Au-delà des ressources minières - Gérer les risques et exploiter les atouts de l’Afrique pour promouvoir la croissance - Le président de la BAD Donald Kaberuka

15/11/2007
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Evènement : Conférence économique africaine, 2007

Je suis heureux de constater que bon nombre de nos éminents économistes et décideurs sont présents à cette rencontre et j’espère que vos échanges seront fructueux. Comme je l'ai dit l'année dernière, lors de notre première conférence qui s’est tenue à Tunis, notre objectif est d’utiliser notre pouvoir de mobilisation pour permettre aux professionnels et aux groupes de réflexion d’Afrique ainsi qu’à leurs homologues des autres continents de réfléchir ensemble à la situation économique de l'Afrique. Je suis impressionné par la portée, la diversité et la dimension continentale des communications préparées pour cette conférence et qui touchent à un large éventail de domaines. Mon rôle est de vous encourager et de vous assurer de notre engagement total en faveur de ce programme.

Au moment où nous nous réunissons ici, il y a de très nombreux éléments qui prouvent que les résultats économiques des pays africains se sont régulièrement améliorés au cours des cinq dernières années. À cela, il y a des raisons internes et externes et les perspectives restent prometteuses pour l'année prochaine, à moins qu’il n’y ait un fort ralentissement de l’activité l'économique sur le continent et ailleurs.

Toutefois, le fait que la croissance ne soit pas au rendez-vous dans tous les pays constitue une source de préoccupation; il y a des problèmes liés aux emprunts durables (et non durables) et au fait que la croissance est, à l'heure actuelle, loin d’être généralisée. En outre, nombreux sont ceux qui reconnaissent que les flux d’investissements directs étrangers restent relativement faibles dans d'autres pays, sauf dans l'industrie extractive, et que les structures de production de nombreux pays n'ont guère évolué.

À l'heure où nous sommes réunis ici, certains analystes pensent que les relations entre l'Afrique et le reste du monde rentrent peut-être dans une nouvelle phase : au lieu d'être un lieu de contrôle et d'influence politique, l'Afrique semble être un continent où les intérêts économiques rivalisent pour accéder à richesses minières et pétrolières dont il recèle.

Malgré cette ambiance plutôt empreinte d'enthousiasme, il convient de s'arrêter pour réfléchir. Ce n'est pas la première fois que les économies africaines connaissent une croissance tirée par le boom des matières premières. Cela s'est passé dans les années 1950 et 1970.

Sujets de préoccupation

Des risques subsistent dans l'économie mondiale et il va sans dire que toute baisse de l'activité économique, du moins après les premiers effets, toucherait dans une certaine mesure l'Afrique. Les risques sont peut-être minimes, mais ils sont réels et il suffit de regarder la succession des événements récents sur les marchés financiers. Certains pensent que nous sommes relativement à l’abri du fait de notre faible intégration au marché mondial, mais dans quelle mesure le sommes-nous ?

La délinquance sur le marché des prêts hypothécaires à risque s'étend rapidement aux marchés des titres adossés à des actifs et aux produits de crédits structurés. Les incertitudes concernant le degré d’expositions réelles des institutions financières et l’aversion au risque de contrepartie exercent rapidement une pression sur plusieurs grandes institutions et certaines banques centrales commencent à intervenir pour injecter des liquidités.

Les marchés ont très bien résisté dans le passé, mais il subsiste des problèmes non résolus qui présentent des risques systémiques pour l'économie mondiale.

D'aucuns pensent que l'innovation financière rapide qui a été bénéfique pour la croissance pose également le problème en ce qui concerne les fondamentaux : la qualité du crédit, la transparence, la gestion des risques dans un contexte caractérisé par des produits financiers complexes qui sont l’apanage de quelques experts. Tout cela provoque des incertitudes contre lesquelles les économies africaines, bien que petites, ne peuvent se prémunir. Les ajustements internationaux désordonnés touchent toutes les régions du monde. Cela dit, les analystes semblent s'accorder sur le fait que la demande de matières premières demeure forte et que les ajustements désordonnés sont peu probables.

Le deuxième problème qui mérite notre attention est le fait que la phase de croissance actuelle est en grande partie impulsée par les ressources minières et leurs retombées positives. Il s'agit d'effets de prix et non de changement de structures de production. Nous avons accumulé une expérience considérable en matière de gestion des booms des matières premières qui ont, par le passé, donné lieu à des prêts (et des emprunts) non soutenables ainsi qu’à un relâchement de la discipline financière ; cela s’est même traduit par ce que l'on a appelé par euphémisme, « déficit démocratique ».

