L’Afrique en 2009 : L’heure d’aller de l’avant - Le président de la BAD, Donald Kaberuka

13/05/2009
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Événement : Session d’ouverture des Assemblées annuelles 2009 du BAD

Cette année marque le 44e anniversaire de la Banque : quarante-quatre années passées au service de l’Afrique. Nous avons réalisé beaucoup de choses, connu quelques revers, mais nous pouvons être satisfaits de l’institution qu’ensemble nous avons construite : une institution dont l’Afrique peut être fière et qui est restée solide, même pendant ces moments difficiles qui, dans le monde entier, ont affecté de nombreuses institutions financières.

Pendant les périodes de turbulence, l’Afrique a d’autant plus besoin de sa Banque, et nous nous devons, plus que jamais, maintenir la solidité de notre institution.

La crise économique

La question majeure qui mobilise l’attention du monde en ce moment est la crise financière mondiale, avec ses conséquences pour l’Afrique et pour le travail de la Banque.

Au début de cette crise, j’ai mis sur pied un Groupe de suivi de la crise financière. Je lui ai confié la mission d’en évaluer en permanence l’impact sur les économies africaines et sur la Banque, et ses incidences sur notre travail au niveau du continent.

Avec M. Ping et M. Janneh, nous avons réuni à Tunis les ministres des Finances, les gouverneurs des banques centrales et les responsables des organisations économiques régionales dans le but de faire le point sur la situation et de formuler des propositions pour demain.

Pour suivre l’évolution de la situation, nous avons mis en place un Comité des dix, dont j’aimerais ici saluer le travail. Vous avez été quelques-uns à y participer et, notamment, à contribuer à la préparation du G20.

À ce stade, personne ne peut dire avec certitude si le pire est devant nous ou derrière nous. Les signes vont dans les deux sens. Le G20 a pris des mesures pour stimuler la demande mondiale et restaurer la stabilité et la confiance dans le système, mais il est trop tôt pour en mesurer l’impact.

Il est vrai qu’en Afrique, nous n’avons pas connu de crises bancaires ou de difficultés majeures dans le secteur financier, mais nous n’en souffrons pas moins, à des degrés divers, des effets de second tour sur l’économie réelle. Ces effets se manifestent différemment selon les pays : dans certains cas, ce sont surtout les exportations des produits de base et les flux d’investissement qui sont touchés, dans d’autres, ce sont les envois de fonds et les recettes du tourisme qui baissent. La plus grande cause d’incertitude est le fait que – contrairement à ce qui se passe dans les marchés émergents – nous ne sommes probablement pas encore au bout de la crise chez nous et que nous n’en avons donc pas encore vu tous les effets.

Ce qui est certain, par contre, c’est que les secteurs tributaires de la demande internationale subiront inévitablement une certaine contraction, avec tout ce que cela signifie en termes de recettes fiscales, d’emploi et, en particulier, de santé du secteur bancaire. Il faudra donc rester vigilant.

Il y a quelques semaines, j’ai visité la Ceinture de cuivre dans le nord-ouest de la Zambie. Avec la chute des cours du cuivre, passés en six mois de 8 000 dollars la tonne à moins de 3 500 dollars, certaines mines risquent de fermer, ce qui entraînerait la perte de centaines d’emplois et des choix budgétaires difficiles pour le pays.

Derrière ces chiffres se cachent des personnes, des familles et des pays dont les aspirations légitimes sont contrariées : les aspirations d’un continent qui a travaillé pendant des dizaines d’années, lutté pour mettre en place des réformes économiques pour passer d’une croissance négative du PIB réel à une croissance de 7 %, et cela juste pour voir ces efforts annihilés en l’espace de six mois. Ce que l’Afrique a mis une décennie à bâtir a été balayé en quelques instants. Et lorsque l’économie mondiale redémarrera, il est probable que le continent se redressera beaucoup plus lentement.

Plusieurs risques majeurs se profilent à l’horizon, mais permettez-moi d’en citer quelques-uns.
Le premier est le retour du double déficit.

