« Isoler Ebola, non pas les pays »

10sept.2014
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Donald Kaberuka, président de la Banque africaine de développement

Fin de semaine dernière, je me suis rendu au Libéria et en Sierra Leone, deux des pays les plus pauvres d’Afrique subsaharienne, mais aussi les plus touchés par l’épidémie d’Ebola.

Ebola a ravi la vie de plus de 1 500 personnes en Afrique de l’Ouest, dont les trois-quarts dans ces deux pays. Or la cadence semble s’accélérer : 40 % des cas de contagion sont apparus au cours des trois dernières semaines.

Le Libéria et la Sierra Leone ont décrété l’état d’urgence : des pancartes peuplent les rues de Monrovia et Freetown pour informer que, aussi longtemps que l’on recherche un traitement contre le virus, la prévention reste le meilleur remède.

Les présidents Johnson Sirleaf et Koroma ont fait preuve d’initiative et de détermination, d’une efficacité sereine dans la mobilisation de toutes les forces pour faire face à la crise.

Ils savent gré à la communauté internationale de son aide et de sa solidarité, notamment Médecins sans Frontières et le “Center for Diseases Control” (Centre de contrôle et de prévention des maladies). Mais ils ont besoin de davantage de personnel médical et de travailleurs sanitaires. Ils ont exprimé le désir de gérer eux-mêmes l’épidémie : « c’est notre maladie ; c’est notre pays », m’a dit le ministre de la Santé du Libéria, Walter Gwenigale, mercredi dernier.

Toute aide, quelle qu’elle soit, demeure nécessaire, et la Banque africaine de développement apporte son soutien via l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Notre aide permettra de recruter et de former du personnel de santé, d’acquérir des équipements et des médicaments, et de veiller à que les moyens logistiques nécessaires soient bien en place à l’échelle locale, afin de fournir des services de santé d’urgence aux patients atteints d’Ebola.

Chaque jour, des professionnels dévoués risquent leur vie. Au Libéria, un dixième des cas avérés d’Ebola sont des travailleurs sanitaires – des infirmiers, pour la plupart ; des femmes, surtout.

Des fonctionnaires de l’OMS m’ont confié que 23 des 25 infirmier(e)s de l’Hôpital de la Rédemption, à New Kru Town, à Monrovia, ont contracté le virus et en sont mort(e)s. Et les deux infirmiers restants ont continué de se rendre chaque jour à l’hôpital, pour poursuivre leur travail. Des bénévoles issus de la communauté ont alors pourvu les postes vacants, afin de prodiguer les nombreux soins et le soutien nécessaires aux malades.

Avec ce type de dévouement et de la coordination, je ne doute guère qu'ensemble nous pourrons interrompre la propagation de la maladie. Ebola sera ainsi contrôlé.

Pourtant ma préoccupation est qu'une autre crise n’apparaisse: une crise économique sérieuse et à plus long terme qui pourrait découler non pas de faits, mais de la peur. Ce sont des idées préconçues en dehors de ces pays qui pourraient menacer de neutraliser les réalisations économiques en leur sein, au cours des 10 dernières années puisque tous deux ont émergé si vigoureusement de la guerre civile.

En Sierra Leone, le président Koroma a exprimé des préoccupations croissantes quant aux conséquences économiques de l'épidémie. La fermeture de frontières rend le transport et le commerce de plus en plus difficiles, a-t-il affirmé. Il a regretté que des investissements essentiels dans les secteurs des mines et du tourisme soient en attente.

Contre les recommandations de l’OMS, les compagnies aériennes annulent des vols à destination et au départ des pays affectés. Les ports majeurs de l'Afrique de l’Afrique de l’ouest Dakar et Abidjan ont interdit des expéditions aux pays affectés, limitant leur capacité de tonnage. Ces mesures portent plus qu'un coût économique : elles empêchent des fournitures médicales d’urgence d'atteindre les pays. Autour de 50 tonnes de fournitures médicales d’urgence sont positionnées à l'aéroport de Bruxelles, prêtes à être convoyées en Afrique de l’ouest et ce, dans l'action dans le combat contre Ebola. Il y a aussi des listes d'attente de passagers dans tous les trois pays.

Au Libéria, la présidente Sirleaf a partagé avec moi ses préoccupations quant à la sécurité alimentaire. Ebola a frappé pendant les récoltes, perturbant tant la plantation que la moisson. Il a frappé le plus dur dans les régions de riziculture. Le Libéria importe déjà 60 % de son riz et devra maintenant en importer beaucoup plus. Le PIB chutera bien en dessous des 5,9 % projetés et les recettes peuvent être en dessous de 20 %. Les investissements ralentissent et avec eux les possibilités de création d’emploi dans un pays dans lequel juste une personne sur cinq a un salaire assuré. Les écoles ont déjà été fermées pendant trois mois et le resteront en toute probabilité.

Nous devons agir vite pour empêcher une crise économique et une crise de sécurité alimentaire en Afrique occidentale.

J’en appelle aux leaders politiques et aux hommes d'affaires en Afrique pour ne pas laisser une pandémie de la peur affecter les économies, les moyens de subsistance et le futur de ces pays affectés par Ebola. Les frontières doivent être rouvertes. Les avions doivent commencer à voler de nouveau. Le commerce doit reprendre.

Nous devons isoler Ebola, pas les pays.

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Cette tribune est également parue en anglais, dans East African, le 6 septembre 2014.


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