L’agriculture, une activité économique : Considérer l’agriculture comme une possibilité d’investissement

16/02/2016
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par Akinwumi Adesina

Les petits exploitants africains sont le secteur privé, soit le plus vaste segment économique du continent. S’ils considèrent l’agriculture comme une activité économique, les petits exploitants comme des clients et des entrepreneurs, et les entreprises comme des organismes qui veulent faire des petits exploitants leurs clients et fournisseurs, les décideurs politiques et les investisseurs peuvent tirer parti des actifs existants de l’Afrique pour susciter une transformation économique au lieu d’essayer de la construire à partir de rien.

J’ai été récemment nommé Président de la Banque africaine de développement. Le concept de banque de développement n’est pas forcément intuitif : la plupart des banques n’ont pas une vocation sociale explicite. Par contre, ce qui définit une banque, c’est la façon dont elle exerce ses activités, quelles qu’elles soient.

C’est pourquoi lorsque je parle de l’agriculture, je dis que je porte ma casquette de banquier, et non ma casquette « développement ». L’agriculture n’est pas un mode de vie. Ce n’est pas un secteur social ni une activité de développement, en dépit de ce qu’en disent certains. L’agriculture est une activité économique. Plus nous la traiterons comme une activité économique, comme une façon de créer de la richesse, plus elle contribuera au développement et elle améliorera les conditions de vie des populations.

Un moyen de traiter l’agriculture comme une activité économique consiste à inciter le secteur privé à participer davantage à ses activités. Lorsque j’étais ministre de l’Agriculture au Nigéria, la chose la plus importante que j’aie dû comprendre était que le gouvernement ne pouvait pas engendrer une transformation agricole, mais seulement la rendre possible en donnant aux entreprises la possibilité d’y participer. Nous pouvions y arriver en mettant en place les bonnes politiques et la réglementation nécessaire, en créant des institutions solides, et en construisant des infrastructures suffisantes. Cependant, il n’y a guère d’autres mesures relativement efficaces que le gouvernement puisse prendre. C’est au secteur privé qu’il appartient de mener la transformation agricole.

Le problème qui s’est posé au Nigéria était que le secteur privé était pratiquement inexistant dans le secteur agricole. Prenons l’exemple des engrais et des semences. Pendant 40 ans, le gouvernement fédéral a fourni ces intrants et les a, en théorie du moins, transmis aux petits exploitants agricoles qui en avaient besoin, par l’intermédiaire de nombreux niveaux de pouvoir allant de l’État à l’administration locale. Si ce n’est que la théorie était rarement mise en pratique. D’après nos données, seulement 11 pour cent des engrais achetés par le gouvernement finissaient aux mains des agriculteurs. Comme il était aussi rare que les semences atteignent leur destination théorique, certains fournisseurs ont commencé à vendre au gouvernement des céréales à la place – des semences de contrefaçon. En fait, ce système avait été mis en place pour profiter aux entrepreneurs qui menaient des activités d’acquisition de rentes, et non aux petits exploitants censés en tirer parti.

Au vu de la corruption et de l’inefficacité endémiques, il n’était pas difficile d’expliquer pourquoi un pays de 84 millions d’hectares importait pratiquement tous ses aliments. Nous avons décidé de tenter de remplacer l’agriculture d’État par un ensemble de petites et moyennes entreprises aux activités extrêmement variées, allant de la fourniture des intrants aux petits exploitants agricoles au transport, à la transformation et à la vente des aliments. Ces entreprises éviteraient les lourdeurs bureaucratiques du gouvernement et mettraient sur pied des chaînes d’approvisionnement direct des communautés locales, dont nous espérions qu’elles aient d’importantes retombées.

Nous avons démantelé le système d’achats public en moins de 100 jours. Au cours des deux années suivantes, le nombre de semenciers actifs au Nigéria est passé de 11 à plus de 100, et les investisseurs privés ont investi 5 milliards de nairas dans le nouveau marché des engrais. Des acteurs importants tels que Syngenta, qui avait cessé ses activités au Nigéria en raison de la corruption, ont fait leur réapparition sur le marché. Nous comptons aujourd’hui plus de 5000 entreprises familiales qui vendent directement les produits de ces sociétés – et qui proposent une formation agricole informelle – aux agriculteurs.

Je ne veux certes pas dire que c’est simple. Il ne suffit pas que le gouvernement cesse de vendre les engrais et les semences pour avoir la certitude que le secteur privé prendra la relève. Il nous a fallu démontrer l’existence de perspectives commerciales : les agriculteurs souhaitaient acheter ces produits. Cependant, en l’absence d’offre, il leur était bien difficile d’exprimer leur demande. Le problème était classique et auto-entretenu.

