Du tournant au point de bascule : Remarques du président de la BAD Donald Kaberuka, à la 8e Conférence économique africaine

28/10/2013
Share |

Evènement : Conférence économique africaine 2013

Il y a huit ans, l’idée a été lancée – à l’initiative de Louis Kasekende, notre chef économiste à l’époque – de nous retrouver régulièrement entre chercheurs en économie, économistes sur le terrain, membres de cercles de réflexion, économistes de la Banque et décideurs africains. C’est la raison qui nous réunit ici aujourd’hui.

Ces rencontres ont beaucoup contribué à faire progresser notre compréhension de l’économie africaine et de ses ramifications internationales. Pour cette 8e conférence, nous avons choisi un thème qui est au cœur du travail de la Banque africaine de développement : l’intégration régionale.

Depuis l’effondrement de Lehman Brothers, notamment, et l’ouragan financier qui a suivi, le commun des mortels – vous le savez – se méfie des économistes, des banquiers et des experts associés au monde de la finance. Je crois néanmoins qu’à une époque comme la nôtre, ce que nous avons à dire mérite qu’on lui prête une certaine attention.

Je réfléchissais à ces questions dans l’avion qui m’amenait à la conférence, quand je suis tombé par hasard, dans le Financial Times du week-end, sur une interview d’Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale américaine. Sans doute avez-vous été nombreux à la lire. Quoi qu’il en soit, il était réconfortant d’entendre cette analyse pleine d’humilité dans la bouche d’une éminente personnalité du monde de l’économie et de la finance, qui expliquait de manière non défensive en quoi, à son avis, il s’était peut-être trompé dans l’appréciation de la situation.

Son évaluation de la modélisation du risque était particulièrement intéressante. Il évoquait cette idée erronée, à laquelle il avait souscrit, selon laquelle des modèles mathématiques complexes pouvaient prédire les comportements des individus, des ménages ou des entreprises, ou expliquer le caractère rationnel de ces comportements dans certaines conditions du marché. Il ajoutait, et je cite : « Les modèles ont échoué au moment où nous en avions le plus besoin. Le modèle de la Fed a échoué. Le modèle du FMI a échoué. » Et il concluait : « Aujourd’hui, il n’y a pas de réponse toute faite, et l’on ne peut aussi facilement pointer du doigt les bons ou les méchants… Dans un paysage qui change, nous devons tous continuer à nous méfier de nos présupposés et de nos préjugés. »

C’est ce que nous allons faire, j’en suis convaincu, dans les deux jours qui viennent : faire preuve d’ouverture d’esprit et remettre en question nos présupposés.

Personnellement, j’ai toujours suivi de très près les travaux de cette conférence, par curiosité intellectuelle mais aussi par intérêt direct, pour comprendre les conséquences concrètes qu’ils peuvent avoir sur les activités de la Banque. Je tiens donc à vous remercier tous ici – chercheurs, membres de cercles de réflexion, universitaires, personnels de la Banque, institutions sœurs et organisations coorganisatrices – pour votre engagement constant dans cette entreprise. Nous sommes fiers de vous avoir pour partenaires.

Le sujet qui nous réunit aujourd’hui – l’intégration économique de l’Afrique – n’est pas nouveau. La libération politique du continent étant un fait acquis, l’intégration économique devenait l’objectif principal de l’Union africaine. C’est la raison d’être des nombreuses communautés économiques régionales, et d’ailleurs – pour ceux qui ne le sauraient pas –, la principale raison pour laquelle a été créée la Banque africaine de développement.

Toujours dans le vol qui m’amenait ici, je regardais la carte de l’Afrique du Sud, la plus grande puissance économique du continent. Composé de neuf provinces, ce pays est le seul en Afrique à faire le pont entre l’océan Indien et l’océan Atlantique et à compter deux fuseaux horaires. Sur ses neuf provinces, beaucoup ont un PIB qui est un multiple de celui de beaucoup de pays du reste du continent, sinon de tous. Si la province dans laquelle nous nous trouvons actuellement, le Gauteng, était un pays, ce serait la cinquième puissance économique de l’Afrique. Je crois savoir aussi que la plus petite province sur le plan économique – le Cap-du-Nord – a un PIB supérieur à celui de bon nombre de pays au nord du Limpopo.

Une idée m’a alors traversé l’esprit. Imaginons une seconde que chacune de ces neuf provinces ait sa propre monnaie, ses passeports, ses frontières, sa législation en matière d’investissement, ses obstacles à l’immigration, sans parler d’avoir une armée et sa propre diplomatie.