Les coupes sombres dans les budgets mettront à rude épreuve la capacité des États à assurer les services de base, sans parler de la poursuite des programmes de développement.

Le second est la perte de la dynamique dans la poursuite des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), et la détérioration des conditions sociales. Même si nombre de pays africains étaient mal partis pour atteindre certains OMD – celui de la mortalité infantile, par exemple –, d’autres objectifs se présentaient des progrès encourageants : l’enseignement primaire universel notamment.

Le troisième est le revers subi par les pays qui commençaient à attirer de gros investissements et à accéder aux marchés des capitaux, réduisant ainsi régulièrement leur dépendance vis-à-vis de l’aide internationale. La plupart des produits de leurs émissions obligataires étaient destinés aux infrastructures (énergie, chemins de fer, réhabilitation), si essentielles, pour les perspectives de croissance du continent. L’accès à ce type de financement est désormais rare et onéreux.

Mon message d’aujourd’hui est double : il combine urgence et optimisme. Premièrement, je reste convaincu que les perspectives à long terme de l’Afrique demeurent excellentes. Je suis persuadé que nous pouvons limiter les dégâts et nous préparer à repartir de plus belle. Le problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui affecte toutes les économies du monde, qu’elles soient riches, émergentes ou à faible revenu (pour ces dernières, le monde entier s’est réuni pour chercher des solutions).

L’Afrique cherche simplement – en partenaire et non en quémandeur – à apporter une réponse mondiale coordonnée à une crise qu’elle n’a pas contribué à créer mais qu’elle peut contribuer à résoudre. Elle peut, si nous nous y prenons bien, résister aux effets de la crise et retrouver notre élan. J’en suis persuadé.

Je m’explique. Au premier trimestre 2009, en dépit de la récession économique mondiale, quatorze pays africains tenaient bon et affichaient encore une croissance supérieure à 5 %. Dans treize autres pays, l’accroissement du PIB était supérieur à la croissance démographique. Ces performances ne sont certes pas suffisantes, mais elles montrent que, dans vingt-sept pays, le revenu réel par habitant ne se contracte pas. C’est là une nouvelle encourageante.

Dans vingt-six autres pays, en revanche, la croissance économique est retombée en dessous de la croissance démographique. Le fait est alarmant. Les pays en question appartiennent à quatre catégories, mais nous sommes convaincus que la situation est réversible pour la majorité d’entre eux :

  • les économies très ouvertes, fortement tributaires de la demande internationale ;
  • les pays dépendant du pétrole ou d’un nombre limité de minéraux ;
  • les économies touchées par le ralentissement des moteurs régionaux de la croissance, ou par ce que l’on pourrait appeler des effets de voisinage ;
  • les États fragiles.

Pour chacune de ces quatre catégories, il est évident qu’une action concertée nationale et internationale peut renverser la situation.

En dépit d’une conjoncture sombre et difficile, je reste donc optimiste, parce que l’Afrique est le marché frontière (la dernière frontière) et qu’elle s’est construite sur des fondements solides. Je suis optimiste parce que je crois en la résilience de nos populations, illustrée par l’endurance et la persévérance dont elles ont fait preuve pour transformer à grand-peine, pendant deux décennies, le paysage économique du continent. Ces efforts ont eu un impact durable qui ne disparaîtra pas de si tôt.

Depuis trente ans, l’histoire de l’Afrique est jalonnée d’épisodes de croissance suivis de périodes prolongées de stagnation, généralement sur fond d’envolées et d’effondrements des cours des produits de base. Mais je suis convaincu que le travail réalisé en Afrique depuis dix ans n’était pas un feu de paille ; c’était un travail de fond, et il est appelé à durer si nous sommes prêts à prendre les bonnes décisions.

L’heure n’est donc ni au désespoir ni au découragement, mais à une volonté d’aller de l’avant.
Gardons-nous de tirer des enseignements erronés. Tôt ou tard, la crise passera, et à ce moment-là, il faudra que le climat des affaires soit le plus sain possible. Certains y voient une occasion de nous découpler de la mondialisation. D’autres remettent en question la pertinence des politiques favorables à l’ouverture des marchés.

