Somalie – Les craintes font place à l'espoir : opérer les bons choix

07/05/2013
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Deux décennies de chaos, de destruction et de sang versé en Somalie. Un enfant né au début de la crise somalienne est aujourd’hui âgé de vingt et un ans. La Somalie a encore un long chemin à parcourir : les Al Shabaab sont vaincus, mais n’ont pas encore été totalement éliminés. Et ils ont toujours la capacité de tuer et de mutiler.

Les risques de retour en arrière - et de crise humanitaire - sont toujours là, et nous n’en avons pas encore fini avec les effets de la catastrophe. Les rapports des agences d’information de la semaine dernière nous rappellent la fragilité et la délicatesse de la situation politique et humanitaire.
Mais, s’il est vrai que la Somalie a un long chemin à parcourir, il est tout aussi clair que le chemin déjà parcouru est long. Maintenant, avec son Gouvernement, son Parlement, son Président, son Premier ministre et son plan de reconstruction en six points, le pays se remet sur ses pieds. Organisée cette semaine par le Royaume-Uni et le gouvernement somalien, la Conférence de Lancaster House a marqué une étape importante dans un long voyage.

C'est la première fois depuis longtemps qu'il y a eu un tel optimisme, même si cet optimisme est tempéré par ce qui reste encore à faire sur les fronts sécuritaire et humanitaire.

Les attaques des pirates au large des côtes de la Somalie ont baissé de trois quarts en un an.
Les forces armées somaliennes - avec l'aide de l'UA et de la mission AMISOM de l’ONU, dont la durée vient d’être prorogée - ont récupéré le territoire occupé par les insurgés d'Al-Shabaab, en reprenant leur dernier bastion urbain de Kismayo en octobre. Ce qui était le plus vaste camp au monde de déplacés de l'intérieur à Afgoye, près de Mogadiscio, a vu sa population réduite des deux tiers en un an. Les tentes sont remplacées par des constructions en dur. L’espoir fait place à la peur à mesure que les affaires reprennent : l’immobilier à Mogadiscio, la téléphonie mobile et d’autres activités économiques.

Les Somaliens sont de retour : plus de 60.000 sont revenus rien que l'année dernière. Nous estimons à deux milliards de dollars les sommes rapatriées chaque année. Le shilling somalien s’est apprécié, les compagnies aériennes commerciales font de bonnes affaires, et il y a neuf réseaux de téléphonie mobile à travers le pays. Les arrivées des navires cargos à Mogadiscio qui cherche à regagner sa réputation de perle blanche de l'océan Indien ont considérablement augmenté en un an. L'UNICEF rapporte que les enfants reprennent en grand nombre le chemin de l'école. Les Somaliens ne parlent pas seulement avec leurs voisins, ils se parlent entre eux. Leur engagement à dialoguer avec toutes les régions de la Somalie témoigne du potentiel d'une volonté nationale collective.
Le pays, qui a en partage une langue, une histoire et une religion, a plus de facteurs d’unité que de division : la Somalie peut se reconstruire à nouveau.

En cela, la communauté internationale, qui s’est retrouvée en grand nombre autour des Somaliens à Lancaster House, a un rôle essentiel à jouer. Mais pour qu’elle joue un rôle actif en Somalie, il y a certaines conditions préalables à remplir.

Premièrement, nous devons appliquer les leçons apprises en matière de construction de l’Etat après un conflit, en Afrique et ailleurs. La réunion de mardi a marqué un bon début. Les autorités somaliennes ont décrit les progrès qu’elles ont réalisés dans leurs plans, en particulier dans le secteur de la sécurité, de la justice, de la primauté du droit et de la gestion des finances publiques. Ce sont en effet les points de départ. C’est aux Somaliens que reviennent les initiatives. Cela doit être perçu par tous - et surtout le peuple.

Notre tâche est de les soutenir au moment où ils construisent leurs propres capacités, où ils planifient et exécutent. A aucun moment, la communauté internationale ne devrait vouloir substituer ses plans et ses actions à ceux des Somaliens. De tels comportements peuvent partir de bonnes intentions, mais sont voués à l’échec.

En deuxième lieu, nous devons gérer la relation complexe entre les agences humanitaires qui fournissent une aide d'urgence à court terme, et celles qui traitent les problèmes à long terme du développement, de la «résilience» et de la reconstruction. Le temps nous a appris que les deux phases peuvent se fusionner et se renforcer mutuellement.

La famine et la sécheresse de 2011-12 ont emporté plus d'un quart de million de vies somaliennes, nous rappelant les liens étroits qui existent entre la sécurité, l'aide humanitaire et la construction de la résilience à long terme.

En troisième lieu, nous devons avoir à l’esprit le contexte régional. La grande région de la Corne n'est pas seulement une victime collatérale de la crise somalienne, elle est aussi le fondement de la solution à la sécurité. Si, aujourd'hui, nous voyons la lumière au bout du tunnel, c'est grâce aux Kenyans, aux Ougandais et aux Burundais qui ont été prêts à sacrifier leur vie. Il n'y a pas de solution pour la Somalie qui n'implique pas les populations et les pays de l'Afrique orientale et de la Corne.

Reconstruire l'Etat somalien est un défi lancé à nous tous. Pas de manuel d’utilisateur, ni de boîte à outils. Nous allons apprendre tout au long du chemin, en tirant les leçons du passé.

A Londres, les Somaliens ont raconté les progrès qu’ils ont accomplis, en mettant en place un système transparent de gestion des finances publiques, avec un cadre fiscal solide. C'est un très bon point de départ. C'est ce genre de détail - et d’engagement - qui donnera aux Somaliens et à leurs partenaires le gage que les ressources limitées disponibles pour reconstruire la Somalie seront utilisées à bon escient.

La Banque africaine de développement, avec son caractère africain, est déjà sur le terrain, aidant à consolider les fondements de la Somalie et à appliquer les leçons apprises dans d'autres États fragiles.
Dans l'histoire de la Somalie, en particulier  dans les années 1970 et 1980, le monde extérieur n'a pas toujours aidé. Parfois même, il a en fait contribué à certaines des causes de la crise somalienne des vingt dernières années. C'est pourquoi il est essentiel qu'il prenne maintenant en charge la Somalie - et qu'il le fasse en toute humilité. Laissons l’autonomie d’action aux Somaliens, allégeons le fardeau qui pèse sur les épaules du jeune Etat.

Une priorité immédiate est de régulariser les relations de la Somalie avec les institutions financières internationales. Commençons par veiller à la mise en place d'un programme de règlement rapide des arriérés de la dette extérieure. Il a fallu trois années de frustrations au Libéria pour effacer les dettes bilatérale, multilatérale et du Club de Londres. La modicité de la dette de la Somalie devrait permettre au processus d'aller plus vite.

Le parcours de la reconstruction de la Somalie vient de commencer. Ce pourrait être le parcours africain le plus complexe en cinquante ans. Mais, il peut se révéler être le plus gratifiant si nous faisons les bons choix.

Donald Kaberuka est le président de la Banque africaine de développement