Vue d’ensemble

    I. L’Afrique a connu une période de croissance sans précédent

    Au cours des quatre décennies qui ont précédé le nouveau millénaire, la croissance économique en Afrique subsaharienne n’a guère décollé. En 2000, le produit intérieur brut (PIB) de la région était à peine supérieur de 7 % à son niveau de 1960. La plupart des pays africains se caractérisaient alors par un fait stylisé, l’« échec chronique de la croissance » (Collier et Gunning, 1999).

    La situation commence à évoluer dans les premières an-nées du XXIe siècle. La croissance de l’Afrique connaît alors une amélioration spectaculaire : en quinze ans, le taux annuel de progression du PIB par habitant passe de près de zéro à 3 %. Dans le monde entier, on vante la « renaissance africaine ». Plusieurs facteurs ont contribué à cette accélération de la croissance : l’envolée des cours des matières premières, une meilleure qualité de la gouvernance et des institutions, l’allègement de la dette et l’augmentation des flux d’aide, des conditions plus favorables pour l’agriculture et, enfin, l’émergence d’une classe moyenne.

    Pourtant, malgré cette croissance impressionnante, le continent africain reste confronté à deux grands problèmes. Premièrement, au vu de l’expérience, il faut se garder de conclure que l’actuelle trajectoire de croissance est tenable ou suffisante pour faire réellement diminuer la pauvreté. Deuxièmement, on constate des écarts importants entre les taux de croissance et l’ampleur de la réduction de la pauvreté en Afrique. Dans la plupart des pays, en effet, la croissance économique ne s’accompagne pas d’un recul en proportion de la pauvreté. Pour que le développement soit durable et inclusif, il est donc essentiel de bien comprendre les facteurs qui empêchent la croissance de se traduire par une réduction de la pauvreté.

    II. Malgré un certain recul, la pauvreté reste élevée

    Les statistiques montrent que la pauvreté en Afrique a suivi une tendance à la baisse au cours des 15 dernières années. Depuis 1993, la majorité des pays ont réussi à faire reculer l’incidence, l’intensité et la sévérité de la pauvreté, avec cette précision que les pays pauvres en ressources naturelles ont toujours obtenu sur ce plan de meilleurs résultats que les pays riches en ressources naturelles. En dehors du recul de la pauvreté monétaire, on a observé, durant ces 15 années, des améliorations substantielles dans le domaine social, par exemple dans les secteurs de la santé et de l’éducation.

    Cependant, en comparaison avec les autres régions en développement, telles que l’Asie du Sud et de l’Est, les progrès de l’Afrique restent décevants. En Afrique, la croissance du PIB par habitant contribue deux fois moins à la réduction de la pauvreté qu’en Asie.

    Certes, la question de la qualité des données utilisées pour les estimations de la pauvreté vient compliquer l’analyse. Les données présentent en effet des lacunes : elles ne sont pas nécessairement fiables ni à jour. On re-connaît volontiers que le taux de pauvreté recule depuis 15 ans sur le continent, mais il n’y a pas consensus sur le rythme de ce recul ni sur le niveau actuel de la pauvreté en Afrique. Les chercheurs aboutissent à des conclusions différentes selon les sources de leurs données et les méthodes qu’ils emploient.

    Deux écoles de pensée apparaissent dans ce débat. Selon la vision pessimiste, qui est celle de la Banque mondiale et de nombreux économistes du développement, la pau-vreté ne recule que lentement en Afrique. Les projections effectuées à partir des enquêtes menées auprès des ménages remettent en question la capacité de l’Afrique à atteindre la cible des OMD, qui était d’avoir réduit de moitié, en septembre 2015, le niveau de pauvreté de 1990. Cependant, une vision plus optimiste consiste à calculer le revenu moyen en combinant les données relatives au PIB issues des comptes nationaux et les données sur la distribution telles qu’elles émanent des enquêtes auprès des ménages. Selon cette méthode, des chercheurs comme Pinkovskiy et Sala-i-Martin concluent que la pauvreté re-cule plus rapidement que ce que l’on pense généralement. D’après leurs projections, la plupart des pays africains ont atteint la cible des OMD relative à la pauvreté. Ces deux approches, avance-t- on parfois, produisent des résultats différents parce que les revenus moyens qui ressortent des enquêtes auprès des ménages sont nettement plus faibles et qu’ils augmentent plus lentement que le PIB par habitant dans la plupart des pays d’Afrique. En résumé, si l’on peut estimer grossièrement le sens du progrès d’année en année, on ne peut pas calculer précisément le taux de pauvreté ni son évolution.

    Pour les besoins de la présente étude, nous avons com-biné la pauvreté monétaire et la pauvreté patrimoniale en nous appuyant sur des enquêtes démographiques et de santé menées dans 37 pays africains, en plusieurs vagues dans chaque pays, et couvrant quelque 750 000 ménages. Il en ressort que le pourcentage de ménages ne disposant pas de certains équipements élémentaires ou n’ayant pas accès à certains services collectifs (par exemple ceux qui vivent dans des habitations avec toit de chaume et sol en terre battue, ou ceux qui n’ont pas accès à l’eau potable, à l’électricité, à la radio/télévision) est passé d’environ 42 % dans les années 1990 à 25 % en 2005. Ce recul rapide de la pauvreté patrimoniale va dans le sens des constats de Pinkovskiy et Sala-i-Mar-tin (2012 ; 2013), si ce n’est que le rythme de ce recul est resté inchangé entre 2005 et 2010. Par ailleurs, la relation à long terme entre la croissance du PIB par habitant et la pauvreté patrimoniale reflète l’évolution des données de la Banque mondiale, selon lesquelles la pauvreté patrimoniale diminue d’environ 0,92 point lorsque le PIB par habitant augmente de 1 point.

    Les pays africains s’étant engagés à éliminer l’extrême pauvreté dans les dix ans à venir, il est donc urgent de produire pour tous les pays des données sur la pauvre-té qui soient de qualité et uniformes. Pour ce faire, il importe de renforcer les capacités et les ressources des instituts nationaux de statistique sur tout le continent.

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