Je pourrais continuer la liste, mais la conclusion s’impose d’elle-même. Même compte tenu de leurs richesses naturelles, ces provinces seraient probablement toutes plus pauvres qu’elle ne le sont aujourd’hui. Et nous savons le prix que paie notre continent pour ce phénomène de balkanisation.

Nous comprenons l’impatience des populations, les frustrations des hommes d’affaires et des chefs d’entreprise. Quand les pères fondateurs de l’Union africaine ont décidé de conserver les frontières créées par les découpages coloniaux, ils ont reconnu en même temps la nécessité de réaliser l’intégration économique. Les progrès accomplis à ce jour sont encourageants mais très variables. En Afrique de l’Est, dans le COMESA, la CEDEAO et la SADC, on avance. En revanche, le rythme est probablement un peu plus lent dans le nord et le centre du continent.

Là où les choses progressent, les résultats commencent à se faire sentir. Presque partout, le grand problème n’est plus la question des tarifs douaniers mais celle des restrictions non tarifaires. Les échanges commerciaux à l’intérieur du COMESA sont passés de trois milliards d’USD en 2000 à vingt milliards en 2012. Les échanges à l’intérieur de la CEA ont augmenté de 50 % depuis l’adoption de l’Union douanière. Même pour l’ensemble du continent africain, le pourcentage se rapproche probablement des 20 % si l’on compte les échanges informels. C’est encore loin de ce que l’on observe dans d’autres régions du monde, mais nous avons déjà bien avancé.

La Banque africaine de développement est, vous n’êtes pas sans le savoir, le plus grand financeur d’infrastructures et de corridors régionaux sur le continent. Dans le contexte du Programme de développement des infrastructures en Afrique (PIDA), nous sommes parties prenantes à de grands projets transcontinentaux reliant des pays mais aussi des régions, et nous participons à la mise en place de pools énergétiques. Il paraît évident que l’amélioration des transports transfrontaliers (qui représentent souvent jusqu’à 15 % du prix du produit final) contribuera à améliorer les résultats commerciaux. C’est pourquoi nous sommes de grands défenseurs de l’Accord tripartite entre la SADC, le COMESA et la CEA.

Toutes ces questions nous sont assez familières. Nous avons des données ; nous savons ce qui a été fait. Nous avons même des dates d’échéance et des feuilles de route. Si nous sommes réunis ici, ce n’est donc pas pour défendre l’idée de l’intégration régionale, acquise depuis bien longtemps, mais pour réfléchir, et ce, pour deux raisons.

La première concerne les conséquences pour l’Afrique de l’état calamiteux de l’économie mondiale et le besoin urgent de renforcer la résilience du continent contre les chocs extérieurs. Autrement dit, la situation réclame d’urgence de nouvelles mesures, plus proactives.

La seconde raison est cette conviction profonde que si beaucoup de pays ont bien progressé ces dix dernières années, la dynamique sera difficile à maintenir si nous n’accomplissons pas un bond qualitatif sur la question de l’intégration régionale.

Il y a cinq ans, en effet, l’économie mondiale était au bord de l’asphyxie. Aujourd’hui, elle n’est peut-être plus en réanimation, mais elle n’est pas sortie de l’hôpital, confrontée qu’elle est à une reprise anémique, au chômage, à la faiblesse des banques, à des dettes gigantesques et à des réformes structurelles complexes, politiquement difficiles à mettre en œuvre.

Pour compliquer les choses, cette crise prolongée a repoussé sine die certains accords essentiels sur des solutions multilatérales concernant par exemple le commerce et le climat. La crise économique étant devenue un état chronique, l’envie de coopérer s’est affaiblie. Prenons l’exemple du cycle de Doha.

Après une décennie d’accélérations et de coups de frein, et malgré toute l’énergie investie par Pascal Lamy, on peut dire que ce programme est aujourd’hui au point mort. Après dix ans, il semble que la seule façon d’avancer soit de réduire nos ambitions.

Je pense que la réunion à Bali, en décembre, tentera de récolter les fruits les plus faciles à cueillir, comme l’accord sur la facilitation des échanges commerciaux. Avec ou sans Doha, cette question est évidemment critique. Selon l’OCDE, la facilitation des échanges ajoute quarante milliards d’USD à l’économie mondiale et augmente partout les revenus dans une fourchette comprise entre 10 et 15 %.

