Approfondir le marché intérieur africain - Le président de la BAD, Donald Kaberuka

16/07/2012
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Événement : 19e Session Ordinaire de la Conférence de l’Union africaine

En ce moment de récession mondiale, beaucoup a été dit sur la résilience de l’Afrique et les atouts dont elle dispose pour devenir le prochain pôle de croissance. Si jamais il existait un moment pour chercher les voies et moyens de revigorer, redynamiser notre marché intérieur, c’est bien maintenant, car le commerce mondial se contracte.

Permettez-moi de commencer par les bonnes nouvelles. De tout temps, l’Afrique a ouvert son commerce sur l’extérieur plus que tout autre continent. Ce qui est encourageant, c’est que nous estimons à la Banque que les exportations intra-africaines en 2010 ont représenté 16 % du volume total de nos échanges – soit une hausse de 6 % par rapport aux 10 % souvent cités. En valeur, cela correspond à 57 milliards de dollars en 2011.

De plus, au cours de la décennie écoulée, les exportations africaines vers le reste du monde ne se sont accrues que de deux-tiers du taux de croissance des exportations intra-africaines. En 2011, le total des exportations et des importations s’est élevé à 70 % du PIB de l’Afrique. Il est indéniable que les échanges commerciaux pourraient même s’amplifier plus fortement si l’économie mondiale se portait mieux qu’aujourd’hui et si les règles du jeu étaient équitables.

Par ailleurs, si elles s’améliorent, les infrastructures matérielles du continent continuent de compromettre notre compétitivité et notre expansion commerciale, ce à quoi je dois ajouter les contraintes liées aux ‘‘infrastructures immatérielles’’, telles que la règlementation limitant les mouvements des personnes et des biens, les barrières non tarifaires, la mauvaise qualité des services logistiques, et récemment, les difficultés d’accès au financement du commerce, qui est coûteux et à court terme.

Pour les quelques minutes qui me sont accordées, permettez-moi d’analyser principalement deux questions clés : le financement du commerce et les infrastructures liées au commerce.

Le financement est le moteur du commerce. Depuis trois ans que la crise financière a frappé Wall Street, les entreprises de certains pays éprouvent des difficultés pour obtenir des prêts commerciaux. Largement disponibles avant la crise, les produits de financement du commerce sont devenus très coûteux, rares et de court terme. J’ai été informé, de source digne de foi, que dans au moins un tiers des pays africains, les entreprises paient, en sus des nantissements en espèces exigés, une prime d’environ 10 % sur Ies prêts commerciaux, ce qui peut représenter 50 % de la valeur nominale du prêt. Cette situation risque de constituer un frein aux échanges, au moment où les exportations africaines stimulent la croissance dans l’ensemble du continent.

À la Banque africaine de développement, nous avons tenté d’apporter une réponse énergique à la crise en mettant en place en 2009 une initiative temporaire de financement du commerce dotée d’un milliard de dollars. Cette initiative qui est intervenue fort à propos a été une véritable bouée de sauvetage pour de nombreuses entreprises à travers l’Afrique, sauvant des milliers d’emplois et générant des millions de dollars de recettes en faveur des entreprises et de leurs gouvernements. Elle a également maintenu la dynamique commerciale dans une période particulièrement difficile pour l’économie mondiale.

Aujourd’hui, compte tenu des turbulences qui agitent les marchés financiers, et pour minimiser les impacts négatifs sur les capacités commerciales de l’Afrique, la Banque met en place son propre Programme complet de financement du commerce. Nous avons également collaboré avec le Groupe d’experts de l’Organisation mondiale du commerce sur le financement du commerce, et des banques de développement homologues – en particulier la Banque asiatique de développement – en matière de partage des expériences et des compétences.

De plus, nos experts ont été très actifs dans le processus du G20 pour évaluer et surmonter en amont toutes les éventuelles "conséquences non intentionnelles" sur le financement du commerce des nouvelles règles financières de Bâle II et Bâle III.

Certes, ces nouvelles règles prudentielles visent à empêcher des crises bancaires à l’avenir, mais il existe une crainte légitime que ces règles plus strictes puissent limiter les flux de capitaux en général, et ceux destinés au financement du commerce en particulier, spécialement dans les pays à faible revenu.

Permettez-moi maintenant d’aborder la question du développement des infrastructures.

Le Programme de développement des infrastructures en Afrique a donné le ton et permis de clarifier les questions liées à la hiérarchisation des priorités. Des progrès nets sont enregistrés.

Les défis à relever sont de deux ordres : rendre ces projets bancables et mobiliser les ressources nécessaires. À cet égard, la Banque africaine de développement a renforcé son rôle en finançant d’importantes infrastructures dans toutes les cinq régions, notamment dans le transport, l’énergie, la connectivité des TIC, l’eau et l’assainissement ainsi que les services connexes.

Au cours des cinq dernières années seulement, nos engagements combinés dans les infrastructures se sont élevés au total à 12 milliards de dollars. La plupart de ces projets sont cités par le Président Zuma et M. Miyaki – la liste est longue.

