Entrée dans une année d’incertitudes - Les répercussions de la crise moniale sur l’économie de l’Afrique en 2009 - Le président de la BAD, Donald Kaberuka

20/01/2009
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Evènement : Allocution devant les ambassadeurs des États membres de la Banque accrédités en Tunisie et les représentants des organisations internationales

Je suis ravi de cette occasion qui m’est donnée de vous rencontrer en ce moment crucial pour l’économie mondiale, pour vous faire part de nos idées sur la signification des turbulences financières actuelles pour l’Afrique et de l’action que nous menons à la Banque.  Si vous le permettez, je formulerai également quelques observations sur les activités de la Banque durant l’année écoulée et en particulier sur  le travail que nous menons en réponse à l’impact de la crise sur les économies africaines, qui sont, comme vous le savez bien, particulièrement diversifiées.

Comme cela a été dit, l’économie mondiale se trouve à un tournant. Nul ne sait avec  certitude si le pire est passé. Il s’agit du défi économique le plus ardu de l’après-guerre, une période de graves incertitudes qui met à l’épreuve notre capacité à rétablir la confiance à l’égard de l’économie mondiale et des marchés financiers, réformer la gouvernance financière et éviter les récessions. Pour les pays africains et d’autres pays à faible revenu, c’est un nouveau coup dur pour des économies qui étaient déjà aux prises avec des crises successives, en particulier la crise alimentaire, l’impact du changement climatique et l’instabilité des marchés de l’énergie. Dans ces conditions, la grande question qui se pose est inévitablement celle de savoir si nous nous trouvons au point où les gains réalisés par les économies africaines au cours de la dernière décennie sont réduits à néant. Et quelles sont les possibilités qui s’offrent à nous ?

C’est la raison pour laquelle la Banque, en collaboration avec les institutions sœurs, l’Union africaine (UA) et la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), a organisé une conférence ministérielle à Tunis en novembre 2008. Pour délibérer sur les implications de la situation, nous avons réuni à cette occasion des ministres des Finances, des gouverneurs de banques centrales et des dirigeants d’organisations et institutions économiques régionales.

À l’issue de la rencontre, un comité des ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales a été mis sur pied pour suivre la situation en évolution rapide et proposer des mesures d’atténuation. Le comité a tenu sa première réunion de travail la semaine dernière au Cap. Nous avons ensemble évalué l’évolution des économies africaines depuis notre dernière réunion en novembre et convenu d’un ensemble de mesures de politique internes ainsi que de contributions aux travaux des différents groupes de travail du G-20 et nous avons surtout réaffirmé la demande légitime de l’Afrique d’être présente et d’être associée aux délibérations dans le processus du G-20.

Lors de cette réunion du Cap, nous avons pris le temps d’évaluer la vulnérabilité des économies africaines et de déterminer l’impact à ce jour, au niveau macro et microéconomique. Il était évident que la situation évoluait vers une véritable crise de développement. Nous avons entrevu une situation évoluant rapidement et dont toutes les répercussions ne sont pas encore connues : resserrement de l’accès aux liquidités ; accroissement des coûts de financement ; contraction de l’activité et fermetures d’entreprises, plus particulièrement dans les secteurs qui sont tributaires de la demande internationale.

Les gouvernements enregistrent déjà une baisse des recettes et l’austérité budgétaire est manifestement inévitable.  Avant la crise, l’Afrique devait réaliser un taux de croissance du PIB réel de 6,5 % en moyenne. Selon toute probabilité, ce taux est à présent révisé à la baisse, à 4,5 % en 2009, et sans doute à un niveau plus bas. Les perspectives d’avenir ne sont pas réjouissantes et la régression des gains des dix dernières années est bien réelle.

En même temps que l’Afrique compte sur les pays développés pour stimuler leurs économies, éviter la récession, rétablir la confiance  et tenir leurs engagements envers les pays à faible revenu, les pays africains comprennent parfaitement qu’ils doivent impérativement trouver des réponses internes et collectives pouvant contribuer à atténuer les répercussions néfastes de la crise par ces temps d’incertitudes.

La réunion de Tunis a été marquée par l’expression d’une détermination sans équivoque à maintenir et à approfondir, plutôt qu’à ralentir, les réformes économiques dans un environnement bien plus complexe et plus difficile, à atténuer les chocs exogènes et à tirer parti des possibilités qui pourraient se présenter.