Faciliter les flux transfrontaliers de marchandises est essentiel pour les pays africains, et un accord en ce sens serait le bienvenu. Mais quand verrons-nous les choses bouger dans d’autres domaines indispensables pour faire sortir l’Afrique de la pauvreté : je pense à l’agriculture – qui ne se réduit pas au coton –, à l’escalade des tarifs douaniers, aux règles d’origine et à beaucoup d’autres questions qui restent en suspens, notamment dans le secteur des services qui, pour un pays comme l’Afrique du Sud, constitue 65 % de son PIB et 70 % de ses emplois.

Les méga-accords de partenariat que les pays riches négocient entre eux dans le secteur des échanges représentent un autre élément auquel l’Afrique doit être attentive. Je pense, par exemple, au Partenariat transpacifique et au Partenariat transatlantique.

Les enseignements que l’Afrique doit tirer de cette réflexion est que, compte tenu de la léthargie de l’économie mondiale et de la course aux solutions multilatérales, la construction d’un marché intérieur africain ne peut se faire spontanément ; elle exige des mesures volontaires.

Ceci m’amène à une autre réflexion : pourquoi sommes-nous ici ? D’une façon générale, on salue aujourd’hui la performance de l’Afrique. D’aucuns parlent du « réveil de l’Afrique », quel que soit le sens que l’on donne à cette expression. Pour d’autres, ce n’est qu’une bulle qui va bientôt éclater, mais nous sommes habitués à ce genre de propos cynique.

Adoptons un point de vue plus nuancé. Nous représentons cinquante-quatre pays très différents par leurs richesses, les circonstances de leur création et leurs conditions socio-économiques. Certains sont abondamment dotés en ressources naturelles : ils exportent du pétrole, du gaz ou des produits miniers. D’autres ont de faibles revenus et sont des importateurs nets de pétrole. Plusieurs pays sont secoués par des conflits. Certains sont de grandes économies ouvertes à revenus intermédiaires, d’autres, de petites économiques isolées à revenus intermédiaires. Quelques-uns sont enclavés : ils n’ont aucun accès à la mer.

Autrement dit, comme je le disais à Brookings au début de ce mois, tout le monde peut trouver des arguments à l’appui des hypothèses qu’il veut défendre. Si l’on veut prouver que l’Afrique est un continent endormi, il suffit de se concentrer sur la Corne de l’Afrique, la République centrafricaine, le Sahel, le chômage des jeunes, les problèmes d’alimentation en énergie, les inégalités, etc.

Les tenants d’une vision plus optimiste se tournent vers les vingt pays dont la croissance dépasse les 6,5 % au milieu d’un ralentissement général au niveau mondial. Ils invoquent le déclin spectaculaire de la mortalité infantile, la réduction du nombre des pauvres, l’accroissement des flux d’investissement dans les industries extractives mais aussi ou surtout dans l’agroalimentaire, les industries de transformation et les services.

Une chose est certaine : tous les analystes sérieux reconnaissent que l’Afrique est à un tournant de son histoire. Mais il est important pour nous, Africains, de ne pas confondre un simple « tournant » et un « point de bascule ». À l’heure actuelle, un tiers seulement des pays de l’Afrique subsaharienne connaîtront un taux de croissance économique supérieur à 6,5 %. Les autres, exception faite des pays en guerre, se situeront autour de 5 %.

Or, ce qu’il faut à l’Afrique, ce n’est pas une croissance à 5 %, mais à 7%, au minimum.

Et contrairement à certaines affirmations répandues, ce schéma de croissance est bien réparti ; il ne concerne pas seulement les pays riches en gisements miniers.

Mais si l’économie croît, la démographie aussi. L’Afrique marche sur un tapis roulant qui avance à contre-courant. C’est pourquoi il lui faut ce minimum de 7 % de croissance, et ce pour de nombreuses années.

Deux facteurs sont critiques ici : l’insuffisance des infrastructures, qui nous coûtent 2 % de croissance chaque année, et le manque d’intégration de nos marchés. Or, les investisseurs veulent cette intégration, et ils nous le disent. C’est ce qui nous permettra de monter d’un cran dans les chaînes de valeur mondiales et de créer un marché intérieur robuste, capable de résister aux chocs extérieurs. C’est là que sont les emplois. C’est dans les chaînes de valeur mondiales que commence la transformation. Tout cela est à notre portée. Et c’est là que se situe le point de bascule, car nous vivons une époque où la demande mondiale est faible, où la volatilité est grande, où nous sommes confrontés à tant d’inconnues. Le véritable moteur de l’Afrique sera son marché intérieur.