Même si je suis pleinement conscient des graves inconvénients que présente une mondialisation basée sur les matières premières, il serait mal venu d’en sortir. En revanche, nous devons trouver une forme qualitativement différente d’intégration, qui privilégie le niveau régional.

Pour certains, la crise était une occasion de prendre des distances avec l’économie de marché, mais une telle option aurait été vouée à l’échec. En une période comme celle-ci, il nous faut plus de marchés, mais aussi des États plus efficaces, capables d’assumer pleinement leur rôle. Un rôle qui consiste à permettre, plutôt qu’à empêcher les entreprises de s’épanouir.

Et qu’en est-il pour nous à la Banque ? Comme les autres institutions financières internationales, la Banque est appelée à s’étendre, optimiser, innover, appuyer et plaider, mais aussi à trouver un juste équilibre entre les réactions immédiates à la crise et les préoccupations structurelles à plus long terme : encourager le secteur privé, les infrastructures, l’intégration régionale et la gouvernance. Ces garants d’une croissance durable sont au cœur de notre Stratégie à moyen terme.

Je salue la détermination de nos partenaires à honorer leurs engagements, anciens et nouveaux. La crise financière les a certes tous contraints à des choix financiers difficiles au niveau national, mais nous pouvons être d’accord pour dire qu’une solution excluant l’Afrique n’est pas une solution. Il nous faut donc prendre des mesures concrètes. Pour commencer, engageons-nous à maintenir la solidité du FAD. Au moment d’alimenter ou d’accélérer le transfert des ressources, assurons-nous de ce que nous ferons l’année prochaine et l’année suivante, et réduisons le plus possible la volatilité et l’incertitude pour les pays admissibles au FAD. Remettons aussi en chantier, de toute urgence, la Déclaration de Paris et le Programme d’action d’Accra.

Il est temps de passer des déclarations à la mise en œuvre, de permettre une véritable appropriation des objectifs par les pays, de mettre en place une répartition intelligente du travail avec les institutions financières internationales et bilatérales, et entre ces institutions elles-mêmes.

Faisons en sorte que ces nobles concepts d’alignement et d’harmonisation ne restent pas un « discours d’experts en développement », mais deviennent un cadre auquel nous souscrivons pleinement et qui trouve une traduction concrète.

Le Sommet du G20 a appelé les banques multilatérales de développement – et nous en faisons partie – à intensifier leurs activités au cours des trois prochaines années. Nous sommes prêts à faire plus, en collaboration avec d’autres institutions financières internationales. Hier, dans le cadre d’une réponse concertée, la Banque africaine de développement a adopté, avec six institutions sœurs – le Groupe de la Banque mondiale, la BEI, l’AFD, la KfW, la Banque islamique de développement et la DBSA – un plan d’action visant à mettre en commun nos ressources et notre expertise, et à apporter une réponse plus efficace à la crise.

Pour les trois prochaines années, nous nous sommes engagés à octroyer un soutien de 15 milliards de dollars au financement du commerce, au programme de liquidité, à l’infrastructure, à la recapitalisation des banques, aux PME, à la microfinance et à l’agriculture. C’est un bel exemple de la façon donc les institutions financières internationales peuvent exploiter leurs atouts respectifs en ces moments de difficultés économiques.

L’an dernier à Maputo, les Gouverneurs ont adopté à l’unanimité le rapport du Panel de haut niveau, la Réponse de la Direction, ainsi que la Stratégie à moyen terme pour cinq ans (2008-2012). Cette stratégie prévoyait que les prêts de la Banque connaissent une croissance annuelle d’environ 14 %, conformément à la croissance du PIB nominal de l’Afrique. Mais c’était avant la crise. Or, celle-ci nous a obligés à revoir nos prévisions.