Même si deux tiers des Africains vivent actuellement dans des pays dont le taux de croissance est supérieur à 5 %, les autres habitent dans des pays dont les économies croissent très peu ou se contractent, et c'est ce qui constitue notre troisième sujet de préoccupation. Cette situation est exacerbée, dans le cas des pays non exportateurs de pétrole, par les effets conjugués des cours élevés du pétrole et, récemment, de la hausse des prix des denrées alimentaires. En ce qui concerne les populations prisonnières des zones en proie à des conflits, le revenu réel par habitant subit une baisse relativement forte et la pauvreté s'aggrave au lieu de diminuer, même si ces conflits sont asymétriques et circonscrits.

Le quatrième problème est le scepticisme persistant des investisseurs. En dépit des rapports « Doing business » positifs qui font état d'amélioration et reflètent les progrès ainsi que la situation réelle sur le terrain, les perceptions évoluent, mais très lentement, ce qui ne devrait pas nous surprendre.

Hier, je participais à une réunion à Berlin en compagnie de responsables du gouvernement allemand, de représentants d’organisations bancaires, d’institutions de crédit à l'exportation et de chefs d’entreprise d’Allemagne. Nous discutions de la manière dont on pouvait accélérer les possibilités de croissance en Afrique grâce à l’augmentation des flux d'investissement. Pendant l'une des manifestations, je me suis retrouvé assis à côté d'un homme d'affaires qui dirigeait l'une des plus grandes compagnies métallurgiques d'Europe. Il nous a dit que la présence de son entreprise se limitait à l'Égypte et à l'Afrique du Sud. Lorsqu'on lui a demandé ce qui le dissuadait d'étendre son activité au reste du continent, il a mentionné, comme on pouvait s'y attendre, les facteurs ci-après par ordre décroissant : le manque de main-d’œuvre qualifiée, l'absence d'infrastructure fiable et de l'État de droit. « Nous connaissons si peu le reste de l’Afrique », a-t-il poursuivi. En ce qui concerne les agences du crédit à l'exportation, les préoccupations sont toujours les mêmes depuis des années : non-respect des obligations contractuelles par les autorités ; incapacité à exécuter les contrats et l'expropriation et/ou d'autres actes souverains, guerres, révolutions et troubles civils.

La conclusion provisoire que l'on peut tirer à ce stade est que le continent, quoiqu'en plein essor, fait toujours face, à tous points de vue, à des défis importants réels ou perçus qu'il faut relever. Aujourd'hui la croissance est de nouveau à l’ordre du jour, même si certains disaient que cela toujours été le cas ! Tout le monde s'accorde sur les fondamentaux. À l’heure actuelle, nous sommes tous partisans « du Consensus de Monterrey » (censé remplacer le consensus de Washington). Mais quelle est la prochaine étape ?

Premièrement, il est évident que nos pays emprunteront des voies différentes en fonction de leurs richesses, de leur histoire et de leur situation géographique. Certains pays sont riches en ressources alors que d'autres en possèdent peu ; certains sont insulaires et très peu peuplés ; certains bénéficient d'un appui conséquent de la part des donateurs et possèdent un important réservoir de talents alors que d'autres sont peu soutenus par les donateurs ou ne le sont pas du tout. Toutefois, pour bénéficier de ce soutien, ces pays devront profiter de la marge d’action qui leur est offerte et l’exploiter pleinement, en d'autres termes, il faudra qu’ils soient en mesure de faire des choix indépendants à partir d'un large éventail de politiques raisonnables. Mais pour certains pays, il est évident que la capacité et l'aptitude à exploiter cette marge d'action resteront limitées, du moins pendant quelque temps : il s’agit de pays qui sont très dépendants de l’aide extérieure ou qui manquent cruellement de compétences.

Néanmoins, il y a aussi de bonnes nouvelles : les marchés de capitaux commencent à s'intéresser à l'Afrique. Il faudrait tout mettre en œuvre pour encourager ces flux. À l’heure actuelle, en plus des pays émergents traditionnels tels que l'Afrique du Sud, le Maroc, l'Égypte et Maurice, l’on assiste à l’émergence de marchés dynamiques qui commencent à susciter de l’intérêt. Au nombre de ces pays, on peut citer le Nigéria, la Tunisie, le Botswana, la Namibie, l'Algérie, du Kenya et récemment le Ghana qui ont réussi à émettre ¾ de milliards de titres sur les euromarchés.

Sur le vol qui m’amenait à cette conférence, j'ai réfléchi sur deux articles que j'ai lus récemment que la question de l'innovation et les voies que doivent emprunter les nations pour progresser. Beaucoup d'entre nous savent peut-être pas que le géant économique notre époque, à savoir la Chine, représentait 30 % de l'économie mondiale avant d'être vaincue par des armes technologiques plus puissantes pendant la « Guerre de l’Opium ». Il s’en est suivi une période de turbulence, de déclin, puis de réémergence spectaculaire.

