Financer le développement de l’Afrique : Il est temps de changer d’orientation - Président de la BAD, Donald Kaberuka

15/01/2014
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Evènement : Cérémonie du prix 2013 de « l’Africain de l’année » décerné par le Daily Trust

Je voudrais commencer par saluer les éminentes personnalités présentes dans cette salle. Je vous remercie pour l'accueil chaleureux que vous m'avez réservé et pour les propos aimables que vous avez prononcés à mon endroit, ce soir. C'est toujours un plaisir de visiter votre grand pays, le Nigéria, une nation qui joue un rôle de premier plan dans la résolution des nombreux problèmes qui touchent notre continent.

Le Nigéria est le principal actionnaire de la Banque africaine de développement et notre partenariat se renforce de jour en jour. Nous soutenons fermement les réformes économiques en cours au Nigéria, notamment dans les secteurs de l'électricité, de la gouvernance du pétrole, de l'agriculture et dans beaucoup d'autres secteurs. Comme je l’ai déjà dit, près de 50 % de la population totale de l'Afrique vivent dans ces pays, en grande partie au Nigéria et en Éthiopie. Il va sans dire que ce qui se passe dans ces sept pays est déterminant si nous voulons influencer la transformation de l'Afrique. De mon point de vue, ce grand pays a fait beaucoup de progrès et il est promis à un bel avenir. Je ne veux pas, pour une fois, sous-estimer les nombreux défis qu’affronte le Nigéria, mais je me dois de reconnaître que ces défis sont communs à tous les pays du continent et qu’ils ne sont pas particuliers à ce pays.

Au moment où nous nous réunissons ce soir, je ressens véritablement de l’humilité pour avoir été désigné comme «Africain de l'année» par le prestigieux organe de presse, qu’est le Daily Trust, et par le groupe d'éminentes personnalités qui composent le comité du prix. Mes remerciements vont également à Media Trust Limited, à Malam Kabiru Youssouf, au Comité du prix et aux parrains. En acceptant cet honneur, je suis parfaitement conscient qu'il y a, en Afrique, au sein de la diaspora et certainement dans cette salle, beaucoup d'autres Africains, moins connus certes, qui sont plus méritants que ma modeste personne. Il s'agit en fait de nos héros méconnus, c'est-à-dire les millions d'Africains, hommes et femmes, qui travaillent dur dans nos champs, nos usines, nos bureaux, dans le secteur informel, qui s’efforcent de surmonter de nombreux obstacles.  Ils ne sont pas seulement les véritables Africains de l’année, mais « les Africains de tous les temps » qui forcent notre respect. Je perçois dans ce prix, un appel à l’action, une appréciation du travail réalisé par la Banque africaine de développement pour parvenir à la prospérité économique. Mes collègues de la Banque et moi-même sommes très fiers d’être récompensés au moment où notre institution s’apprête à célébrer son 50e anniversaire

J’ai dit à l’instant que ce prix était un appel à l'action à un moment décisif pour notre continent. À l'aube de la nouvelle année, nous constatons que le continent a accompli des progrès significatifs dans les domaines de l'économie et du développement humain. L'Afrique compte 54 pays et elle se caractérise donc par une diversité pour ce qui est de la dotation en ressources, de la démographie, de l’histoire et de la politique économique. De ce fait, les performances seront variables.

Toutefois, à part quelques pays qui sont en proie à une instabilité politique, c’est l’optimiste qui prévaut. Nous en voulons pour preuves, la baisse importante du nombre de décès prématurés des enfants africains de moins de 5 ans et la hausse du taux de scolarisation entre autres. On observe une inversion du déclin amorcé au cours de ce qu’on a appelé « la décennie perdue », dans les années 1980 et pendant les années d’afropessimisme, c’est-à dire les années 1990. On m’a souvent demandé si le verre était à moitié vide ou à moitié plein. Je répondais que ma priorité est de contribuer à remplir le verre. Lors de l’une de mes interventions à Brookings, il y a quelque temps , la même question m’a été posée et j’ai répondu que l’Afrique se trouvait à un tournant décisif, mais qu’il n’avait pas encore atteint le point de basculement.

Le chemin est encore long et semé d’embuches en raison de la pauvreté, des inégalités, des institutions faibles, du chômage, des périodes d’instabilité et des effusions de sang.  Nous constatons partout que la forte croissance économique ne se traduit pas par une transformation économique et que, trop souvent, elle n’est pas à large assise ou durable. C’est lorsqu’il y a transformation que des emplois sont créés au fur et à mesure que nos pays se hissent aux niveaux supérieurs des chaines de valeur mondiale. Face à ces défis, une évidence s’impose : même si le contient a pu inverser le déclin amorcé par le passé et même si l’Afrique a, en grande partie, enregistré des taux de croissance économique supérieurs aux taux de croissance démographique, un taux de 5 % est appréciable, mais il n’est pas suffisant pour avoir un effet sur la pauvreté. Nombreux sont les pays n’ont pas atteint les 7 % nécessaires.