Dès que la crise est apparue, nous avons mis en place à la Banque un groupe de suivi de la crise financière chargé d’évaluer son incidence sur les finances et les activités opérationnelles de l’institution et sur l’économie africaine en général. Nous avons établi une cartographie du risque de vulnérabilité – pays par pays – sur la base d’un certain nombre de facteurs, comme l’ouverture de l’économie, l’importance relative des actifs des banques étrangères, la situation budgétaire et celle du compte courant, etc. Comme il fallait s’y attendre, nous avons trouvé que les économies mettant en œuvre de solides réformes étaient toujours mieux placées, que celles qui réforment lentement, pour résister aux chocs exogènes. Toutefois, en raison de la situation alimentaire, la plupart des pays étaient déjà économiquement affaiblis par les pressions inflationnistes, les tensions budgétaires et de balance des paiements.

La crise a mis nettement en évidence l’interdépendance de l’économie mondiale, marquée par le fait qu’aucune solution ne sera ni possible ni durable si elle n’est pas globale, coordonnée et inclusive. De toute évidence, les grandes économies complexes sont systématiquement plus importantes que les nôtres, mais les répercussions touchent tous les pays, qu’ils soient riches ou pauvres. Par conséquent, il est justifié d’espérer que les échanges de vues au sein du G-20 portent sur les préoccupations de tous, les questions systémiques au sens large, par le biais d’une représentation effective de toutes les parties. Il importe également de compter sur des délibérations qui dépassent le domaine étroit des questions financières pour inclure les questions liées aux enjeux de notre temps : l’extrême pauvreté en Afrique, exacerbée à présent par la crise, et l’action que doit mener le monde pour assurer la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement, dont l’échéance n’est plus qu’à six ans.  Il s’agit de s’assurer qu’à Copenhague un accord sera conclu sur le changement climatique, que nous pouvons faire des progrès dans le domaine de l’APD, améliorer l’efficacité de l’aide conformément à la Déclaration de Paris et au Programme d’action d’Accra, et relancer le Cycle de négociations commerciales de Doha ; autant de facteurs qui donnent aux pays pauvres un sentiment de participation et qui revêtent une importance systémique pour tous les habitants de cette planète menacée.

À la Banque, nous sommes tout à fait conscients du fait que la recherche de solutions à court terme à une telle crise ne fait pas partie de notre activité de base, qui reste centrée sur les inducteurs de la croissance, comme les projets de financement de l’infrastructure à long terme. Mais nous ne pouvons, dans le même temps, que réajuster notre mode opératoire en réponse à une telle crise. Aussi, la Banque propose-t-elle de nouveaux instruments novateurs : la Facilité de liquidité d’urgence de 1,5 milliard de dollars et la Facilité de financement du commerce de un milliard de dollars, pour aider nos pays et nos institutions financières à faire face à la pénurie de crédits et de liquidité. De même, nous proposons pour nos pays pauvres des instruments flexibles, qui nous permettent d’être plus à l’écoute et plus  réactifs. Nous sommes déterminés à déployer, dans les limites des principes bancaires solides et prudents, notre capacité considérable à supporter le risque pour amplifier nos activités de prêt, atténuer la pénurie de liquidité et contribuer à faire en sorte que les investissements essentiels ne soient pas abandonnés.

On se souviendra de 2008 comme d’une année noire pour les marchés financiers mondiaux, une année particulièrement difficile pour de nombreux établissements financiers, de pertes considérables, de fermetures de banques et d’autres institutions de premier plan, de rachats et de recapitalisations d’autres. C’est une crise dans laquelle nul n’est à l’abri.  Cependant, vous serez contents d’entendre, j’en suis certain, que les politiques et pratiques prudentes et proactives de gestion financière et de gestion de risque de la Banque africaine de développement ont continué  de nous aider durant cette crise financière. Toutes les principales agences de notation ont réaffirmé la note AAA de la Banque, ce qui témoigne de sa situation financière saine et solide, de son niveau confortable de capitalisation et du solide soutien de ses actionnaires. De ce fait, l’accès des marchés internationaux de capitaux est resté ouvert aux émissions d’obligations de la Banque et nous sommes en mesure d’exécuter notre programme d’emprunt à des coûts moyens de financement encore relativement intéressants sur un marché difficile. Les états financiers du Groupe de la Banque pour l’exercice 2008, en cours de finalisation à l’intention de nos auditeurs externes, devraient faire état d’un revenu largement positif de tous les trois guichets de la Banque, en dépit du climat financier marqué par des difficultés et des défis considérables.