Nous sommes, je l’ai dit plus haut, le plus grand bailleur de fonds extérieur pour les infrastructures, au niveau des pays comme des régions. Vingt pour cent de notre guichet concessionnel est réservé à l’intégration régionale, soit environ 1,8 milliards d’USD qui, chaque année, vont soutenir le développement de marchés régionaux sans frontières. Sur les sept milliards d’USD que nous avons engagés l’an dernier, 60 % ont été consacrés aux infrastructures.

On peut se demander pourquoi, parfois, les choses n’avancent pas aussi vite qu’elles le devraient ou qu’on le voudrait. J’aimerais vous faire part de quelques enseignements tirés de notre expérience.

Voici une photographie prise à un poste frontière dans la région du COMESA, mais elle aurait pu être prise n’importe où. Le blocage que l’on voit ici n’est pas dû à une insuffisance des infrastructures. Au contraire, la route flambant neuve, qui traverse plusieurs pays, vient d’être achevée, financée par nous. La paralysie est due à la bureaucratie, car les différents services – immigration, douanes, sécurité, inspection phytosanitaire – doivent remplir plusieurs rubriques dans des questionnaires et obtenir différentes signatures, le tout multiplié par deux à chaque frontière.

La première leçon coule de source : les infrastructures matérielles peuvent faciliter les choses, mais elles ne peuvent pas tout. Si elles ne s’accompagnent pas de mesures énergiques pour régler le problème des obstacles non tarifaires et autres restrictions aux échanges, les économies directes ou indirectes que permettent ces infrastructures seront totalement annihilées. Et, comme me l’expliquent les experts,  il y a là tout un ensemble de questions à traiter, avant la frontière, à la frontière et après la frontière. À cet égard, il convient de saluer les efforts des gouvernements qui cherchent à simplifier la documentation et à mettre en place des postes de douane uniques.

Je donnerai un autre exemple concernant cette fois l’interconnexion énergétique entre pays, c’est-à-dire la question des pools énergétiques, dans lesquels la Banque joue aussi un rôle essentiel. Pratiquement tous les pays connaissent aujourd’hui une crise de l’énergie. Avec l’expansion rapide des économies nationales, en effet, la demande en énergie dépasse de loin l’offre. Mais le problème n’est pas l’absence de sources d’énergie, car le continent possède d’importantes capacités en termes d’hydroélectricité, de géothermie et autres sources renouvelables, sans parler des combustibles fossiles et notamment des immenses réserves en gaz récemment découvertes.

Le secteur de l’énergie exige de lourds investissements publics, depuis le stade de la production jusqu’à celui de la distribution. Mais il est clair que les financements publics n’y suffiront pas. Nous savons tous que les investisseurs privés, comme cela a été le cas dans les années 1990 après la dérégulation des télécommunications, sont prêts à investir, mais à certaines conditions :

  • qu’il existe des dispositions régionales institutionnelles fiables en matière de réglementation ;
  • que les compagnies nationales d’électricité soient solvables et ne fassent pas faillite par insuffisance d’aides ; et
  • que les régulateurs soient indépendants, en droit et dans les faits.

C’est pourquoi je me félicite des réformes actuellement menées dans le secteur de l’énergie sur tout le continent, de l’Afrique du Sud à la Tanzanie, en passant par le Kenya, le Nigeria, le Ghana et d’autres pays. Les décisions courageuses pour supprimer les subventions sur les lignes et les remplacer par des aides aux personnes qui en ont besoin – à savoir les pauvres – permettront aux pays qui disposent géographiquement du potentiel énergétique de produire et d’exporter de l’électricité vers leurs voisins, et de créer ainsi le marché énergétique dont nous avons besoin.

Récemment, j’ai commandité une évaluation de la capacité des ports maritimes du pourtour de l’Afrique. En dehors de l’Afrique du Sud, de l’Égypte et du Maroc, tous nos ports sont aujourd’hui – on pouvait s’y attendre – au maximum de leurs capacités ; ils nécessitent donc des investissements massifs, comme nous l’avons fait récemment en appuyant le développement portuaire à Djibouti, au Togo, au Sénégal et en Namibie. Et beaucoup d’autres projets suivront.

