L’agriculture, clé du développement de l’Afrique

30/09/2014
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À l’occasion de la commémoration par la Banque africaine de développement, le lundi 29 septembre 2014 à Abidjan, de l’Année de l’agriculture et de la sécurité alimentaire en Afrique, Chiji Ojukwu, directeur du Département de l’agriculture et de l’agro-industrie de la BAD, fait le point sur l’agriculture africaine et sur son importance pour le continent.

Quelles sont les principales cultures vivrières et de rapport qui pourraient aider le continent à assurer sa sécurité alimentaire et réduire sa pauvreté ? Quelles sont les actions concrètes menées par la BAD en soutien de ces cultures ?

Chiji Ojukwu : Les cultures désignées comme étant stratégiques par la CUA en Afrique sont le maïs, le riz, le manioc et le blé. Ces cultures sont également celles sur lesquelles se concentre l’appui de 60 millions de dollars US accordé par la BAD à l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA), au Centre international de recherche agricole dans les zones sèches (ICARDA), à AfricaRice et à l’Institut international de recherche en politiques alimentaires (IFPRI). Cependant, la nouvelle politique et stratégie agricole de la Banque [2015-2019] prévoit aussi de soutenir le développement de chaînes de valeur agricole liées à ces cultures ; ce qui impliquera des ajouts de valeur accrus tout au long de la chaîne d’approvisionnement. L’appui futur aux infrastructures agricoles de l’Afrique comprendra des investissements en irrigation, en routes d’accès et en sources d’énergie hors réseau en milieu rural. De plus, au moyen de concours ne portant pas sur la recherche, la Banque investit dans le développement d’infrastructures nécessaires au cheptel et à la pêche, notamment en aquaculture.

Que faire pour développer les échanges agricoles entre les pays africains ?

Chiji Ojukwu : Dans un environnement de plus en plus globalisé, la part de l’Afrique sur le marché agricole mondial reste limitée, au niveau de 2 % seulement. Le commerce régional n’y a jusqu’ici joué qu’un rôle marginal. C’est d’Afrique de l’Est que s’effectue la part la plus élevée des exportations alimentaires de l’Afrique, à tout juste 16 %, alors qu’elle est de 45,3 % pour l’Asie de l’Ouest [1]. Aujourd’hui, le volume des échanges internes de l’Afrique est faible, ne représentant que 10 % du commerce total du continent. Dans le cas des pays en développement de l’Asie, la part des échanges intrarégionaux sur le total des échanges se situait à environ 17 % en 2010. Pour les pays membres de l’Union européenne, la part correspondante dépassait 60 %.

Pour accroître le commerce agricole de l’Afrique, il sera nécessaire d’apporter des changements aux politiques de subvention des pays riches, d’étendre l’accès aux marchés et de résoudre les contraintes qui s’exercent au niveau de l’offre, notamment sous la forme de mauvaises infrastructures et de financements limités pour le commerce. Les principaux facteurs qui entravent le développement des échanges intra-africains sont notamment le peu d’intégration régionale, une diversification économique insuffisante, la persistance de conflits, des problèmes d’infrastructures et de passage aux frontières, et le faible degré d’ajout de valeur. L’Afrique importe chaque année pour 25 milliards de dollars US en produits alimentaires. Des améliorations aux niveaux de l’ajout de valeur et de la transformation de produits pourraient relever les offres internes et remplaceraient des importations par la production et le commerce internes.

Malgré les efforts de la BAD et des gouvernements d’Afrique, il y toujours des manques de productivité agricole. Comment allons-nous réduire l’énorme déficit du financement agricole en Afrique ?

Chiji Ojukwu : Les rendements agricoles sont faibles et le secteur agricole africain est le moins productif du monde, car sa productivité moyenne se situe à 36 % du niveau mondial. Les importations alimentaires annuelles de l’Afrique dépassent les 25 milliards de dollars US. Le continent importe actuellement plus de 23 millions de tonnes de céréales chaque année et, d’après les projections, le déficit de ses échanges alimentaires devrait dépasser 98 millions de tonnes d’ici à 2050. Seule une part de 34 % de la population rurale de l’Afrique habite à 2 km d’une route ouverte en toute saison, alors qu’elle est de 90 % environ dans les pays d’Asie de l’Est et du Pacifique [2]. D’après le Diagnostic infrastructurel de pays pour l’Afrique (AICD), 39 millions d’hectares de terres agricoles se prêtent à l’irrigation, alors que le pourcentage de terres arables irriguées sur le continent n’est que de 7 % (à peine 3,7 % en Afrique subsaharienne) [3]. Par une augmentation annuelle de 3,6 % des investissements en irrigation sur le continent, il serait possible de tripler les superficies de cultures irriguées et de les porter à 22 millions d’hectares d’ici à 2050 [4].

Entre 1967 et 2013, la Banque a investi plus de 12 milliards de dollars dans le secteur agricole africain. Comme environ 65 % de la population de l’Afrique vit en milieu rural, les gouvernements auront à investir davantage en infrastructures rurales pour assurer une croissance partagée. Le financement futur de l’agriculture devra faire appel à des moyens nouveaux et innovants. Mais cela doit commencer par le respect de l’Engagement de Maputo prévoyant que les pays d’Afrique consacrent au moins 10 % de leur budget national à l’agriculture. La promotion d’investissements d’ancrage et de programmes de plantations satellites serait de nature à apporter la technologie et l’innovation requises pour combler le déficit de la balance alimentaire. Par des réformes foncières radicales, il serait possible de placer des millions d’hectares de terres sous des régimes d’occupation plus équitables et sécurisés, et d’attirer d’importants investissements « gagés » vers le secteur. La BAD travaillera avec les comités de mobilisation de ressources et ses partenaires pour substantiellement réduire les déficits de financement.

Comment se présentera la nouvelle stratégie agricole de la Banque, qui sera lancée en 2015 ?

Chiji Ojukwu : La nouvelle politique et stratégie de la Banque en matière d’agriculture et d’agro-industrie [2015-2019] vise à promouvoir les chaînes de valeur agricole et de porter le secteur en tête des priorités du programme de transformation du continent en renouvelant le cadre dans lequel la Banque exerce son rôle. Elle se concentre sur trois domaines aux effets mutuellement synergiques : (i) étendre les infrastructures agricoles ; (ii) promouvoir l’agro-industrie et l’innovation ; et (iii) établir la résilience et promouvoir la gestion durable des ressources naturelles. De plus, notre stratégie conçoit aujourd’hui l’agriculture comme une activité profitable pour l’Afrique et accorde la priorité à l’essor de petites exploitations agricoles, car elles jouent un rôle vital dans la stimulation de la croissance, la réduction de la pauvreté et l’assurance d’une sécurité alimentaire et nutritionnelle. La nouvelle politique mettra aussi l’accent sur la création d’emplois agricoles et agro-industriels pour les jeunes, et prévoit des initiatives spéciales pour autonomiser les femmes.