Notre solide situation financière et la substantielle reconstitution du FAD-11 nous assurent une base saine. Nous avons proposé plusieurs initiatives, avec un certain nombre de scénarios qui sont décrits dans les documents que vous avez devant vous. Certaines supposent une forte montée en puissance et une concentration des ressources en début de cycle.

Mais nous avons besoin aussi de nouveaux instruments, dont certains à décaissement rapide et capables d’absorber le capital-risque plus vite que prévu. Je salue donc la décision du G20, qui souligne la nécessité pour la Banque africaine de développement et d’autres banques régionales de revoir leurs besoins de fonds propres pour leur permettre de mieux réagir.

La direction comprend parfaitement que, pour justifier une augmentation générale du capital, il nous faudra démontrer :

  • quelle est la nature des besoins et des demandes des pays membres régionaux occasionnés par la crise, ainsi que des besoins à plus
  • long terme ;
  • que nous avons utilisé notre bilan de façon optimale et fait preuve d’innovation dans la marge de manœuvre dont nous disposions ;
  • que nous travaillons en complémentarité avec d’autres institutions financières internationales, sans chevauchements dans nos activités ;
  • comment les pays à faible revenu pourront bénéficier d’une telle augmentation ; et enfin
  • que notre développement s’accompagne d’un renforcement de notre capacité interne et de notre gouvernance.

Si aujourd’hui les Gouverneurs approuvent la résolution, comme l’recommandé hier le Comité consultatif des gouverneurs (CCG), nous procèderons rapidement à toutes les analyses nécessaires pour vous permettre de statuer sur l’augmentation générale du capital (AGC) au moment que vous jugerez opportun.

Comment la Banque et le Fonds traitent-ils spécifiquement les problèmes des pays à faible revenu ?

Chaque année, la Banque cherche à contribuer davantage au FAD et aux initiatives de développement en général, mais aussi, tirant profit de sa solide assise financière, à faire plus pour les pays à faible revenu – notamment les États fragiles –, à multiplier les opérations dans le secteur privé, à soutenir les projets enclaves, à financer le commerce et à renforcer les garanties.

Toutefois, le niveau des besoins occasionnés par la crise est tel que, même en restructurant notre portefeuille et en concentrant les ressources du FAD en début de cycle – soit pratiquement 68 % de plus qu’initialement programmé –, nous aurons épuisé nos ressources avant la date prévue.

Voilà pourquoi je salue vivement les échanges informels, positifs et constructifs que nous avons eus au cours de cette Assemblée, à la fois sur l’augmentation de capital et sur le FAD. Nous devons nous mettre d’accord sur la façon de répartir les effets de la mobilisation des ressources afin de renforcer la Banque et le Fonds, et de veiller à ce qu’il n’y ait pas d’interruption dans les ressources mises à la disposition des pays pauvres.

Sans renoncer pour autant à l’examen de toutes les options possibles, une revue à mi-parcours – qui pourrait marquer aussi le lancement d’un exercice FAD-12 plus rapide et plus souple – présente de nombreux avantages. De même, il est important d’évaluer la possibilité d’assouplir certaines limitations des politiques relevant de l’architecture du Fonds.

Au cours de l’exposé financier d’hier, vous avez eu les rapports de nos résultats opérationnels et financiers. Ces rapports sont relativement complets, mais j’aimerais relever quelques points saillants. L’année 2008 a été particulièrement difficile pour toutes les institutions actives sur les marchés financiers. Je suis néanmoins heureux de vous informer que nos pratiques prudentes et proactives de gestion financière et de gestion des risques, doublées d’une approche financière conservatrice, nous ont sensiblement aidés à amortir les chocs et nous ont été, en général, d’un grand secours.

Comme pour toute institution financière active sur un marché soumis à de telles turbulences, certains instruments de la Banque se sont inévitablement dégradés. Néanmoins, des mesures d’atténuation et des politiques proactives, plus certains facteurs de compensation tels que la diminution de la provision pour pertes sur prêts et l’apurement des arriérés, ont permis d’obtenir un résultat net confortable d’environ 475 millions de dollars. Les bases de la note AAA de la Banque sont intactes et, en dépit des difficultés des marchés, nous sommes en mesure d’exécuter notre programme de financement à des coûts moyens intéressants.