Qu’est-ce qui empêche les pays d’atteindre les 7 % ? Au moment où  nous entrons dans la nouvelle année, quelles pourraient être nos priorités pour atteindre ce chiffre ? À mon avis, il y en a trois :
Premièrement, il faut la paix et la stabilité. Notre continent a accompli des progrès si importants que nous ne pouvons plus nous permettre de retourner à des situations telles que celles qui prévalent actuellement au Soudan du Sud ou en République centrafricaine. Même si la paix règne sur une grande partie du continent, les répercussions de la violence, la souffrance de millions de personnes dans ces pays, les effets sur le profil de risques perçus sont tout à fait préjudiciables. Il est urgent de mettre maintenant en place de bons systèmes d’alerte précoce pour gérer de façon proactive les tensions avant qu’elles ne donnent lieu à des effusions de sang, notamment à la violence totalement inacceptable qui a actuellement cours au Soudan du Sud et à laquelle il faut ajouter la nouvelle menace que représentent les djihadistes et leurs nombreuses branches et variantes, qui vont des Al-Shabab à Boko Haram.

Deuxièmement, il faut s’attaquer aux problèmes de la marginalisation et des inégalités. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde pour dire qu’un océan de pauvreté dans une situation d’abondance et d’opulence mène tout droit à la catastrophe. La marginalisation et les inégalités sont source de tensions politiques et sociales, et compromettent de ce fait la viabilité à long terme, tandis que l’exclusion et les inégalités signifient qu’une économie ne réalise pas son plein potentiel. Selon différents paramètres, l’Afrique occupe le deuxième rang, après l'Amérique latine, en ce qui concerne les inégalités. Néanmoins, il y a beaucoup d’enseignements que nous pouvons tirer des tentatives faites par l’Amérique pour régler ces problèmes. C’est la raison pour laquelle, je dois saluer certaines initiatives que vous avez lancées ici au Nigéria afin d’expérimenter des filets de sécurité conditionnels dans les domaines de l’éducation et des soins de santé primaires.
Il ne faut pas oublier que le moyen le plus efficace pour promouvoir l’inclusion et réduire les inégalités est de donner aux enfants des personnes démunies une bonne éducation pour faire en sorte qu’ils n’héritent pas de la pauvreté de leurs parents.

Troisièmement, il faut créer des emplois. Ce problème est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de tous les pays africains. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui affirment que la phase de croissance rapide que connaît actuellement l’Afrique est une « croissance non créatrice d’emplois », mais je suis tout à fait d’accord avec ceux qui pensent que nous devons mettre un accent particulier sur les secteurs qui créent plus d’emplois, notamment l’agriculture,  et exploiter efficacement les ressources naturelles pour réinvestir les recettes dans secteurs porteurs d’emplois
J’ai entamé mon propos en réitérant un point de vue qui pourrait faire l’unanimité dans cette salle : l’Afrique ne créera pas suffisamment d’emplois avec un taux de croissance de 5 %. La croissance de nos économies doit être plus forte, en particulier dans les secteurs qui créent des emplois et c’est là le nœud du problème.  Que vous soyez un petit garagiste à Kaduna, un petit entrepreneur à Nairobi ou un grand industriel à Addis-Abeba, les obstacles à la prospérité et à la création d’emplois ont pour nom : manque de fiabilité de l’approvisionnement en énergie, coût exorbitant de l’électricité, coût élevé de l’accès à Internet, mauvaise logistique ferroviaire ou portuaire et délabrement des systèmes de transport. Dans le monde, aucun pays n’a pu se transformer rapidement sans que l’infrastructure – ou un minimum d’infrastructure -  soit en place.