Le port que l’on voit ici se situe en Namibie, mais, d’une certaine façon, c’est un port régional, car il dessert tous les pays de la SADC et au-delà. Ainsi, toute déficience dans un port comme celui-ci a des coûts externes qui se répercutent sur tous les pays utilisateurs et sur l’ensemble de l’économie régionale. C’est l’un des aspects sur lesquels doivent se concentrer aujourd’hui les communautés économiques régionales, et nous sommes prêts à leur apporter notre appui.

Il est évident que beaucoup de projets de transformation régionale nécessaires à l’Afrique continueront de devoir faire appel à des fonds publics, à des ressources nationales, aux marchés des capitaux et à des organisations de financement du développement.

Mais toutes ces sources ne permettent de réunir que cinquante milliards d’USD par an environ. Il en manque quarante-deux. Il faut donc trouver les moyens d’attirer des investisseurs privés dans des infrastructures commercialement viables. Nous avons connu ce problème avec les câbles sous-marins et certains projets énergétiques. Les capitaux privés sont à la recherche d’opportunités, mais il faut que les projets,  grâce à tout un ensemble d’instruments, atteignent un stade où ils deviennent bancables – c’est-à-dire exempts de risques –, et qu’ils s’appuient sur des supports financiers correctement structurés.

C’est ce qu’a fait la Banque africaine de développement en créant le Fonds Afrique50, dont vous entendrez parler plus en détail au cours de cette conférence. La Banque étant investisseur de référence, nous invitons les investisseurs institutionnels africains à participer à la construction de notre continent avec notre propre épargne, tout en escomptant un rendement appréciable. La Banque apportera son expérience dans le domaine du développement du secteur privé et des PPP pour soutenir le lancement de cet instrument, et elle jouera un rôle essentiel en limitant les risques de tels projets.

Actuellement, de nombreux pays accumulent de vastes surplus – grâce à leurs ressources naturelles – et disposent de rentes très importantes ; il est donc temps que l’Afrique investisse en Afrique pour l’Afrique. Non pas dans des projets à faible rendement ou à perte mais dans des actifs sûrs, à haut rendement, qui contribuent en outre à la construction de nos économies.

J’aimerais revenir à mon point de départ. Nous ne sommes pas ici pour défendre l’idée de l’intégration régionale, idée acquise depuis longtemps ; nous sommes ici parce que l’Afrique est à un tournant critique de son histoire, et qu’elle est décidée à transformer ce tournant en un point de bascule. Et il est important de battre le rappel, car il y a urgence.

Il y a urgence parce que l’état alarmant de l’économie mondiale nous oblige à renforcer notre résilience interne et à débloquer le marché africain avec son milliard d’habitants, et à créer ainsi les conditions qui nous permettront de rejoindre des chaînes de valeur supérieures au niveau mondial.

Et si l’on me dit : « Mais cela nécessite d’immenses ressources financières », je répondrai « oui ». Mais l’Afrique investit à l’étranger l’épargne qu’elle tire de ses nouveaux gisements de pétrole, de gaz, et autres ressources, une épargne qui s’élève à cinq cents milliards de dollars. L’actuelle génération a une occasion unique de s’engager sur la bonne voie et de ne pas renouveler les erreurs du passé.

De plus, les mesures à prendre pour renforcer l’intégration de l’Afrique n’exigent pas toutes de l’argent. Nous pouvons déjà mettre en place des projets pour lesquelles nous nous sommes engagés, qu’il s’agisse de la circulation des personnes ou du partage des services, en passant par la création de centres d’excellence.

Nous sommes à un moment où il faut prendre des décisions stratégiques pour l’avenir de l’Afrique. Qui ne s’est jamais plaint des difficultés que rencontrent les usagers des compagnies aériennes en Afrique, ou du coût des transports ? Or, l’accord de Yamoussoukro nous permet de déréguler le secteur, et cet instrument, à lui seul, pourrait attirer des investisseurs et contribuer à réduire le coût des liaisons aériennes, peut-être de 40 %.

Je ne parlerai pas de la libre circulation des personnes qualifiées et des entreprises.

En fin de compte, si nous voulons renforcer rapidement l’intégration du continent, les pays doivent sortir de leurs calculs à somme nulle qui dit « Vous aller gagner, je vais perdre », qui est une sorte de « dilemme du prisonnier » où, avant de prendre une décision, chacun se demande ce que l’autre va décider. Or il est clair, dans notre cas, que la relation est gagnant-gagnant pour tout le monde. Comme nous le montre le succès de la zone euro, la géométrie variable génère des coûts que l’Afrique ne peut pas se permettre.

Je me réjouis de suivre vos débats et je vous remercie de votre attention.