Financement des infrastructures en Afrique : Passer à la vitesse supérieure - Le président de la BAD Donald Kaberuka

19/07/2013
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Événement : Table ronde BAD/UA/UNECA sur le financement des infrastructures en Afrique

J’aimerais d’abord vous féliciter pour tout ce que vous avez fait dans le cadre de vos mandats respectifs de chefs de commissions économiques régionales et de responsables d’institutions financières sous-régionales.

Dans une certaine mesure, les progrès accomplis par l’Afrique reflètent les efforts que nous avons collectivement déployés dans le cadre de nos différentes missions, qu’elles aient pour objet le maintien de la paix, la bonne gouvernance, l’intégration régionale ou le financement des infrastructures. La Banque africaine de développement est honorée de vous avoir pour partenaires.

Ces dix dernières années, la Banque a connu – tout comme le continent africain – une forte croissance. À l’heure actuelle, notre portefeuille actif s’élève à 25 milliards de dollars, dont soixante pour cent investis dans des infrastructures. L’an dernier, nous avons engagé pour près de sept milliards de dollars, parfois en étroite collaboration avec vous dans le cadre d’organisations comme le COMESA, l’IGAD, l’EAC, la SADCC, la CEEAC ou la CEDEAO. Les personnels de nos institutions travaillent main dans la main.

La dernière fois que nous nous sommes réunis à Addis-Abeba, avec Mme Zuma et M. Lopes, nous avons lancé une étude sur les grandes tendances qui s’esquissent à l’horizon des cinquante prochaines années – de la dynamique démographique aux révolutions technologiques, en passant par le changement climatique et l’évolution du contexte économique mondial –, et nous nous sommes demandés ce que ces tendances signifiaient pour l’Afrique. Cette initiative est aujourd’hui bien avancée ; elle pourra être présentée à nos dirigeants à l’occasion du prochain sommet de l’Union africaine.

Dans le contexte de cette étude prospective sur le prochain demi-siècle, nous sommes réunis ici pour renforcer la coordination, réfléchir ensemble à la meilleure manière de servir le continent africain, et nous demander quelle pourrait être notre vision de l’avenir.

Nous connaissons les défis qui nous attendent, et nous savons quelle direction prendre. L’économie mondiale connaît un ralentissement. La question se pose donc frontalement : dans ce contexte morose, l’Afrique va-t-elle pouvoir maintenir le taux de croissance de ces dix dernières années ?
Ma réponse est oui, à condition d’adopter quelques grands principes :

  • Privilégier les politiques inclusives, c’est-à-dire des politiques qui ne soient pas seulement bonnes, mais excellentes ; c’est ce que nous proposons dans notre Stratégie décennale ;
  • Renforcer l’intégration ;
  • Accélérer le rythme des progrès sur les chaînes de valeur globales.

La seule question qui puisse vraiment freiner la dynamique actuelle est celle des infrastructures. Aucun pays au monde n’a pu maintenir de façon durable un taux de croissance de plus de 7% du PIB sans avoir préalablement réglé cette question.

Aujourd’hui, toutes sources confondues, nous avons déjà du mal à réunir 45 milliards de dollars par an, alors qu’il nous en faudrait le double. Nous menons tous des actions de toutes sortes dans nos régions respectives, nous prenons des initiatives et créons de nouveaux fonds, mais nous devons nous rendre à l’évidence : les gains obtenus restent bien en deçà du seuil critique.

Nous ne sommes pas dans une impasse, mais à une croisée des chemins. Les initiatives en cours ne suffiront pas à financer les infrastructures à hauteur des montants requis. Nos gouvernements investissent plus qu’avant parce que leurs recettes augmentent, notamment grâce à la rente des ressources naturelles. Cette situation est encourageante, car beaucoup de projets vont devoir être financés par les finances publiques des pays ; il est donc indispensable de mobiliser les ressources nationales.

Nous continuerons aussi d’avoir besoin de partenaires au développement, mais ceux-ci sont confrontés à des difficultés financières bien réelles.

Accéder aux marchés des capitaux, comme l’ont fait certains pays, est une option louable. Il faudrait que les pays soient plus nombreux à le faire et à obtenir une notation, à condition qu’ils sachent investir intelligemment et gérer leur dette.

