L’année 2015 a marqué la fin des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) et l’adoption d’un nouvel agenda mondial de développement. Pour les pays d’Afrique, c’est une occasion particulière de faire le point sur leur stratégie de développement et d’évaluer quelles politiques ont permis des avancées, et lesquelles doivent être améliorées pour mettre fin à la pauvreté.

L’édition 2015 du Rapport sur le développement en Afrique apporte une contribution essentielle à cette réflexion. Ce rapport examine en effet les liens entre croissance, pauvreté et inégalités à la lumière de plusieurs décennies d’action sur le continent africain, et il explore l’imbrication complexe des facteurs qui ont empêché la croissance vigoureuse récente de l’Afrique de contribuer au recul de la pauvreté.

Il montre aussi que la croissance se concentre dans les secteurs qui ont peu d’impact sur les revenus et sur le bien-être des populations pauvres. Les deux secteurs qui offrent le plus de possibilités de transformer la structure des économies africaines – l’agriculture et l’industrie – n’attirent toujours pas des flux d’investissement suffisants. De plus, en raison des inégalités – géographiques, sociales, entre hommes et femmes –, nombre d’Africains ne bénéficient pas des retombées positives de la croissance. Enfin, la dépendance excessive vis-à-vis des exportations de matières premières, les taux de fécondité élevés et les fragilités sociales et politiques sont autant de facteurs qui font largement obstacle au recul de la pauvreté.

Je suis convaincu que le développement du continent passe par des améliorations réelles des conditions de vie dans toute la société. L’analyse menée dans le rap-port montre qu’une généralisation des inégalités limite le potentiel de croissance et compromet les efforts de lutte contre la pauvreté. Avec des écarts de revenus qui demeurent considérables depuis des décennies, l’Afrique reste l’une des régions les plus inégalitaires au monde, et ces inégalités de revenus se traduisent par des inégalités dans l’accès aux ressources et aux opportunités entre zones rurales et zones urbaines, et entre hommes et femmes.

Les inégalités dans l’accès aux ressources et aux opportunités et les niveaux intolérables de violences interpersonnelles constituent de lourdes entraves à la participation des femmes au développement économique, politique et social. Il en résulte non seulement un préjudice direct pour les femmes et leurs enfants, mais également un coût élevé pour les économies africaines. L’Afrique doit absolument améliorer le sort de sa population féminine. Il importe, par des interventions ciblées, de revaloriser le statut économique des femmes et de mettre fin aux violences qu’elles subissent.

Une autre catégorie d’Africains reste en grande partie les oubliés des récents progrès économiques : les jeunes. L’absence d’emplois rémunérés pour la jeunesse africaine est l’un des problèmes majeurs de notre époque. Il faut y remédier par des mesures qui dynamisent les marchés du travail tout en encourageant une baisse à long terme de la fécondité.

Il ressort clairement de cette analyse que la transformation structurelle de l’Afrique ne fait que s’amorcer et qu’elle suit une trajectoire différente de celle observée dans d’autres parties du monde en développement, notamment en Asie. Actuellement, en Afrique, la main-d’œuvre quitte l’agriculture et les zones rurales, mais, dans leur grande majorité, les travailleurs ne rejoignent pas le secteur manufacturier. Ceux qui migrent vers les zones urbaines sont absorbés par l’économie informelle, laquelle offre peu de perspectives d’amélioration des conditions de vie. Si l’Afrique veut s’industrialiser, elle doit améliorer ses capacités de production, ainsi que la productivité de son capital humain et physique. Pour cela, elle doit réaliser d’importants investissements dans l’infrastructure, notamment énergétique – ce qui alimentera l’activité économique –, et dans la technologie agricole, ce qui facilitera une industrialisation reposant sur l’agriculture.

De son côté, la Banque africaine de développement a défini un certain nombre de priorités opérationnelles qui guideront ses efforts dans les années à venir. J’ai ainsi fixé cinq grandes priorités pour la Banque: (i) Nourrir l’Afrique grâce à l’amélioration de l’agriculture et au développement agro-industriel ; (ii) Eclairer l’Afrique ; (iii) Intégrer l’Afrique et promouvoir le commerce à l’échelle régionale ; (iv) Industrialiser l’Afrique en apportant un solide appui au secteur privé ; et (v) Améliorer la qualité de vie de la population, et tout particulièrement des pauvres. Pour que le changement soit durable, il faut donc transformer en profondeur l’économie de l’Afrique et libérer le potentiel des Africains. Ce rapport nous aide à déterminer comment y parvenir.

Dr Akinwumi Ayodeji Adesina
Président du Groupe de la Banque africaine de développement