Allocution du président de la BAD Donald Kaberuka, à l’occasion du Deuxième Examen global de l’aide pour le commerce de l’OMC

06/07/2009
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Evènement : Deuxième examen global de l’aide pour le commerce de l’OMC

Avant toute chose, je voudrais remercier Pascal Lamy de nous se réunir une deuxième fois pour faire le point sur ce programme essentiel de l'aide pour le commerce, dont l’utilité apparaît de façon encore plus éclatante depuis la crise que vit l'économie mondiale.  Je vais limiter mes brèves observations à ce qui s'est passé en Afrique au cours des derniers mois, depuis notre réunion en Tanzanie et à ce que nous, à la Banque africaine de développement, avons fait depuis le premier examen.

Au début de la crise, un certain optimisme prévalait, car on pensait que les pays à faible revenu étaient l'abri.  En fait,  les effets de la crise se sont fait sentir beaucoup plus rapidement que nous ne le pensions et risquent de s’inscrire dans la durée.  On ne s’étonnera pas de ce que le principal vecteur de transmission ait été le commerce, ou plutôt le commerce des matières premières. Il est donc évident que ce sont les économies tributaires d’un ou deux produits qui ont le plus souffert. Par conséquent, on s’interroge sur la façon de mieux gérer les « booms et les bulles »  liés aux matières premières.

La deuxième caractéristique majeure de cette crise a été l'impact qu’elle a eu sur les grandes économies de la région, comme l'Afrique du Sud. Le ralentissement de l’économie des moteurs de croissance régionaux que sont l'Afrique du Sud et le Nigeria s’est inévitablement répercuté sur leurs partenaires commerciaux et voisins, comme le Lesotho et le Bénin. Dans le premier cas, les revenus de l’Union douanière de l’Afrique australe (SACU) et les transferts de fonds des travailleurs migrants ont diminué de façon significative. Pour l’ensemble du continent, selon les statistiques les plus récentes, la croissance moyenne tournera autour de 3 %.  Mais il est évident que la réalité offre un tableau plus contrasté :

  • Une douzaine de pays maintiennent une croissance supérieure à 5 %, principalement ceux dont les économies sont les plus diversifiées et les réformes, les mieux engagées ;
  • Une douzaine d'autres ont résisté aux chocs de manière surprenante et parviendront probablement maintenir leur croissance aux alentours de 3% ;
  • Néanmoins, la majorité - environ 26 pays – affiche une croissance négative du PIB réel par habitant et des niveaux de pauvreté en hausse.

Il est à noter que la crise de l'économie mondiale et ses effets de ricochet sur les économies africaines n'ont pas annulé les efforts de réforme du continent ni la confiance dans les marchés. En revanche, elle est l’occasion de se recentrer sur les possibilités offertes par les marchés régionaux de l'Afrique dans toute leur diversité.  Ces 10 dernières années, le commerce régional a joué un rôle clé.

Il y a trois semaines, j'étais en Namibie à l'invitation du président Pohamba. Je me suis rendu dans le nord pour visiter un projet de chemin de fer que la Banque soutient, puis dans la ville d’Oshakati à la frontière angolaise. Dans ce centre florissant situé entre l'Angola et la Namibie, vous pouvez acheter presque tout : depuis les véhicules utilitaires et les machines jusqu’aux  articles ménagers et aux biens de consommation. Le gouvernement souhaite en faire une zone franche. J'ai promis que la BAD se pencherait sur les moyens de les aider à organiser une zone d'exportation efficace. Il est clair pour moi que l'amélioration des opportunités commerciales sur le continent sera probablement la meilleure rampe de lancement qui soit pour la reprise économique et, à cet égard, l'aide pour le commerce a un rôle majeur à jouer.