En 2008, nous avons poursuivi l’intensification de nos opérations dans les pays à revenu intermédiaire, les pays à faible revenu et les États fragiles. Nos approbations totales sont en hausse de 14 %, pour environ 5,4 milliards de dollars. Les activités du guichet non concessionnel de la BAD en représentent 51,2 %, et les comptes du FAD 47,2 %. Nous sommes restés centrés sur nos domaines prioritaires, à savoir le secteur privé, les infrastructures et l’intégration régionale, les infrastructures représentant 44,5 % du total de nos opérations.

Dans notre appui aux pays à revenu intermédiaire, nous apprenons, dans un souci d’efficacité, à mieux combiner la fixation des prix, le conditionnement de nos produits, les études stratégiques, l’assistance technique et les opérations du secteur privé. Beaucoup de ces pays sont des moteurs économiques régionaux qui ont d’importantes activités extérieures.

Si cette crise a révélé quelque chose, c’est bien que l’Afrique devra chercher en permanence les moyens de compter sur elle-même, et cela commence par l’intégration économique, l’un des domaines prioritaires de la Banque. C’est donc avec plaisir que je peux vous annoncer la hausse significative de nos opérations régionales, qui ont triplé leur niveau d’il y a deux ans pour atteindre environ 925 millions de dollars.

La semaine dernière, j’étais aux côtés des chefs d’État de la Communauté d’Afrique de l’Est pour inaugurer les travaux de construction d’une route de 250 km, que nous cofinançons avec le Japon. Nous avons consacré 240 millions d’euros au nouveau tronçon de l’autoroute transafricaine reliant le Nigeria et le Cameroun, et à la réhabilitation du Lac Tchad.

Nous restons préoccupés par les conséquences des coûts de l’énergie – produite en quantité insuffisante de surcroît – sur le potentiel de croissance de nos économies. Dans certains pays, le coût de l’électricité peut atteindre 40 cents/kWh, et même dans ce cas, sa distribution reste peu fiable.
Nous intensifions nos activités dans ce secteur, notamment en développant des pools énergétiques régionaux tels que l’interconnexion entre cinq pays dans la région du bassin du Nil.

Je suis heureux par ailleurs de vous annoncer le lancement de notre nouveau Cadre d’investissement dans l’énergie propre en Afrique, qui comprend un agenda détaillé pour l’intégration d’options énergétiques, l’accès à l’énergie et l’efficacité énergétique.

Cependant, dans la perspective de Copenhague et d’un nouvel accord sur le climat, souvenons-nous de Wangari Maathai. Il est temps d’instituer une justice en matière de consommation de carbone. Pensons à nos forêts, à une adaptation inclusive du marché du carbone, et à l’occasion pour l’Afrique de développer à la fois son énergie verte et ses économies.

Récemment, de nouvelles idées ont été émises sur la meilleure façon pour l’Afrique de se libérer plus vite de sa dépendance vis-à-vis de l’aide. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, nous en sommes conscients, mais c’est une aspiration légitime de tous les Africains.

Conformément à notre Stratégie à moyen terme, nos activités dans le secteur privé ont continué de se développer pour atteindre environ 1,5 milliard de dollars l’an dernier, soit 26 % de l’ensemble des opérations de la Banque et 50 % du guichet de la BAD. À cet égard, je voudrais saluer la récente décision de notre Conseil de relever le plafond de ces transactions à 15 % des fonds propres. Nous apprenons à toujours mieux intégrer l’additionnalité et l’impact du développement dans nos opérations avec le secteur privé, tout en maintenant un profil de risque modéré et en respectant les meilleures pratiques en matière de gestion du risque.

À l’avenir, nous comptons étendre nos activités dans les pays à faible revenu et mettre en place un nouvel indicateur clé de performance (KPI) pour les opérations non souveraines dans ces pays.