L’infrastructure constitue un véritable obstacle à la transformation et à la création d’emplois et c’est une évidence. Pendant longtemps, l’infrastructure a été en grande partie financée par les partenaires extérieurs et au cours de la décennie écoulée, la Chine a joué un rôle très important dans ce secteur. Ces derniers temps, plusieurs pays ont lancé d’importantes opérations sur les marchés de capitaux et il y a une mobilisation accrue des ressources internes en faveur du développement de l’infrastructure. Dans les pays où les réformes de politiques sont claires et prévisibles, les investisseurs privés sont de plus en plus capables de transformer ces contraintes en opportunités. C’est ainsi que la dérégulation des années 1990 a révolutionné le secteur des télécommunications. C’est la raison pour laquelle je soutiens sans réserve les efforts que déploient des pays tels que le Nigéria pour ouvrir le secteur de l’électricité aux investissements privés. Nous apportons notre soutien sans réserve à ce genre d’initiative. En effet, la Banque participe à cet effort par le biais d’une garantie partielle du risque, d’un montant de 200 millions de dollars EU.
Malgré ces efforts, le continent ne peut réunir que 48 milliards de dollars EU, chaque année, au titre du financement de l’infrastructure et il enregistre un déficit annuel du même ordre. Même si un déficit annuel de 45 millions de dollars EU peut sembler énorme, il est tout à fait modeste comparé à l’épargne intérieure en Afrique ou à l’épargne mondiale qui cherche un bon rendement. Ce qu’il faut, c’est un bon mécanisme d’intermédiation, c’est-à-dire un outil approprié d’atténuation des risques liés aux projets d’infrastructure, qui permettra également de faire en sorte que ces projets soient prêts. Par conséquent, il est à présent temps de sortir des sentiers battus et de changer d’orientation. Cinquante ans après les indépendances, il est temps de changer d’orientation pour que l’Afrique s’approprie et mobilise ses énergies et ses ressources, et consacre cette épargne au renforcement de l’infrastructure en Afrique et, ce faisant, obtient un bon rendement.  C’est ce qui est à l’origine du Fonds 50 Afrique.

Avant de dire quelques mots sur le Fonds 50 Afrique,  je dirais d’emblée que je fais mienne l’idée selon laquelle, l’infrastructure physique, à elle seule, n’est qu’un début.  Elle doit s’accompagner, d’une part, d’une gouvernance infrastructurelle qui permet d’assurer l’entretien et, d’autre part, de l’élimination des barrières non physiques aux échanges régionaux et à la circulation des personnes, qui sont des principes auxquels tous les gouvernements africains ont adhéré.  Durant mon mandat à la Banque, nous avons beaucoup travaillé sur l’infrastructure régionale, mais il nous faut maintenant traduire ces principes dans les faits, en éliminant les obstacles à la circulation des personnes. Nous ne pouvons pas trouver les solutions que nous recherchons uniquement à l’intérieur de nos frontières.  À une période caractérisée par un ralentissement conjoncturel, le potentiel de l’Afrique et le dynamisme de son marché intérieur d’un milliard d’habitants ne pourront se matérialiser que lorsque les Africains pourront circuler librement sur leur continent, sans être entravés par les frontières héritées de la colonisation.

Je salue les pays qui avancent dans cette direction et où il est possible d’obtenir un visa à l’entrée. Je félicite les pays qui mettent en œuvre des accords de type Schegen et il me tarde de voir le jour il y aura un document de voyage commun à tous les pays africains, comme celui que possèdent les fonctionnaires de la Banque africaine de développement.

Comme je vous l’ai dit ce soir, le Fonds 50 Afrique consiste à mettre en place un outil très dynamique, flexible et viable sur le plan commercial pour développer l’infrastructure en Afrique. Le travail technique et juridique nécessaire au démarrage du Fonds au cours du premier semestre de cette année est pratiquement achevé. Nous tenons particulièrement à ce que des projets soient prêts…des projets qui sont viables sur le plan commercial et transformationnel.

Des discussions sont en cours avec les investisseurs potentiels. Les réactions sont très encourageantes et j’ai hâte de voir les institutions financières des pays africains prendre la tête de cette initiative et se l’approprier. Consacrons l’épargne de l’Afrique au développement du continent, en considérant cette épargne comme un investissement et non pas comme une entreprise caritative. La Banque africaine de développement jouera un rôle moteur grâce à sa prise de participation.

J’ai invité nos banques centrales à consacrer 5 % de leurs réserves à ce fonds. Ce pourcentage est modeste parce que nous sommes conscients de ce que peuvent faire ces institutions dans les limites de leur mandat. Nous lançons un appel aux fonds souverains et aux institutions non bancaires. Nous œuvrons de concert pour surmonter les difficultés juridiques inhérentes à leurs mandats et à leurs directives en matière d’investissement. Je reste convaincu qu’il s’agit du choix stratégique que l’Afrique doit faire pour combler le déficit infrastructurel qui constitue, pour elle, un handicap, aux échelons national et régional. Il s’agit d’un changement de paradigme et d’une prise en charge de notre avenir. Le Fonds 50 Afrique est une solution à un problème majeur de l’Afrique. Merci une fois de plus pour ce prix. À travers ce prix, vous avez répondu à l’appel à l’action. Je ne doute pas qu’ensemble, nous parviendrons à maintenir la dynamique sur notre continent.
Je vous remercie pour votre amiable attention