Du côté de la demande, il s’agissait de rendre les engrais et semences suffisamment abordables pour que les petits exploitants les essaient. Nous avons donc instauré des subsides à hauteur de 50 pour cent de leur prix, tout en prévoyant qu’au fil du temps, les agriculteurs financeraient progressivement une plus grande part de leurs achats. Les subsides n’ont certes rien de neuf, mais nous avons innové par la création d’un nouveau mécanisme très différent de ce qui se fait habituellement : le programme de portefeuille électronique eWallet. Comme nous savions qu’il y avait 130 ou 140 millions de téléphones portables au Nigéria, le téléphone semblait être le meilleur moyen d’atteindre des millions d’agriculteurs. Par la même occasion, le programme eWallet nous a aidés à entrer en contact avec les agriculteurs : non seulement nous avons ainsi obtenu davantage d’informations quant à la population que nous voulions servir, mais celle-ci disposait d’un moyen de communiquer avec nos services. Oui, le programme eWallet consiste à fournir des bons pour des engrais et semences, mais il consiste aussi à mettre en place un espace de dialogue qui nous permettra à l’avenir d’interagir avec des millions de petits exploitants autrefois inaccessibles. Depuis peu, nous utilisons aussi le réseau eWallet pour fournir d’autres prestations, notamment des bons pour des compléments alimentaires.

Certains esprits critiques disaient que nous étions fous d’utiliser le téléphone portable pour effectuer des transactions avec des personnes qui savaient à peine lire et écrire, mais nous savions que celles-ci utilisaient déjà leur téléphone pour organiser l’envoi de fonds par des membres de leur famille vivant en ville, ce qui nous a appris qu’elles accordaient davantage de confiance à la téléphonie mobile que la plupart des institutions gouvernementales. Notre priorité fut de veiller à la traduction de l’interface téléphonique dans les langues locales. eWallet compte aujourd’hui 15 millions d’abonnés, et je suis très fier que plusieurs millions de ces abonnés soient des agricultrices, que les programmes agricoles ont généralement oubliées.

Le programme eWallet a contribué à établir la demande. Toutefois, pour que les agriculteurs achètent de grandes quantités d’engrais et de semences, nous devions veiller à ce que ces engrais et semences soient disponibles. Il était donc aussi indispensable d’assurer l’offre. Un problème se posait : les nouvelles entreprises agricoles manquaient de capitaux. Nous l’avons résolu en facilitant leur accès au crédit. Le ministère de l’Agriculture a collaboré avec la Banque centrale du Nigéria afin de lancer une nouvelle initiative visant à partager les risques avec les banques et à les encourager à accorder plus de prêts aux entreprises agricoles. Grâce à ces nouvelles garanties, le montant total annuel des prêts accordés par les banques au secteur agricole est passé d’environ 10 milliards de nairas à plus de 40 milliards de nairas.

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J’ai décidé de vous raconter cette histoire relative au Nigéria parce qu’elle illustre bien les quatre principes directeurs que j’ai adoptés lors de ma nomination auprès de la Banque africaine de développement. Tout d’abord, les petits exploitants agricoles peuvent être des clients. Deuxièmement, les entreprises veulent bien les servir si les conditions sont favorables. Troisièmement, la téléphonie mobile peut faciliter des transactions dont le coût était autrefois prohibitif. Quatrièmement, l’échelle. L’Afrique est le continent qui affiche la croissance la plus rapide au monde ; sa population dépasse déjà le milliard d’habitants. La plupart de ceux-ci gagnent leur vie en cultivant de petits lopins de terre. Une institution dédiée à la croissance inclusive en Afrique doit donc s’efforcer d’atteindre tous les petits exploitants africains.

L’agriculture a vu aboutir d’innombrables projets pilotes. Il m’arrive d’ailleurs de dire en plaisantant que nous avons trop de pilotes, et pas assez d’avions pour leur permettre de voler. Outre ces projets pilotes, nous disposons de l’expérience engrangée par plus de 50 pays africains différents, dont nous pouvons nous inspirer. Le Kenya nous a appris à mettre en place un secteur horticole florissant. L’Éthiopie nous a appris à améliorer la vulgarisation agricole. La Tanzanie a réussi à créer des couloirs de croissance. Le Rwanda a compris la propriété et l’enregistrement fonciers. Le Mozambique et le Ghana ont découvert des modes de financement innovateurs du développement agricole. Nous devons tirer des enseignements de ces expériences et appliquer les leçons apprises à grande échelle.

La Banque africaine de développement est bien placée pour le faire, puisque nous disposons de ressources et nous entretenons des relations avec tous les pays de ce continent. Actuellement, nous consacrons environ 8 pour cent de notre portefeuille à l’agriculture (j’ai l’intention d’augmenter ce pourcentage), mais pratiquement tout ce que nous faisons a des répercussions sur l’agriculture, puisque nous mettons l’accent sur les investissements en infrastructures. Nos travaux visant à construire des routes, à produire de l’énergie et à créer des réseaux de télécommunication aideront les agriculteurs autant que tout un chacun, pour peu qu’ils soient bien menés. Il nous faut réfléchir de manière globale à nos investissements dans les infrastructures, de sorte qu’ils forment le fondement d’une stratégie établissant un lien entre les petits exploitants et l’économie structurée en plein essor.

Toutefois, il est vrai que la Banque africaine de développement est bien modeste par rapport aux investissements nécessaires en faveur de l’agriculture africaine. Comme toute entreprise, nous devons recourir à des fonds empruntés. M’appuyant sur les enseignements tirés au Nigéria, j’espère utiliser notre bilan pour partager une part du risque de crédit inhérent aux prêts en faveur du secteur agricole africain.