À la fin du mois de mars, soit moins de 12 mois après l’entrée en vigueur officielle du FAD-11, nous avions engagé 45 % de nos ressources dans les domaines d’activités prioritaires du Fonds. Il est aujourd’hui presque certain que les trois-quarts environ de l’enveloppe des allocations basées sur la performance seront engagés d’ici à la fin de l’année, dans la mesure où nous concentrons en début de cycle les ressources allouées aux pays admissibles au FAD.

Nous sommes encouragés par les progrès qu’enregistre la Facilité en faveur des États fragiles. Que ce soit au Burundi, aux Comores, en Côte d’Ivoire, au Liberia, en République centrafricaine ou en République démocratique du Congo, les trois guichets de la Facilité continuent de soutenir le redressement, en aidant ces pays à apurer leurs arriérés, à relancer leurs économies et à reconstruire leurs capacités. Toutefois, en appuyant le redressement des États fragiles, nous constatons que le nombre des pays concernés risque de s’accroître en cas de retour à l’instabilité.

Comme vous tous, je me félicite de l’évolution de la situation au Zimbabwe. J’exhorte donc les Zimbabwéens à appliquer l’accord qu’ils ont signé afin que nous puissions, avec la communauté internationale, les accompagner sur la voie du retour à la normale et de la reprise économique. Dans les prochains jours, nous soumettrons au Conseil notre stratégie à court terme, qui précise la façon dont nous entendons procéder.

Dans la même optique, je sais que je parle en votre nom en appelant à une prompte résolution des situations de crise, qui risquent d’accroître l’instabilité dans plusieurs pays où nous avons investi d’importantes ressources afin d’exploiter leur potentiel et promouvoir le développement humain en général. J’espère également que, sous les auspices de l’Union africaine et des organisations économiques régionales, nous pourrons tenir à distance le spectre d’une résurgence de l’instabilité, qui ne peut qu’affaiblir nos économies et replonger des millions de personnes dans la pauvreté.

Si les prix des produits alimentaires ont baissé d’une façon générale, le pouvoir d’achat de millions de pauvres a, lui aussi, diminué. L’an dernier, les Gouverneurs ont approuvé l’utilisation de ressources du compte d’excédents pour aider les pays touchés par la crise alimentaire. En complément de la restructuration de notre portefeuille, nous avons pu, en date du mois passé, approuver près de 600 millions de dollars, dont 360 millions ont déjà été décaissés.

Dans le cadre de notre réponse à la crise, nous restons concentrés sur le court terme tout en maintenant le cap sur nos défis à long terme dans le secteur agricole. Nous sommes convaincus que l’infrastructure, le secteur privé et la gestion de l’eau constituent nos grands atouts dans cette quête d’une meilleure productivité.

Voilà pourquoi, dans notre Stratégie à moyen terme, notre appui au secteur agricole privilégie deux domaines : l’infrastructure rurale et la gestion de l’eau. Nous y avons déjà engagé 220 millions d’unités de compte en 2008, de même que nous investissons pour l’adduction d’eau et l’assainissement dans les pays où la Banque est devenue leader du secteur.

C’est également la raison pour laquelle notre Département du secteur privé a intensifié ses activités de soutien à l’agriculture, à travers l’octroi direct de fonds, l’appui à des banques actives auprès des PME agricoles et le financement de projets de production d’engrais dans différentes régions.

Le mois dernier, avec le secrétaire d’État français chargé de la Coopération, j’ai inauguré à Paris un Fonds d’investissement pour l’agriculture en Afrique, en tous points conforme à cette orientation stratégique qui consiste à promouvoir l’investissement privé dans tout le secteur agricole et sur toute la chaîne de valeur.

Le capital initial du fonds, qui ciblera principalement les PME, s’élèvera à 200 millions d’euros, et il est prévu de porter ce montant à 500 millions. J’espère que d’autres partenaires nous rejoindront dans ce fonds qui devrait être pleinement opérationnel au début de 2010.

Naturellement, nous continuons de soutenir l’Alliance pour une révolution verte en Afrique ; nous travaillons avec elle à la mise en œuvre du Mécanisme africain de financement du développement des fertilisants.