Depuis notre première réunion d'examen à Dar-es-Salam, je suis heureux de pouvoir rapporter des progrès sur le terrain. L'intégration du commerce dans les plans nationaux, en particulier, est encourageante. Que l’on songe au nombre de pays qui ont décidé de maintenir leurs frontières ouvertes 24 heures sur 24. En mai de l'année dernière, nous avons, avec l'OMC et la CEA, mis en place le groupe de travail de l’aide pour le commerce en Afrique,  qui est chargé de surveiller la mise en œuvre de la feuille de route et de mener des évaluations sous- régionales.

Quant à nous, à la BAD, nous avons continué à mettre l'accent sur l'intégration régionale. Pour notre dernier guichet concessionnel de reconstitution, les ressources pour l'intégration régionale représentaient 18 %, soit quelque deux milliards de dollars. Nous nous sommes concentrés sur l'infrastructure liée au commerce, le renforcement des capacités des CER - un domaine dans lequel la BAD a acquis une expérience inestimable.

Au cours des trois dernières années, nous avons triplé le soutien que nous apportons à des projets régionaux, qui s’établit maintenant à près d'un milliard de dollars par an. Je voudrais partager avec vous quelques-unes des leçons que nous avons apprises.

Tout d'abord, la compétition apparente entre programmes nationaux et programmes régionaux : la manière dont sont réparties les ressources de l'APD internationale entre les premiers et les seconds est assez complexe. La majeure partie de ces ressources va aux programmes nationaux et est basée sur les résultats. On considère parfois que les programmes régionaux comportent un plus grand risque d’utilisation abusive des ressources et permettent d’échapper à l’obligation de résultat, sans compter que le partage des coûts peut être très problématique – or, comme me l'a dit un dirigeant que je connais : «  les élections se gagnent à la maison ».

Il nous faudra réfléchir ensemble à la manière de surmonter certains de ces obstacles si nous voulons donner une plus grande impulsion à l'intégration régionale. Il est possible de s’attaquer au problème du mésusage des ressources et aux problèmes qui s’y rattachent grâce à un dialogue avec les CER, mais je crois que la communauté internationale doit accorder une plus grande attention aux ressources consacrées aux programmes régionaux.

La deuxième leçon que nous avons apprise, c'est que la meilleure façon de renforcer les capacités des institutions économiques régionales n'est pas de les contourner et de mettre en place de nouvelles structures. Il s'agit plutôt de travailler avec elle et par leur truchement. De cette façon, nous augmentons progressivement leur capacité. De leur côté, il leur appartient d'appliquer pleinement le « principe de subsidiarité »,  en s’acquittant des tâches qu’elles, et non les autorités nationales ou locales, sont le plus à même de mener à bien.

Il se trouve que les principaux domaines de l’aide pour le commerce coïncident très bien la  nouvelle stratégie à moyen terme de la Banque, qui est essentiellement une stratégie de «croissance ». Nous mettons également l'accent sur le renforcement des capacités des organisations du secteur privé, la formation des agents commerciaux sur des questions telles que la qualité et les normes. Grâce à nos opérations d'appui budgétaire, que nous avons d’emblée financées massivement, nous avons été en mesure de fournir un espace budgétaire aux pays éligibles, pour leur permettre de compenser leurs pertes de revenus au moment où ils engagent d’ambitieuses réformes commerciales. Nous avons mis l'accent sur l'infrastructure en général, mais, en particulier, sur les couloirs transcontinentaux : ces couloirs sont une autoroute de 250 km dans la région de la CAE, entre le Kenya et la Tanzanie, un grand tronçon de la route transcontinentale entre le Nigeria et le Cameroun et le couloir de Nacala reliant la Zambie, le Malawi et le Mozambique, d’un coût de 250 millions de dollars.

Je tiens à évoquer une question qui acquiert de l’importance. Je voudrais parler de l’état de nos ports et de nos chemins de fer qui sont bien délabrés. Je suis d'accord avec les dirigeants qui demandent qu’une attention stratégique soit accordée à la réhabilitation du réseau ferroviaire en Afrique. À mesure que les échanges se sont multipliés,  nos routes se sont dégradées, alors que les ressources manquent pour les entretenir et que la circulation de marchandises lourdes et volumineuses s’intensifie.