Mais là aussi, évidemment, il y aura des limites. Et avec la fin de l’argent facile, les marchés vont finir par se refermer.

L’essor actuel des ressources naturelles est une opportunité pour ceux qui en disposent ; encore faut-il veiller à faire rentrer les recettes, notamment fiscales.

En prenant en compte le Programme de développement des infrastructures en Afrique et notre expérience dans le domaine des infrastructures, nous nous sommes donc demandés quel instrument serait capable de compléter l’existant. Selon de multiples études, en effet, l’Afrique possède une réserve d’épargne qui lui permettrait de financer son développement. Une épargne généralement investie dans des titres négociables, européens ou américains, mais disponible pour peu que l’on puisse présenter des propositions attractives. Les gestionnaires de ces fonds sont des fiduciaires prêts à déplacer leur argent si les conditions commerciales leur sont avantageuses. C’est vrai pour l’épargne de l’Afrique ; ça l’est aussi pour des épargnes extérieures comme les fonds souverains.
En réfléchissant sur ces questions au sein de la Banque, nous sommes parvenus à la conclusion qu’il y avait trois problèmes :

  • Le problème permanent d’absence de projets prêts à être lancés ;
  • Celui, plus important, de trouver des projets commercialement viables et bancables ;
  • La nécessité de disposer d’un instrument qui garantisse l’atténuation des risques et le rehaussement de la qualité du crédit, et qui donne aux investisseurs l’assurance d’un bon rendement, d’une sécurité et, dans le cas des banques centrales, de liquidités.

Le financement des infrastructures est, vous le savez, au cœur de nos activités. Sur un portefeuille actif qui s’élève actuellement à 25 milliards de dollars, 17 milliards concernent les infrastructures. Parmi tous les projets lancés sur le continent africain, nous sommes probablement associés, à un titre ou un autre, à un tiers d’entre eux. Nous aimons mettre notre expérience collective au service du programme d’infrastructures de l’Afrique.

En janvier, les dirigeants de l’Union africaine attendront de nous autre chose sans doute que de simples scénarios pour l’avenir ; ils voudront savoir comment les financer. C’est de là qu’est née l’idée du Fonds50Afrique, idée que j’ai présentée pour la première fois au sommet de la SADCC à Maputo.
Cet instrument s’appuiera sur les acquis et sur la force financière de la BAD – en tant qu’investisseur et ingénieur financier – pour attirer des épargnes locales et internationales, utiliser notre intelligence collective pour passer à la vitesse supérieure dans le financement de nos infrastructures. Ce sera un instrument bien noté, capable d’émettre des obligations solides, attractives pour les investisseurs.
Deux éléments sont essentiels ici. D’une part, les projets que nous ciblerons devront être commercialement viables ; d’autre part, ils devront entraîner des transformations dans les pays et être considérés comme des priorités pour nos régions respectives. Et sur le plan de l’ingénierie financière, ils seront complexes mais faisables.

La proposition a été examinée par nos ministres des finances et entérinée à Marrakech.

Je serai à l’île Maurice plus tard dans le courant du mois d’août pour m’adresser aux gouverneurs des banques centrales, qui sont des partenaires extérieurs. Plusieurs pays et institutions ont d’ores et déjà manifesté leur soutien. Nous aimerions vous expliquer aujourd’hui où nous en sommes et solliciter votre soutien pour que nous puissions, ensemble, piloter ce projet sous la forme d’une initiative cent pour cent africaine.

Je rappelle que nos collègues de la Banque asiatique de développement et de l’Association des nations de l’Asie du sud-est viennent de présenter un instrument très semblable au nôtre. J’étais à Manille en octobre dernier, au siège de l’ASEAN, et je vois l’intérêt qu’il y a à apprendre les uns des autres. Une chose est certaine : le Fonds50Afrique est non seulement possible mais nécessaire. Nous n’avons pas le choix.

Compte tenu de son expérience et de son mandat, la Banque africaine de développement est appelée à jouer un rôle de chef de file dans la mise en place de ce nouvel instrument, qui est notre bien commun.

Je vous remercie de votre attention.