Mais accroître la productivité ne suffit pas. La croissance doit être inclusive et partagée. Les jeunes Africains, dans les zones rurales, dans les villes, dans les États fragiles aspirent à un avenir qui leur donne leur chance. Dans cet esprit – à la suite des travaux de la Commission africaine, dans laquelle j’ai eu le privilège de servir – nous avons lancé cette semaine à Copenhague, avec le Premier ministre danois, le Fonds africain de garantie pour la jeunesse africaine ainsi qu’une initiative en faveur de l’énergie durable.

Mais faire plus ne suffit pas. Il faut des résultats, il faut être efficace. C’est pourquoi j’ai le plaisir de vous rendre compte des progrès accomplis dans le domaine des processus opérationnels, de la passation des marchés et du renforcement de la gestion financière des projets.

Nous continuerons de renforcer nos capacités internes, mais aussi le cadre des résultats, nos pratiques opérationnelles, les examens par les pairs et la réactivité opérationnelle. Nous avons mis en œuvre dans l’ensemble de la Banque un Plan d’action pour la qualité et les résultats. Nous testons également un Outil d’examen de la préparation pour améliorer la qualité à l’entrée, et nous avons lancé un système automatisé d’établissement de rapports sur les résultats afin de mieux suivre les progrès réalisés. Nous avons rajeuni le système de rapports d’achèvement pour présenter un tableau plus complet de la contribution de la Banque aux résultats en matière de développement. Les premiers progrès sont très encourageants, mais il reste beaucoup à faire.

Nous devons, nous en sommes conscients, continuer à renforcer nos capacités internes et à former un personnel responsable et motivé, capable de mettre en œuvre un aussi vaste programme. Nous appliquons le nouveau système d’évaluation des performances ; deux cent trente nouveaux membres du personnel nous ont rejoints en 2008 et nous en attendons trois cents autres avant la fin de l’année, dont quatre-vingt sept sont déjà en place. Des problèmes subsistent néanmoins dans certains domaines clés. Nous savons ce qu’il faut faire et nous ne ménageons pas nos efforts pour apporter la réponse appropriée.

Vous êtes nombreux à nous avoir exhortés à accélérer la décentralisation et à déléguer plus de responsabilités aux bureaux sur le terrain. Nous ne cessons d’avancer sur ce front, et l’évaluation préliminaire externe fait apparaître un impact significatif sur le portefeuille.

Nos effectifs sur le terrain ont doublé depuis 2007. Nous comptons un plus grand nombre d’experts sectoriels, de chargés de programmes pays et d’économistes pays. Le véritable problème maintenant est de définir le mode de délégation des pouvoirs et du transfert des responsabilités dans un cadre fiduciaire solide assorti de contrôles.

À cet effet, trois nouveaux instruments ont été mis au point depuis notre dernière rencontre, et une nouvelle matrice de délégation de l’autorité a été publiée en juillet 2008 ; enfin, la plupart des contrats devraient être approuvés dans les bureaux extérieurs, ce qui améliorera l’efficacité de leur traitement. Nous renforçons actuellement notre aptitude à respecter nos politiques opérationnelles, notamment au moment de nous engager dans des projets d’infrastructure ambitieux. C’est pourquoi nous consolidons notre Unité de contrôle de la conformité et de suivi. Dans la même optique, nous avons renforcé l’indépendance de notre Bureau d’évaluation externe et sensiblement dynamisé notre Unité de l’intégrité et de la lutte contre la corruption.

Mais il ne suffit pas de faire plus et mieux ; nous devons aussi améliorer l’efficacité de notre communication pour toucher les gouvernements, les organisations de la société civile, les milieux d’affaires, la jeunesse africaine et nos partenaires. Nous comptons donc réorganiser notre communication conformément à la stratégie récemment adoptée.

