, qu’il n’y a pas de route asphaltée et qu’il y a peu de possibilités d’emploi dans la partie la plus septentrionale du pays.

Cela rend les choses difficiles pour l’administration et les affaires, et ne favorise pas non plus le sentiment d’appartenance des habitants de ces régions éloignées.

Mais je me demandais sans cesse pourquoi aucune institution de développement – la Banque africaine de développement (BAD) y compris – n’avait essayé d’y remédier en bâtissant des infrastructures en direction du nord et en y créant des opportunités d’emploi.

Était-ce une question de négligence ?

Est-ce que les gouvernements précédents en avaient fait une priorité ? Dans la négative, avions-nous, nous-mêmes, soulevé la question dans notre dialogue avec le pays ?

Ou s’agissait-il d’un cas de « mauvaise » économie ?

Je peux imaginer les technocrates arguant (de façon fallacieuse) que, peut-être, le volume de trafic ne justifiait pas, à l’époque, la construction d’une autoroute de 1 500 km.

Mais, même si c’était le cas, relier entre elles les différentes régions du pays est une raison qui se suffit à elle-même.

Je ne sais pas si c’est le raisonnement qui a été tenu.

Il est certes facile de juger a posteriori, mais pensez aux montants qui devront maintenant être mobilisés pour régler le problème accru qui se pose actuellement.

Au Niger, le problème est assez différent. Affichant le taux de natalité le plus élevé au monde, c’est un pays qui souffre fréquemment de sécheresses sévères et de malnutrition, et qui a connu par le passé des troubles politiques.

La semaine précédant notre visite, 92 migrants sont morts de soif et de faim dans le désert, au nord du Niger. Un haut fonctionnaire m’a dit que c’était là du trafic organisé, et la partie visible de l’iceberg.

Le président du Niger s’emploie à baisser le taux de natalité (l’accroissement naturel est de 3,9 %), avec une campagne de prévention ciblant les mariages de mineures et la scolarisation des jeunes filles. Au Burkina Faso, le plus stable de tous les pays que nous avons visités, les problèmes sont ceux, classiques, des pays africains : infrastructures, emplois, etc.

Notre dernière escale a été le Tchad, point de rencontre entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud, et creuset de cultures où islam et christianisme coexistent dans un climat de tolérance.

En survolant ce qui reste du lac Tchad, je n’ai pu m’empêcher de me souvenir qu’il a perdu 90 % de sa superficie d’origine, passée de 250 000 à 25 000 km².

C’est une catastrophe pour la population qui vit des ressources du lac, qui débouche sur son appauvrissement et la disparition de tout un patrimoine.

Dans chacun de ces pays, nous avons débattu de toutes ces questions ainsi que des implications plus larges des défis politiques, sécuritaires, économiques, sociaux et écologiques.

Au Tchad, nous avons brièvement abordé la crise en République centrafricaine, pays voisin, qui, si on ne s’en occupe pas rapidement, est en voie de devenir le deuxième État défaillant d’Afrique, après la Somalie.

Pouvons-nous nous se le permettre, au cœur du continent, et en particulier pour un pays qui a des frontières communes avec six autres Etats ?

En réfléchissant à toutes ces questions, je ne cessais de revenir à notre nouvelle stratégie décennale, qui est exactement le genre de stratégie dont nous avons besoin au Sahel : une croissance solidaire et verte.

Je n’ai pu que noter l’importance de notre point focal opérationnel : des infrastructures soutenant des États fragiles et générant des emplois pour les jeunes, grâce au secteur privé.

Je n’ai pu que remarquer que les solutions, au Sahel, sont à la fois nationales et régionales.

L’intégration économique est urgente, partout sur le continent. Mais ici, ce n’est pas une question de choix, mais de survie.

Au Sahel, nous sommes confrontés à une “tempête parfaite”, tant les problèmes de sécurité, de développement et de changement climatique s’avèrent liés entre eux.

Ces problèmes doivent être traités ensemble.

Si nous échouons pour l’un, nous échouerons probablement pour les trois.

Or nous ne pouvons nous permettre d’échouer.

Deux observations, de Ban Ki-moon et Jim Yong Kim, m’ont semblé très pertinentes. Ban Ki-moon a fait remarquer que les défis auxquels nous faisons face ne connaissent pas de frontières, et que, par conséquent, les solutions non plus ne devraient pas en connaître.

Je suis totalement d’accord.

Jim Yong Kim (né aussi en Corée) nous a rappelé plusieurs fois la situation désespérée de la Corée du Sud à la fin des années 1950. Néanmoins, en visant haut, les Coréens ont réussi à prendre le dessus.
Les problèmes au Sahel sont ardus, mais pas insurmontables. Notre ”boîte à outils” étant limitée, il nous faudra donc innover.

Nous devons viser plus haut, persévérer, tendre la main à travers les frontières, être flexibles, pragmatiques, prêts à apprendre et à faire des ajustements à chaque tournant.

C'est ainsi que nous ferons bien les choses, en donnant des moyens à la population du Sahel, en lui offrant de l’espoir et des aspirations, et en créant des opportunités. Cela permettra d’éviter d’avoir une Afrique à deux vitesses, avec des économies stables qui foncent en laissant derrière elles celles qui demeurent empêtrées dans un casse-tête, comme nous le voyons au Sahel et dans la Corne de l’Afrique.

À mon retour du Sahel, je voyais les choses plus clairement et je me suis senti encouragé. Il y a longtemps, c’était un centre d’érudition et de civilisation – un creuset de croyances et de cultures. Nous avons désormais pour tâche de reconstruire le Sahel pour en faire une zone de prospérité partagée.


Commentaires

Arnold Boateng - Ghana 13/02/2014 13:05
The economic challenges of the Sahel is tightly linked to the political environment. No lasting solution could be achieved if the two are separated or fail to sync their activities.

Political commitment, will and vision of political leadership should be considered at the highest level of engagement. As the AfDB and other donors commit billions of funds to the region, an equally strong monitoring mechanism should be in place. Furthermore, it should be underscored that, getting monitoring mechanism clauses in loan agreement is not enough. There has to be real monitoring on the ground.

I reckon, the appropriateness of the programme to the economic needs of the Sahel is never in doubt.
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