Cependant, le déficit de financement des infrastructures de l’Afrique, qui s’élève à 94 milliards de dollars, est un défi redoutable, et la situation exige que nous fassions preuve de créativité et que nous regardions au-delà des mécanismes traditionnels de financement.

Certes, la Banque africaine de développement, ainsi que d’autres banques multilatérales et de nouveaux partenaires, ont augmenté le financement des infrastructures, mais il subsiste un important déficit. Il est peu probable que les financements conventionnels, y compris l’APD, puissent combler ce déficit.

Diverses propositions ont été faites concernant les mécanismes de financement innovants, mais elles se sont soldées en grande partie par un échec, comme c’est le cas du financement climatique.

Par ailleurs, comme le Premier Ministre Meles l’a relevé la dernière fois, l’Asie, la région du Golfe et d’autres pays émergents affichent des excédents croissants. Selon les prévisions, les fonds souverains à eux seuls détiendront à 10.000 milliards de dollars d’ici 2015.

Selon le Financial Times, les bons du Trésor US à 20 ans ne produisent que 1,4 % d’intérêts. À n’en pas douter, ces fonds souverains chercheraient des investissements plus attrayants, à condition que des garanties soient en place et que de bons rendements soient assurés.

La question qui se pose est la suivante : comment pouvons-nous tirer parti de ces ressources ? Les banques multilatérales et l’APD pourraient-elles être mobilisées dans le cadre de cette opération, en tant qu’intermédiaires entre les conditions de prêt des ressources des fonds souverains et les conditions dans lesquelles elles sont prêtées aux pays à plus faible revenu ? Les questions techniques posées ici sont sans nuance :

  • Comment concevoir un mécanisme qui atténue le risque pour les pourvoyeurs de financements tels que les fonds souverains ?
  • Comment atténuer les risques encourus par les emprunteurs tels que les pays africains ?
  • Comment concevoir un mécanisme qui tient compte de la question de l’écart entre le coût d’emprunt (paiement des intérêts aux fonds souverains) et le paiement des intérêts par les pays africains?

Certes, cela est techniquement possible, mais il faudra que les pourvoyeurs de l’APD changent de paradigme pour accepter qu’une partie de l’APD soit utilisée comme subvention et comme garantie de prêt. Ce problème n’est pas insurmontable, car nous savons bien qu’il est peu probable de faire appel à ces garanties.

Vous vous rappelez que ces questions ont été soumises au Panel de haut niveau du G20. Il a également été proposé à ce panel mis en place pour examiner ces questions, de créer un fonds pour les infrastructures qui pourrait être abrité à la Banque (comme les lignes des autres fonds que nous gérons). Comme vous le savez également, le Panel de haut niveau a formulé quelques propositions relatives à la mobilisation des financements privés.

Nous envisageons de continuer à étudier cette idée en demandant au Panel de haut niveau d’étendre son travail aux projets financés par des fonds publics et d’examiner les voies et moyens de mettre en place un mécanisme approprié. Elle offre une solution gagnante pour tous : s’assurer que les excédents des pays émergents sont investis dans des projets d’infrastructure à haut rendement en Afrique, qui à leur tour, génèrent la croissance, des emplois en Afrique et ailleurs, au moment où le monde et nos jeunes ont besoin d’emplois et de croissance.

Je pense qu’il convient de saluer la proposition du Président Pohamba d’organiser une session spéciale sur les ressources intérieures. Nous devrions continuer à explorer la possibilité d’élaborer d’autres instruments, tels que les obligations d’infrastructures émises sur les marchés d’obligations en monnaie locale. Nous sommes disposés à  approfondir notre coopération avec vous dans ces domaines, comme certains de vos pays le font déjà.

Il va sans dire que le succès de tels instruments nécessite des réformes permanentes des marchés financiers, un cadre règlementaire et des institutions appropriés, telles que les caisses de retraite, qui donnent confiance aux investisseurs pour faire des placements dans les obligations d’infrastructures.

Avant de conclure, je voudrais rappeler le caractère essentiel de ce qu’on appelle les catalyseurs d’“infrastructures immatérielles”, à savoir : la facilitation du commerce, la gestion intégrée des frontières, une intégration financière plus poussée, une plus grande ouverture dans le domaine des services, l’amélioration de la qualité des transports et de la logistique, la libre circulation de nos citoyens et l’harmonisation des politiques et des systèmes.

Je sais que beaucoup a été fait. Toutefois, dans le cadre de nos efforts visant à améliorer le commerce intra-africain et nos échanges avec le reste du monde, nous nous devons de prendre pleinement appui sur les deux piliers, à savoir les infrastructures matérielles et immatérielles, pour attirer les investissements susceptibles de contribuer au développement d’un dynamique marché africain intérieur des biens, services et talents.

Permettez-moi de conclure là où j’ai commencé. C’est le moment ou jamais pour nous de porter toute notre attention à la création d’une dynamique accélérée et plus large du marché intérieur africain !
Pour finir, je ne saurais mettre davantage en relief l’observation faite par le Représentant spécial pour l’Afrique sur les OMD et l’après-2015.

Voici venu le moment !

Je vous remercie.