Nous sommes déterminés à intensifier notre nouveau rôle contracyclique de façon responsable, en suivant de près l’évolution des pressions qui s’exercent sur nos ressources et la situation de notre capital-risque, mais aussi en gardant à l’esprit que vous – nos actionnaires et garants en dernier ressort du capital de la Banque – devez faire face à une concurrence accrue dans les finances de vos pays respectifs. Ces turbulences de l’économie mondiale, qui nous imposent de faire plus, nous incitent en même temps à la prudence et à la rigueur dans l’exercice de nos responsabilités fiduciaires.

Aucune de ces réalisations n’aurait été possible sans le soutien de nos actionnaires, nos Gouverneurs, nos partenaires, notre direction et notre personnel, auxquels je rends ici hommage. Je salue notre partenariat avec les institutions sœurs, les institutions de Bretton Woods, les organismes bilatéraux, les institutions des Nations unies et les fondations.

Plusieurs fois ces derniers mois, on m’a demandé quelles opportunités avait créé la crise actuelle. J’ai beaucoup réfléchi à cette question. Ma première réflexion est que, depuis trente ans, le programme des réformes en Afrique a apporté des avantages importants, et notamment une plus grande résilience aux chocs extérieurs. Mais en réalité, les pays africains ont eu peu de marge de manœuvre pour définir leurs agendas nationaux. Cela ne signifie pas que les conseils extérieurs étaient mauvais, mais ils privaient souvent les dirigeants africains de l’espace nécessaire pour élaborer leurs propres stratégies nationales.

Dans tous les types d’économies (à maturité, émergentes, à faible revenu), la crise a créé une série de nouveaux problèmes stratégiques pour lesquels personne n’a de solution miracle.

À partir du moment où nous acceptons la nécessité d’une croissance soutenue et partagée, il est impératif que les pays trouvent eux-mêmes leur propre voie pour y parvenir.

À l’heure où l’on remet en question des idéologies, des doctrines et des vérités économiques acceptées de longue date, il est peut-être temps pour les Africains de paraphraser l’ancien leader chinois, Deng Xiao Ping, et de trouver « le chat magique, qu’il soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape les souris ».

Ma deuxième réflexion est la suivante : depuis les années 1960, la trajectoire économique de l’Afrique a été jalonnée d’épisodes de croissance, suivis de périodes prolongées de stagnation. Les facteurs intérieurs ont certes joué un rôle majeur, mais un élément déterminant est aussi le cycle très fluctuant du cours des produits de base.

Depuis trop longtemps, la croissance africaine dépend des cours de ces produits de base et démontre les limites d’une mondialisation basée sur des matières premières ; de toute évidence, celles-ci ne seront jamais un moteur de croissance à long terme. Le moteur ne peut être que la diversification, l’esprit d’entreprise, l’ajout de valeur et l’exploitation des nouvelles opportunités du marché que crée inévitablement – selon le modèle schumpétérien classique – une crise comme celle-ci.

Pour se découpler de la mondialisation basée sur les matières premières, l’Afrique doit développer ses infrastructures et réaliser l’intégration de ses marchés, mais aussi renforcer les compétences de sa main-d’œuvre dans un contexte de gouvernance publique efficace et d’une économie menée par le secteur privé. Tous ces éléments sont au cœur de notre Stratégie à moyen terme, et cette crise démontre peut-être plus que jamais le rôle central qu’elle peut jouer.

Pour conclure, permettez-moi de vous dire que je reste résolument optimiste pour l’Afrique et ses perspectives économiques. Je suis persuadé que les principes fondamentaux sur lesquels reposaient les performances de l’Afrique depuis dix ans restent solides. Ils ne se résumaient pas au super cycle des produits de base. Si nous prenons les bonnes décisions, l’Afrique sortira de cette crise, prête à reprendre son envol.

Notre tâche est de contribuer à ce que cela se produise, en protégeant les acquis, en limitant les dégâts et en trouvant un juste équilibre entre une réponse à court terme et le maintien du cap sur les objectifs à long terme de la transformation économique. Voilà ce que la Banque africaine de développement est déterminée à faire, avec votre soutien.

Je vous remercie de votre attention.