Un Nouveau Pacte pour l’énergie en Afrique : électricité, potentiel et partenariat

21/01/2016
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par Akinwumi Adesina, président du Groupe de la Banque africaine de développement

L’Afrique a besoin d’un nouveau pacte pour l’énergie, il en existe un désormais. Le New Deal mis en place dans les années 1930 par le président américain Roosevelt suite à la Grande Dépression était axé sur ces trois mots : « Secours, redressement et réforme ». Concernant le Nouveau Pacte pour l’énergie en Afrique, sous les projecteurs au Forum économique mondial de Davos cette semaine, l’accent est mis sur l’électricité, le potentiel et le partenariat.

« Électricité » parce que le Nouveau Pacte vise à doter le continent africain de l’électricité d’ici 2025. L’énergie est la pierre angulaire de toute société. Elle est le passeport vers la transformation économique et l’un des piliers des services d’éducation et de santé. Pourtant, en ce début de 2016, plus de 645 millions d’Africains (soit environ les deux tiers de la population du continent) n’ont pas accès à l’électricité. 

Les Africains sont fatigués d’être dans le noir : les enfants souffrent, parce que 90 % des écoles primaires du continent n’ont pas l’électricité. Les femmes souffrent également : plus de 600 000 personnes, en majorité des femmes, meurent chaque année parce qu’elles font la cuisine avec de l’énergie sale, comme le bois ou la terre cuite. Les hôpitaux et leurs patients souffrent des dysfonctionnements des équipements qui s’y trouvent. Les petites et même les grandes entreprises souffrent : l’Afrique perd environ 4 % de son PIB annuel en raison du manque d’énergie. L’indisponibilité de l’énergie en Afrique est inacceptable, de même que son coût. Une femme vivant dans un village au nord du Nigeria dépense environ 60 à 80 fois plus par unité d’énergie qu’un habitant de New York ou de Londres.

« Potentiel » parce que l’Afrique a du mal à exploiter tout son potentiel économique et à transformer une croissance économique forte mais inégale en transformation économique bien ancrée et bénéficiant à tous. L’énergie est la clé de cette transformation. Avec un approvisionnement énergétique solide et sûr, nous pourrons libérer les compétences d’une population jeune et dynamique. Nous pourrons poursuivre le processus d’industrialisation de l’agriculture, et passer d’une diversification partielle à une industrialisation à grande échelle. Les matières premières qui nous fourniront de l’énergie sont encore inutilisées ou inexploitées. En plus de 300 gigawatts d’énergie potentielle provenant du charbon et de 400 gigawatts qu’il est possible de tirer du gaz, le continent attend de mettre la main sur 10 térawatts d’énergie solaire potentielle, 350 gigawatts d’hydroélectricité, 110 gigawatts d’énergie éolienne ainsi que sur 15 gigawatts d’énergie géothermique.

« Partenariat », parce qu’aucun pays, aucune organisation, ni aucune initiative ne peut y parvenir seul. Africa Progress Panel (APP) a déjà mené des études démontrant que l’Afrique peut produire sa propre électricité, si elle collabore avec ses partenaires. Plusieurs acteurs clés interviennent déjà dans ce domaine, comme l’Initiative africaine pour les énergies renouvelables soutenue par le G7, l’Initiative de l’ONU « Énergie durable pour tous » (SE4ALL) et le Programme américain « Énergie pour l’Afrique ». Le secteur privé constitue une source de leadership et de financement, par exemple à travers le Groupe des leaders africains dans l’énergie. Mais la tâche consiste à faire avancer tout le monde dans la même direction. Le Nouveau Pacte est donc une initiative africaine visant à mobiliser la volonté politique et un soutien financier pour résoudre les défis énergétiques de l’Afrique. 

En quoi consiste-t-il ?

Le Nouveau Pacte a quatre objectifs, qui sont très ambitieux : augmenter la production du réseau par l’ajout de 160 GWH de nouvelles capacités d’ici 2025, soit en doublant presque les capacités actuelles ; augmenter la transmission du réseau et les connexions au réseau pour créer 130 millions de nouvelles connexions d’ici 2025, soit 160 pour cent de plus qu’aujourd’hui ; augmenter la production hors réseau pour ajouter 75 millions de connexions d’ici 2025, soit près de 20 fois plus qu’aujourd’hui ; et augmenter enfin l’accès à l’énergie propre pour la préparation des repas dans environ 130 millions de foyers.

Tout d’abord, le pacte cherchera à lever des fonds, en Afrique et ailleurs, auprès des secteurs public et privé. Nous aurons besoin de 60 à 90 milliards de dollars US par an, par rapport aux 22 milliards de dollars US investis dans le secteur en 2014. Ces fonds proviendront de diverses sources. Tout d’abord, nous allons collaborer avec d’autres institutions financières multilatérales et bilatérales pour voir si nous pouvons parvenir à tripler les investissements dans le secteur de l’énergie tous les ans. En second lieu, les gouvernements eux-mêmes auront un rôle à jouer. Si l’Afrique faisait passer ses dépenses annuelles en énergie de 0,4 % à 3,4 % du PIB, le problème pourrait être entièrement résolu. Une autre solution pour le financement serait de mettre un terme aux subventions en faveur de produits tels que le kérosène et le diesel. Enfin, le secteur privé est très disposé à intervenir de façon significative. Il faudra modifier la réglementation pour attirer davantage de capitaux privés dans le secteur, mais nous avons observé à de nombreuses reprises l’importance des flux de capitaux lorsque les réglementations sont convenablement structurées.

Le Nouveau Pacte est également pratique, car il créera le cadre de politique énergétique adéquat, en termes de législation, de réglementation et de gouvernance. Il renforcera les capacités des entreprises nationales de services énergétiques, il augmentera considérablement le nombre de projets énergétiques susceptibles d’être financés ainsi que leurs sources de financement, et il transformera le secteur dans l’ensemble du pays par vagues successives de revirements. Le pacte sera neutre en termes de ressources énergétiques, c’est-à-dire que les énergies renouvelables seront utilisées autant que les énergies non renouvelables, et il le sera aussi en termes de technologie.

La Banque africaine de développement va non seulement gérer le Nouveau Pacte, mais aussi investir 12 milliards de dollars US dans le financement de l’énergie au cours des cinq prochaines années, alors que les autres acteurs financiers impliqués dans le processus fourniront quant à eux jusqu’à quatre fois cette somme. 

« Je m’engage envers vous et envers moi-même à conclure un Nouveau Pacte en faveur du peuple américain », avait déclaré le président Roosevelt en juillet 1932. Ces engagements, financiers et politiques, sont à nouveau pris sur un autre continent, plus de 80 ans après. Répondre aux besoins énergétiques de l’Afrique est un impératif moral et économique. Une simple pression sur un bouton pour obtenir de l’électricité ne pourra se faire qu’après un certain temps, mais le moment venu c’est bien ce qu’il faudra simplement faire.