Le pragmatisme, rampe de lancement de l’innovation en Afrique ?

03/11/2014
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Depuis une dizaine d’années, l’entrepreneuriat technologique est florissant en Afrique et nombre de projets et d’initiatives y ont été salués pour l’opportunité qu’ils offrent de stimuler la croissance économique. Pourtant, de l’avis de Dayo Ogunyemi, directeur général de la société 234 Media, « des idées brillantes, mais sans un écosystème qui permette de les concrétiser ou de les monétiser, entravent la transformation ».

Prenant la parole au cours d’une session consacrée à « L’Afrique numérique », en marge de la Conférence économique africaine ce week-end, Dayo Ogunyemi, un ancien avocat spécialisé en propriété intellectuelle, a souligné que l’Afrique ne manque pas d’idées, de produits ni d’applications. « Le grand défi que l’on doit relever, a-t-il dit, est de les hisser à l’échelon suivant de la chaîne de valeur, où un public consommateur plus nombreux payera pour les utiliser ».

De nombreux cas d’innovations réussies ont été évoqués, soulignant combien l’innovation a un rôle dans la transformation de la vie de tout un chacun.

Anne Githuku-Shongwe, entrepreneure sociale et fondatrice de la société de médias numériques Afroes, a raconté ses succès. Après avoir travaillé pour les services de développement des Nations unies, elle s’est tournée vers le développement de compétences et la création d’emplois en faveur de jeunes au Kenya, en Afrique du Sud et au Nigéria. Elle a réussi à transmettre des aptitudes entrepreneuriales, y compris ce qu’elle qualifie de « compétences nécessaires à la vie courante », par la pratique de jeux vidéo. « Comme exemple, je peux mentionner le cas de Femi, un bénéficiaire d’Afroes devenu concepteur de structures dans le domaine de la construction et qui forme de nombreux jeunes à Ibadan, au Nigeria, » a-t-elle cité. « Aujourd’hui, il gagne 50 000 dollars par an ».

Au fil du débat, les panélistes sont convenus que, pour aboutir, les initiatives de ce type doivent bénéficier d’une combinaison appropriée et complexe de facteurs, où interviennent le calendrier, le financement, le marketing et un écosystème d’infrastructures solide qui permette d’en accompagner l’évolution. 

La société 234 Media de Dayo Ogunyemi a monté des projets pilotes au Kenya et au Nigeria, afin de mettre des contenus numériques à la portée du grand public. « Malgré l’essor des technologies, le fait est que 75 % des ménages africains n’ont pas la télévision, a souligné son directeur. Cependant, ils regardent les matches de première division et sont friands de spectacles de production locale issus de Nollywood ou de Riverwood ». Son idée a consisté à faire du manque de grands écrans en Afrique aujourd’hui, où l’on compte environ un téléviseur pour 6 millions de personnes, une opportunité : « Je cherche à créer un système viable pour la majorité des Africains qui ne peuvent s’offrir une visite au cinéma ou au centre commercial », a-t-il expliqué.

234 Media a adopté une approche on ne peut plus pragmatique, consistant à aménager des lieux dans des bidonvilles, comme dans le quartier de Kawangware à Nairobi, où les communautés peuvent voir un match de football et un film pour le prix d’une boisson gazeuse, au lieu de se rendre dans une baraque de vidéos, Dans le même temps, en s’associant à des entrepreneurs sociaux, tels des installateurs d’éclairage à énergie solaire, 234 Média parvient à dégager des revenus publicitaires.

« Nous ne devons pas nous borner à nous réjouir de nos initiatives réussies », juge néanmoins Dayo Ogunyemi. « En nous livrant à des travaux plus approfondis, nous parviendrons à combler les lacunes qui subsistent ».

Car, il en est convaincu, « nous ne pouvons pas sauter toutes les étapes. Nous avons besoin de briques et de mortier pour convertir les bonnes idées en entreprises capables de générer de l’argent. E c’est ainsi que nous pourrons encourager et soutenir l’innovation africaine et réduire le piratage ».

Et de souligner que, dans les pays occidentaux, l’e-commerce est un succès parce que l’offre correspond assez facilement à la demande, grâce au bon fonctionnement des systèmes de télécommunication. En Afrique, de nouveaux modèles sont nécessaires pour pallier le manque d’infrastructures.

Et Dayo Ogunyemi de noter également que, quel que soit le débat sur l’innovation, l’on ne doit pas oublier que des plateformes actuelles, comme YouTube, ne sont pas africaines. Et que les bénéfices dégagés par la promotion de leurs contenus sont affectés au développement de systèmes à bande passante payante.

La Conférence économique africaine a réuni cette année des décideurs politiques, des experts et chercheurs, autour du thème « Savoir et innovation pour la transformation de l’Afrique », dans l’espoir que les débats permettent d’établir des liens entre innovation et transformation économique.

Organisée chaque année par la Banque africaine de développement (BAD), la Commission économique pour l’Afrique et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), cette 9e édition de la Conférence se tenait à Addis-Abeba, du 1er au 3 novembre 2014.