Allocution du président de la BAD Donald Kaberuka, au Forum des leaders des médias africains

12/11/2011
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Evènement : Forum des leaders des medias africains

C’est un grand plaisir pour moi d’être parmi vous, compte tenu de la complémentarité et de l’interdépendance de nos missions respectives. Notre mission est de promouvoir le développement économique et de lutter contre la pauvreté. La vôtre consiste à éclairer une société libre, responsable et transparente où chacun peut faire entendre sa voix.

Nous partageons tous la ferme conviction que la pauvreté n'est pas seulement matérielle et physique, mais qu’elle tient aussi et surtout à l’incapacité de se faire entendre et d’influencer la gouvernance, à un manque d'autonomie et à l’impossibilité de tenir les dirigeants responsables de leurs actes.

Nous savons tous qu’une société sans liberté de presse n’est pas propice à la création des richesses et encore moins au développement économique. Elle serait plutôt un terreau fertile pour la corruption et les kleptocrates, qui prospèrent alors au détriment des citoyens. C’est un environnement favorable au capitalisme de copinage, dans lequel sont réprimés l'esprit d'entreprise et l'innovation.

L'idée selon laquelle les gouvernements répressifs, qui privent leurs peuples des libertés humaines fondamentales, produisent d'une certaine manière de bons résultats économiques est un mythe auquel le peuple tunisien a fermement répliqué au début de cette année.

Vous vous souviendrez que cette région affichait de bons chiffres de croissance et était même considérée comme un modèle économique. Or, une croissance  impressionnante du PIB pendant une certaine période ne signifie pas que le succès perdurera. Cela ne veut pas dire que les systèmes « autoritaires » ne produisent pas parfois de bons résultats. Mais ces résultats ne peuvent s’inscire dans la durée sans une ouverture de la société. Cela ne signifie pas non plus que les sociétés ouvertes soient à l’abri des fiascos économiques. L'économie mondiale nous montre aujourd’hui qu’un tel scénario est possible. La différence c’est que lorsque cela se produit, le peuple, c’est-à-dire les électeurs, sanctionnent les responsables par la voie des urnes.

Aussi est-ce avec beaucoup de fierté que je vous fais savoir la Banque africaine de développement a entrepris de s’aligner sur les bonnes pratiques en la matière et  de réviser ses règles afin de garantir la liberté d’information sur toutes ses activités, à l'exception d’un petit nombre d’entre elles. Le public, et bien entendu les médias, aura donc accès à toutes les informations relatives aux activités de la BAD : les opérations qu’elle mène dans les pays, projet par projet ; les montants décaissés,  les résultats obtenus, sans oublier  ce que les bénéficiaires pensent de notre travail.

C'est pour les mêmes raisons que j'ai commandé une enquête afin de recueillir les opinions de nos clients et de nos partenaires, y compris le secteur privé et la société civile, sur nos opérations et sur les domaines dans lesquels des améliorations s’imposent.

À cet effet, je serai très heureux de recevoir votre point de vue sur l’approche que la BAD, première institution de développement en Afrique, devrait  adopter pour être plus proche des citoyens qu’elle sert.

Aujourd'hui, je voudrais vous faire deux propositions et vous exposer une idée.

Premièrement, il y a ma ferme conviction que les progrès réalisés par l'Afrique au cours des dix dernières années sont en grande partie attribuables au processus de démocratisation, constant quoiqu’inégal, qui a été engagé au début des années 1990 et qui a remporté un relatif succès dans le domaine de la liberté de presse.

Nous avons incontestablement un long chemin à parcourir. Cependant, la confiance qui vient de libertés plus grandes, notamment la liberté de la presse, joue un rôle important dans la détermination que l’on observe aujourd’hui chez nos entrepreneurs et nos jeunes. Ce n'est pas un hasard si la décennie de déclin (la décennie perdue) qu’a connue l'Afrique a précisément été marquée par les régimes de parti unique, les dictatures militaires et la restriction des libertés, autant de circonstances qui n’ont pas réussi à libérer les énergies et les forces vives du continent.

Deuxièmement, il y a le revers de la médaille. Nous sommes tous témoins aujourd’hui de la croissance qu’enregistrent les économies africaines. Même en pleine crise, le continent continue de prospérer.

Mais, il existe des risques à la fois exogènes et endogènes ; le plus menaçant provient sans nul doute de l'économie mondiale. Nous ne pouvons pas faire grand-chose si ce n’est renforcer les régulateurs économiques, qui nous ont permis de tenir relativement bien le choc en 2008 et 2009. Les institutions internationales comme la nôtre peuvent aider en jouant un rôle contracyclique.