Du fait de cette solide position de liquidité et de fonds propres, la Banque a continué d’amplifier son aide au développement, financée sur ses guichets du secteur public et du secteur privé. Le volume total des décaissements du Groupe de la Banque a augmenté de plus de 15 % en 2005. Nous avons approuvé de gros investissements revêtant une grande importance à long terme pour l’Afrique. Je citerai ces quelques exemples :

  • Ici dans la région du Maghreb, nous avons engagé au total 1,2 milliard de dollars, dont 450 millions d’euros pour un projet d’électricité en Égypte (Ain Sokhna), 150 millions d’euros pour un projet de gaz et 174 millions d’euros pour un programme routier en Tunisie ;
  • Au Maroc, nous avons financé, en 2008, les secteurs de l’agriculture, de la santé et de l’eau et la réforme de la fonction publique à hauteur de 203 millions d’euros ;
  • Nous  investissons également dans le Maghreb Private Equity Fund ;
  • Dans l’ensemble, pour le continent africain, nous avons engagé des millions de dollars en faveur de l’infrastructure, de l’agriculture, de l’intégration régionale, du développement  humain et de la gouvernance, à hauteur de 4,8 milliards de dollars, dont 1,3 milliard de dollars sont des prêts au secteur privé.

Comme je l’ai fait remarquer à la réunion ministérielle, cette crise ne pouvait pas survenir à un pire moment pour l’Afrique. Nous adaptons par conséquent nos stratégies pour tenir compte de la nouvelle situation, mais sans nous écarter de notre horizon à long terme. Par ces temps d’incertitudes, un tel point de repère est plus que jamais nécessaire.

En mai de cette année, les Gouverneurs ont adopté une nouvelle Stratégie à moyen terme 2008-2012 du Groupe de la Banque, définissant clairement notre situation actuelle, celle dans laquelle nous voulons être d’ici cinq ans et les moyens d’y parvenir. Cette stratégie demeure notre point de repère.

Nous continuons de renforcer nos capacités internes et de réformer nos processus opérationnels afin d’être plus souples et plus réactifs. Nous avons ouvert d’autres bureaux extérieurs et nous instaurons sur le terrain de nouveaux partenariats avec les bailleurs de fonds et les acteurs du secteur privé. Nous sommes déterminés à faire de la Banque un partenaire fiable pour des opérations efficaces de passation de marchés de biens et services, en visant toujours à obtenir des résultats. Nous affinons notre action de lutte contre la corruption, renforçons les institutions et consolidons notre engagement dans les États fragiles, notamment ceux qui sortent de conflits. Nous renforçons notre appui à l’infrastructure et à l’intégration régionale et nous ripostons à de nouveaux défis, en mettant en œuvre des mécanismes comme la Réponse à la crise alimentaire en Afrique.

Permettez-moi d’affirmer, en conclusion, que 2009 sera une année particulièrement difficile pour nous tous, mais j’ai bon espoir que nous pouvons réussir. Nous continuerons de suivre les marchés et les effets d’entraînement par l’intermédiaire de notre Groupe de suivi de la crise financière, dont les évaluations continueront d’orienter la prise de décision. À la BAD, nous sommes déterminés à n’épargner aucun effort pour aider nos pays à faire face aux incertitudes du moment, en maintenant les questions de développement et la lutte contre la pauvreté au centre  du débat international. Ces derniers mois ont montré que nous pouvons prendre des décisions hardies lorsque l’alerte est sonnée. De telles mesures décisives sont à présent plus que jamais nécessaires.

Au cours des trois dernières décennies, le continent africain a mis en œuvre des réformes économiques difficiles, qui commençaient à porter leurs fruits.  Avec le concours de la communauté des bailleurs de fonds, la dette a été annulée et la croissance s’est accélérée. Durant la dernière décennie, l’Afrique a enregistré des progrès sans précédent. Prenons la décision qu’avec la même détermination que nous manifestons face à la crise économique et financière mondiale, nous ferons en sorte que la place des millions de pauvres en Afrique et dans d’autres pays à faible revenu demeure au centre de nos priorités.

Je voudrais saisir cette occasion pour exprimer ma gratitude à vos gouvernements pour l’appui que vous apportez à la Banque africaine de développement, par le biais du guichet concessionnel, de divers fonds spéciaux et d’autres engagements en faveur de notre institution. Je voudrais remercier bon nombre d’entre vous qui nous ont rendu visite pour voir l’action que nous menons et je me réjouis à la perspective de vous recevoir tout le temps à la Banque. L’an dernier, nous avons accueilli la République de Turquie en tant que nouveau membre de notre institution. Nous attendons avec plaisir l’adhésion du Luxembourg en mai de cette année et j’espère voir d’autres pays  se joindre à nous en tant que membres de la Banque africaine de développement.

Je tiens une fois de plus à souhaiter aux pays que vous représentez et à vous-mêmes plein succès en 2009.

Je vous remercie.