Qu'est-ce qui a déclenché cette révolution économique ? Cette question a été le thème de nombreux traités savants et dans une rencontre d'éminents intellectuels, je ne me hasarderai pas à avancer ma propre théorie. Je suis sûr que vous êtes mieux placés que moi, grâce à vos travaux de recherche, pour mieux comprendre ce problème et les processus de changement similaires. Quelles qu'en soient les causes, je suis certain que parmi celles-ci il y a les nombreux facteurs qui, dans la vie des nations, constituent ce que certains ont appelé « les écosystèmes qui exploitent pleinement les talents et encouragent l'innovation » et il ne peut pas en être autrement. Toutes les nations ont été bâties grâce à leurs talents et non pas grâce aux ressources minières dont la Chine, m'a-t-on dit, ne recèle pas en abondance.

Entre parenthèses, bon nombre d'entre vous savent probablement que le développement agricole de l'Asie du Sud-Est des années 1970 et 1980 a beaucoup tiré parti du savoir-faire africain pour la production du cacao, du café et de l’huile de palme. Comment se fait-il que nos « écosystèmes » n'aient pas permis à ces mêmes talents de favoriser un développement similaire de l'agriculture africaine en ce qui concerne des produits pour lesquels l'Afrique avait au départ un avantage « comparatif » incontestable ? Tout le monde s'accorde pour dire que l'Afrique est sans doute le nouveau continent à explorer à condition que la paix et la stabilité prévalent pour que les talents africains puissent se développer et se déployer véritablement.

Rôle de l'enseignement supérieur

Actuellement, la BAD élabore une nouvelle politique ainsi qu'un nouveau cadre pour soutenir les institutions d'enseignement supérieur, des sciences et de technologie en Afrique. Après 50 ans d'indépendance, les institutions d'enseignement supérieur du continent se sont sérieusement détériorées, sous l’effet de la demande et à cause du manque d’intérêt. Dans les années 1950, certaines d'entre elles figuraient parmi les meilleures du monde, mais aujourd’hui ce n’est pratiquement plus le cas ; de ce fait, l'intelligentsia africaine est formée hors du continent et y reste souvent. Entre-temps, de nombreux pays continuent à déprendre d’une assistance technique « à court terme » qui s'éternise ; cette assistance, même si elle est bien intentionnée, ne peut se substituer aux talents des pays.

La Banque n’a pas beaucoup de moyens et elle doit faire des choix. Par conséquent, notre objectif n'est pas d'intervenir dans tous les pays, mais de donner un coup de pouce à des centres régionaux d'excellence, dans le domaine de la recherche agricole, des sciences, de la technologie de l'information et de l'innovation.

Se préparer à relever les défis à long terme

Enfin, je ne vous apprendrai rien de nouveau si j’évoque certains défis plus importants qui nous attendent à plus long terme, des défis que l'Afrique en tant que continent doit relever. J'ai demandé à notre économiste en chef et à ses collègues de s'atteler à une tâche multidimensionnelle portant sur les trois grands aspects susceptibles, à notre avis, d'avoir le plus d’impact sur la situation de l'Afrique : la démographie, l'urbanisation et le changement climatique.

Abordons ces trois grands aspects majeurs. L’Afrique a une population jeune qui ne cesse de croître et qui vivra de plus en plus dans les zones urbaines (y compris dans les grands bidonvilles). Cette situation aura sans aucun doute un effet durable sur la société africaine et je voudrais vous mettre à contribution pour mieux comprendre les effets combinés de cette interaction et les problèmes soulevés. C'est un autre élément de la longue liste de thèmes sur lesquels vous devez vous pencher, mais il s'agit, vous en conviendrez, d'un sujet qui vaut la peine d’être examiné.

En ce qui concerne le climat, nous connaissons maintenant la réalité. À partir du 29, le monde se réunira à Bali. La terre étouffe à cause des gaz à effet de serre et ce sont les pays pauvres (notamment africains) les moins à même de s'adapter qui pâtiront le plus de ce phénomène.

Selon Sir David King, le scientifique en chef du gouvernement du royaume uni, le monde continuera de souffrir des effets du changement climatique en raison des actions passées, même si l’on engage une action mondiale soutenue pendant les 25 prochaines années pour atténuer les effets de ce phénomène. Rares sont les pays africains qui ont des budgets conséquents pour mettre en œuvre des programmes de grande envergure et urgents. Néanmoins, il faut prendre des mesures et maintenant. L’exemple du Bangladesh pauvre peut sans doute nous inspirer. C'est un pays très vulnérable dont 78 % de la population est pauvre et vit avec moins de deux dollars par jour. Selon un rapport que j'ai lu dans Times magazine, le niveau de la mer monte dans la baie du Bengale et l’eau salée pénètre à l’intérieur des terres et réduit les superficies de terres arables destinées à la riziculture. Avec beaucoup d'imagination, les paysans s'adaptent en remplaçant la culture du riz par l'élevage de crevettes, qui est plus tolérant à l'eau salée.