L'autre risque majeur est endogène et d’ordre politique. Les politiques qui ne parviennent pas à régler des problèmes tels que l’exclusion (sous toutes ses formes), les inégalités, la représentativité et la responsabilité risquent de  briser l’élan en ce qu’elles diminuent l'esprit d'entreprise et ébranlent la confiance des investisseurs.

Vous comprendrez donc qu’à travers nos programmes de gouvernance, nous sommes prêts à travailler avec les gouvernements, la société civile et les médias que vous représentez pour que les citoyens puissent mieux se faire entendre et qu’à la faveur de libertés plus grandes, l’obligation de rendre compte soit renforcée.

C’est indispensable si nous voulons pérenniser les progrès réalisés jusqu'ici dans le domaine économique. Mais, vous le savez certainement mieux que moi, il s’agit d’une quête permanente. Il ne faut pas que les journalistes soient bâillonnés par des gouvernements autocratiques, par les propriétaires des organes de presse (comme on a pu le voir pour News of the World), ni même par les professionnels des médias, comme ça été le cas dans mon pays en 1994.

C’est là, à mon avis, que réside la force des médias sociaux, la démocratisation des médias et, partant, celle de la société tout entière. Il est aujourd’hui très difficile de truquer les élections parce que les médias sociaux nous donnent des résultats instantanément. Je ne sais pas ce que la technologie nous réserve encore. Toujours est-il qu’elle rendra la tâche ardue à ceux qui ne sont pas partisans d’une plus grande liberté des médias.

En guise de conclusion, permettez-moi de revenir sur le sempiternel problème de la manière dont est perçue l'Afrique. Depuis que je suis le président de la Banque africaine de développement, j'ai été frappé par deux choses. D'abord, la véritable différence entre la perception du risque et la réalité de ce risque. Comment expliquons-nous qu’il y a trois ans encore, les obligations de certaines économies fortes de l'Afrique étaient considérées comme plus hasardeuses que celles de Chypre et de l'Islande, et même de la Grèce? C’est un prix exorbitant pour une simple perception, me diriez-vous.

Il y a aussi notre propre empressement à nous tirer une balle dans le pied. Jusqu’à ce que McKinsey publie son fameux rapport intitulé : « Lions en mouvement », nous autres Africains avons été incapables de séparer le bon grain de l’ivraie,  projetant sans cesse l’image sans fard d’une Afrique quémandeuse, prostrée. Il y a dix ans, la crainte des investisseurs qui arrivaient en Afrique était que les gouvernements ne changent les règles du jeu ou qu’ils s'immiscent dans leurs affaires. En cas de problèmes, il n’existait pas d’institutions impartiales vers lesquelles se tourner.

Aujourd'hui, ces craintes n'ont pas été complètement dissipées, par manque de volonté politique, de clairvoyance ou de capacités. Mais ce dont les investisseurs se plaignent surtout c’est du manque d'infrastructures, de la cherté de l’énergie et de l’instabilité de l’approvisionnement, de la faible connectivité, de l’absence de partenaires locaux fiables, du manque de compétences pointues et récemment des problèmes de liquidités.

Nous, Africains, devons être les premiers à dénoncer ce qui fait que l'Afrique reste à la traîne. Identifions nos points faibles sans chercher des boucs émissaires et assumons nos responsabilités.

Mais, nous devons également savoir que c’est à nous de savoir nous vendre sur les marchés des capitaux et des investissements. Un débat est actuellement en cours sur le rééquilibrage de l'économie mondiale. Les excédents qui sont à l’origine des déséquilibres ne rapportent guère, en raison de la faiblesse des taux d'intérêt,  ou sont source d’instabilité monétaire sur certains marchés émergents en quête de profits. Nous voulons attirer ces fonds en Afrique, non pas comme une aumône mais sous forme d’investissements ; des placements rentables dans le secteur des infrastructures.

Mais, cela signifie également que nous devons poser un regard neuf sur notre continent et nous demander si nous ne nous sommes pas fourvoyés dans notre manière de nous présenter au monde et si nous ne devrions pas changer de discours. Mais, comme les Anglais aiment à le dire, je ne vais « porter de l’eau à la rivière ». Vous êtes des professionnels et plus que moi, vous savez comment rectifier le tir.

Je tiens à vous dire une fois encore combien je me réjouis à l’idée de travailler avec vous et à vous de remercier de m’avoir invité.