Pendant les années de l'ajustement structurel, bon nombre de chemins de fer ont été privatisés, pour d’excellents motifs et selon diverses formules, y compris l'octroi de concessions. L'expérience n’a pas été couronnée de succès et un réexamen de la privatisation des chemins de fer s’impose en vue d’en tirer des enseignements. Je ne veux pas dire que les chemins de fer appartenant à l'État ont fait mieux, mais seulement que l'autre option n’a pas produit de solution viable non plus.

Nous avons également accompli un travail considérable dans domaine du développement portuaire dans des lieux tels que le port Doralleh à Djibouti. Dans le même esprit, j'ai demandé que la Banque s’intéresse aux capacités portuaires de l'Afrique, en s'appuyant sur l'excellent travail de la Banque mondiale, la CNUCED et d'autres. J'attends que les résultats paraissent dans le rapport économique Afrique 2010, qui nous permettra de mieux comprendre les défis logistiques.

Enfin, permettez- moi de vous parler de ce que nous faisons pour financer du commerce. En tant que banque de développement, pendant des années,  notre mission a consisté à financer les projets à long terme et non les échanges commerciaux. Des institutions financières ou commerciales spécialisées existantes étaient en mesure de fournir ce type de financement. Cependant, l'impact de la crise a été tel que les pays - y compris ceux du G20 – ont commencé à faire appel à nous pour que nous jouions un rôle contra-cyclique dans ce domaine.

Au début de cette année, nous avons réuni les dirigeants régionaux et sous- régionaux des institutions financières africaines, y compris des banques commerciales à Tunis, pour faire le bilan de ce qui se passe dans le domaine du financement du commerce. Il est devenu évident que nous étions face à un problème d'une ampleur sans précédent et qu’il fallait y répondre. En conséquence, notre conseil d'administration a décidé de mettre à disposition un milliard de dollars à cette fin. Nous avons décidé de le faire à la faveur d’une approche à deux volets. Pour des raisons d'efficacité, d’efficience et de complémentarité, un demi- milliard de dollars seront fournis directement aux banques et institutions de financement du commerce de l'Afrique ; l’autre demi- milliard de dollars sera accordé par le biais du GTLP, un pool commun qui sera géré par la SFI, accord que nous allons parapher ce matin avec le Groupe de la Banque mondiale et d'autres partenaires.

Je ne peux pas imaginer un moyen plus efficace d’être contra-cyclique que cet effort de collaboration des institutions financières internationales, l’aboutissement d'une initiative de collaboration multi-institutions que nous avons conclue à nos Assemblées annuelles en mai.

Nous sommes au milieu d'une crise à laquelle nous devons apporter des réponses à court terme, comme peut l’être le financement du commerce, tout en gardant l'accent sur les questions stratégiques à long terme, comme les infrastructures. Une fois la crise terminée, nous examinerons notre rôle afin de déterminer si nous restons engagés dans ce domaine ou s’il nous faut revenir à l'essentiel de notre mission d'origine, le financement de projets à long terme.

Après une décennie prometteuse, la crise a été un revers majeur pour l'Afrique. Mais, en tant que continent, nous résistons mieux que nous ne le pensions au début de cette année. Les économies africaines font face d'une manière qu’on n'aurait pas pu imaginer il y a dix ans. Je suis donc très optimiste et suis convaincu que, dans un avenir pas trop lointain, nous reprendrons notre trajectoire de croissance d'avant la crise. C'est ce qui rend si indispensable l'effort supplémentaire que nous sommes appelés à faire aujourd'hui en matière d’aide pour le commerce.

Encore une fois, permettez- moi de remercier M. Lamy et l'OMC. Je tiens à vous assurer que vous pouvez compter sur la Banque africaine de développement.

Je vous remercie.