Dans nos organisations et nos instituts de recherche, nous devons nous efforcer d’une part, de rechercher des solutions pour permettre à l’Afrique de s’adapter et d’autre part, de stimuler les chercheurs de nos pays membres à le faire. Faute quoi,  les progrès réalisés à l’heure actuelle ne pourront être pérennisés.

Je voudrais terminer mon intervention en vous assurant du soutien sans faille de la BAD à votre programme, que dis-je à notre programme. Les travaux de votre groupe sont importants pour nous tous. Au moment où nous nous recentrons entièrement sur le programme de croissance économique tirée par le secteur privé, le commerce et les investissements, nous devons trouver la meilleure façon de soutenir nos pays, au moment où ils défendent l'État de droit, créent les conditions offrant des chances égales à tous et favorisent la prévisibilité des politiques et le renforcement des institutions.

De même, au fur et à mesure que nous intensifions nos activités en vue de fournir des infrastructures, de l'énergie, de la connectivité, des infrastructures agricoles, des infrastructures de santé et d'éducation, les efforts conjugués des scientifiques et des chercheurs nous aideront à comprendre ce qui donne des résultats et ce qui n'en donne pas, et dans quelles conditions. Comme je l'ai dit ce matin, nous porterons de nouveau l'attention sur les questions relatives à l'enseignement supérieur, à la science, à la technologie et aux compétences. Nous ne devrions pas avoir peur de faire des erreurs et de les corriger. Il est également évident que ce vaste programme doit être basé sur une démarche objective, concrète et fondée sur des données factuelles.

La plus grande attention que nous accordons aux États fragiles, y compris ceux qui sortent de conflits constitue un autre aspect. Cela est nécessaire pour consolider les effets de voisinage positifs et forts qui renforcent l'impact cumulé des bons résultats enregistrés dans toute l’Afrique. Toutefois, il s'agit d'un domaine complexe qui nécessite des connaissances multidisciplinaires, qu'un groupe comme le vôtre est bien placé pour apporter.

Notre continent se trouve à une période charnière de son histoire,  de sa politique et de son économie et cela nécessite de la part de tous un changement progressif des mentalités. De grandes possibilités s'offrent à nous et nous devons garder les pieds sur terre tout en ne perdant pas de vue la perspective générale. En 2005, à Gleneagles, la communauté internationale a pris des engagements fermes qui ont été réaffirmés à Heiligendamm, sous la présidence allemande du G8. Les pays riches se sont engagés à établir un partenariat plus efficace avec notre continent. Il y a incontestablement une volonté politique. Nous espérons que les préoccupations géostratégiques et domestiques n'entraveront pas la pleine réalisation de ce programme historique et de cette ambition.

L'Afrique peut réaliser son rêve, mais elle le fera en grande partie grâce à ces talents plutôt qu'à ses ressources minières. Son sol fertile et son sous-sol riche en ressources constituent de toute évidence des atouts majeurs, mais cela ne suffit pas. L'absence de tels atouts ne condamne pas nécessairement à la pauvreté et à la dépendance. Aussi hérétique que cela puisse paraître à ce stade, je pense que le moment est peut-être venu pour l'intelligentsia que vous êtes de commencer à voir plus loin que l’aide, même si elle restera indispensable, pendant quelque temps, pour de nombreux pays pauvres.

Le moment est venu de renouveler notre engagement à développer les talents de l'Afrique et à les exploiter. Nous y parviendrons à condition de garantir la stabilité et la paix sur le continent pour permettre aux talents de s'épanouir. J'ai entamé mon propos en disant que ni la Chine, ni l’Inde n’étaient riches en ressources minières. Néanmoins, ce sont deux pays stables et paisibles, dont les habitants sont très talentueux et qui ont placé la science et la technologie au cœur de leur programme de lutte contre la pauvreté, même s’ils n’ont pas surmonté tous les grands défis, dont la pluriethnicité. Dans ces pays, des millions de personnes vivent toujours dans pauvreté extrême, mais ils voient le bout du tunnel. Je puis vous assurer qu'au moment où nous mobilisons ensemble pour exploiter le véritable potentiel de l'Afrique, votre banque, la Banque africaine sera le moteur de ce programme.

J’espère vous revoir l’année prochaine et je vous remercie de votre aimable attention.