Les banques considèrent l’agriculture comme un énorme risque. Il ne doit pas en être ainsi. Si nous utilisons nos ressources pour garantir quelques prêts et aider les banques à accorder plus volontiers des prêts à ce secteur, je crois que nous pouvons débloquer les milliards de dollars nécessaires pour stimuler les nouvelles entreprises et aider le secteur à bien fonctionner. Nous ne manquons pas d’entrepreneurs désireux de répondre aux besoins des agriculteurs, mais seulement de capitaux. Si les entrepreneurs disposent des ressources dont ils ont besoin, l’agriculture pourra fortement se rapprocher de ce qu’elle doit être : une activité économique.

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On oublie facilement que ce sont les petits exploitants agricoles qui sont les plus nombreux dans le secteur privé agricole africain. Pendant des dizaines d’années, l’agriculture a été considérée comme une activité de subsistance dont l’objectif le plus ambitieux était d’assurer la sécurité alimentaire des ménages concernés. Mais la vie, ce n’est pas seulement avoir assez de nourriture pour survivre. Les agriculteurs veulent consommer une nourriture nutritive qui les aide à s’épanouir. Au-delà de la nourriture, ils veulent une éducation, la santé et un logement, du confort et un avenir prometteur, et s’ils en ont l’occasion, ils investiront dans tout cela.

Lorsque j’étais petit garçon, à l’école du village, toutes les classes étaient pleines quand la récolte était bonne. Mais quand la pluie venait à manquer et la récolte était insuffisante, les familles devaient retirer leurs enfants de l’école et les envoyer travailler. Nombre de mes camarades de classe, dont les capacités intellectuelles n’étaient pas à remettre en cause, ont dû mettre un terme à leurs études pour éviter que leur famille ne meure de faim.

Envoyer ses enfants à l’école lorsque la nourriture ne manque pas est une décision économique et, malheureusement, il en va de même de la décision de déscolariser ses enfants lorsque la main-d’œuvre qu’ils représentent est indispensable au bon fonctionnement du ménage. Si le secteur du développement commence à traiter l’agriculture comme une activité économique, les centaines de millions de petits entrepreneurs à la tête d’exploitations agricoles pourront faire de meilleurs choix.

Mon père, qui a grandi à la ferme, me disait toujours que « l’agriculture ne rapporte pas ». Lorsque les agriculteurs n’ont pas accès à la finance, aux intrants, à l’information ou aux marchés, c’est le cas. Mais la valeur intrinsèque de l’agriculture est élevée, et nous devons en profiter.

L’agriculture peut être rentable. Des centaines de millions de petits agriculteurs, des milliers d’entreprises agricoles locales et des centaines de semenciers et de sociétés alimentaires la rendront rentable, pour autant que la communauté du développement et les gouvernements soient prêts à tenter quelque chose de nouveau.

Et lorsque je parle de rentabilité, j’emploie ce terme dans son sens le plus large. Oui, l’agriculture apportera des revenus aux petits exploitants, et oui, elle sera rentable pour les entrepreneurs actifs dans ce secteur. Mais elle sera aussi rentable en ce qu’elle apportera à des centaines de millions d’Africains une meilleure santé et une vie plus heureuse, et elle rendra l’Afrique plus forte.

L’histoire de l’auteur

Pour moi, la pauvreté n’a rien de théorique : je suis né pauvre, et je suis sorti de la pauvreté.

Mon père a grandi dans une ferme. Il a saisi la chance de sa vie lorsqu’un bienfaiteur l’a emmené à Lagos et inscrit à l’école primaire à l’âge de 14 ans.

J’ai moi-même fréquenté une école secondaire de village, où il n’y avait ni électricité ni plomberie. Mes camarades de classe, les enfants des agriculteurs, fréquentaient l’école lorsque les récoltes étaient bonnes. Ils la quittaient lorsque les récoltes étaient mauvaises ou en cas de chute des prix.

Mon père m’a dit : « Mon fils, on ne peut pas savoir ce que Dieu fera de toi, plus tard. Si un jour tu deviens un personnage important, souviens-toi des pauvres. Fais sortir de la pauvreté les agriculteurs pauvres. »

J’ai les connaissances nécessaires pour travailler dans le secteur agricole grâce à mon doctorat en économie agricole de l’Université de Purdue, mais ce sont les paroles de mon père et l’expérience de mon enfance qui m’ont donné pour ambition de me servir de l’agriculture pour faire sortir des millions de gens de la pauvreté.

En tant que ministre de l’Agriculture du Nigéria, avec l’aide de mon équipe, j’ai contribué au lancement d’une transformation agricole qui a eu des conséquences pour 14,5 millions d’agriculteurs pauvres. Aujourd’hui, alors que je préside la Banque africaine de développement, ma passion reste intacte. C’est en traitant l’agriculture comme une activité économique que nous assurerons la relance économique des communautés rurales d’Afrique.

Akinwumi Adesina est président de la Banque africaine de développement. 

La version anglaise de cet article a été publié dans Foreign Affairs.