La voix et la voie de l’Afrique : Le rôle de la BAD - Le président de la BAD, Donald Kaberuka

22/11/2006
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Evènement : Première conférence économique annuelle de la BAD

Lors des discussions de la « Commission Blair », notre distingué collègue Trevor Manuel a déclaré que « tant que les lions ne parleront pas, la seule histoire que l’on peut raconter est celle des chasseurs ». C’est le sens de notre rencontre ici : rassembler des économistes africains de premier plan et des confrères étrangers qui ont la passion de l’Afrique – pour réfléchir aux questions qui nous préoccupent actuellement et faire entendre la voix de l’expertise africaine.

La Banque africaine de développement utilise son pouvoir de mobilisation, mais c’est bien de votre plate-forme qu’il s’agit. Nous voulons que chacun se réapproprie cet événement et ses retombées. Nous voulons que le personnel de la BAD, les groupes de réflexion, les universités, les réseaux d’instituts de recherche et les centres de développement hors d’Afrique voient en cette conférence une possibilité d’interagir, d’échanger, de renforcer notre compréhension des défis de l’Afrique et de mieux faire entendre la « voix du lion ». Nous voulons en faire un événement annuel, en étroite collaboration avec la Commission économique pour l’Afrique. Peut-être souhaiterez-vous profiter de votre présence ici pour partager des idées sur la manière de renforcer cette appropriation.

Depuis sa création en 1964, la Banque africaine de développement a énormément contribué à la mobilisation et au déploiement de ressources en faveur du développement socio-économique de l’Afrique. Elle a financé des projets et des programmes dans de très nombreux secteurs : éducation, santé, gouvernance, renforcement des capacités, infrastructures, agriculture, etc. Elle a progressivement intensifié ses opérations de soutien budgétaire là où les conditions le permettent.

Pour cette seule année, nous espérons engager près de 3,2 milliards de dollars, exclusion faite des opérations d’allègement de la dette. Nos pays veulent que nous en fassions plus, en volume et en qualité, dans le secteur public comme dans le secteur privé. Naturellement, nous ne pouvons pas tout faire, et ce n’est pas non plus notre rôle.

Nous intensifions nos efforts pour en faire plus, mais de manière sélective : nous voulons développer l’excellence dans quelques domaines clés et envisager une étroite coopération avec des partenaires dont certains ont plus de ressources que nous.

Le début du nouveau millénaire a été marqué dans le monde par une prospérité sans précédent, marquée par un développement massif des échanges commerciaux et des investissements, et par une baisse considérable de la pauvreté dans certaines grandes économies du monde.

Première institution financière en Afrique – bien que relativement modeste par rapport à d’autres grands organismes donateurs opérant sur le continent – nous devons nous demander comment canaliser au mieux les efforts des divers partenaires – et ceux de l’Afrique – et permettre à notre continent de participer efficacement à cette prospérité économique mondiale. Il n’y a ni réponses simples, ni solutions miracles, mais notre réflexion doit conduire à favoriser un climat plus sain pour les investissements, à réduire les risques et les coûts qui pèsent sur les entreprises, et à investir pour débloquer les goulets d’étranglement – dans le domaine des infrastructures et des compétences, par exemple – qui compromettent la compétitivité de l’Afrique.

Mais, au-delà de notre rôle de canal de financement du développement, il est une autre contribution essentielle dont nos pays ont désespérément besoin : des conseils sur les meilleures façons d’intervenir, sur les réformes économiques et le développement du secteur privé, sur la réappropriation des projets par tous. Les pays – nos partenaires – veulent une Banque de développement pour l’Afrique qui ouvre d’autres perspectives ou, pour le dire autrement, qui apporte un « savoir ». C’est un domaine dans lequel ils en attendent davantage de notre part.

Or, dans le passé, cette question a peu retenu l’attention. Ce vide a été en grande partie comblé par d’autres partenaires, mais même eux n’ont guère entendu la voix de l’Afrique. C’est ce que nous aimerions changer, avec votre aide.

L’an dernier, nous nous sommes engagés dans un vaste programme visant à faire de la Banque une « institution fondée sur les connaissances ».

À cette fin, le Conseil a approuvé la création du Bureau de l’Économiste en chef, et c’est sous ses auspices que se tient la présente conférence, qui doit servir d’axe central pour générer et diffuser les produits intellectuels de la Banque et contribuer ainsi à élaborer une autre vision du développement en Afrique.

Nous ne voulons pas monopoliser cette voix, ni être le seul dépositaire de ce type de capacité en Afrique, loin de là. Ce doit être un agenda commun. La Banque utilise son potentiel de ralliement pour vous offrir une tribune, pour exploiter les connaissances considérables et les leçons qu’elle tire de ses actions et de son analyse économique et sectorielle, et, ainsi, mieux comprendre l’Afrique. La Banque ne peut, à elle seule, traiter tous les problèmes de développement; et elle n’essaiera pas de le faire.

Nous travaillerons en complémentarité ou en symbiose avec nos groupes de réflexion et nos institutions, en Afrique et ailleurs.

La Conférence économique africaine doit demeurer une entreprise commune. Nous avons tout à gagner de la création et de la consolidation de puissants réseaux de recherche, et de programmes de diffusion qui se renforcent et s’améliorent année après année, en amont comme en aval.

La portée et l’ampleur des domaines à traiter couvrent un large éventail. J’en citerai quelques-uns : les questions macro-économiques et micro-économiques, la bonne gestion des ressources naturelles, le climat des investissements, les questions sectorielles, le commerce et la finance, le développement humain, le rôle de la science et de la technologie, le changement climatique.

Nous avons le pouvoir de fédérer nos énergies et nos possibilités de création de réseaux, qui permettront à nos penseurs et à nos praticiens du développement de mettre en commun leurs capacités intellectuelles. C’est ce qui permettra aux lions de « raconter leur histoire ».

Au cours du Sommet du Millénaire, il y a six ans, la communauté internationale s’est polarisée sur l’Afrique comme jamais auparavant. De nombreuses initiatives ont été lancées en réponse à l’agenda de l’Afrique. On sait ce que les Africains doivent faire en Afrique, et le soutien – argumenté et articulé – qu’ils attendent de leurs partenaires. Il faut désormais galvaniser cette volonté politique et aller de l’avant, mais, pour cela, il faut que l’Afrique fasse encore mieux entendre sa voix, ce qui suppose une saine connaissance du continent, de ses économies, de ses politiques, de son potentiel et de ses promesses.

Bien que cette conférence inaugurale ne soit qu’une première tentative, je suis très impressionné par le niveau des participants et la qualité des interventions.

Je salue les nombreux collègues non africains – venus d’institutions partenaires, d’universités et de centres de recherche – qui sont ici et qui présenteront des exposés. Si la responsabilité du développement de l’Afrique nous incombe en dernier ressort, à nous Africains, le défi de la pauvreté – qui est le vrai défi humain de ce Millénaire – est une entreprise commune. Je tiens à vous exprimer toute ma gratitude pour avoir consacré votre temps et votre talent à travailler – et à parler – en faveur de l’Afrique. Qu’il s’agisse de l’agenda de Doha et du programme commercial, du réchauffement climatique ou des enseignements de l’Asie, vous apportez une énorme contribution à la voix de l’Afrique. Je tiens à vous assurer que notre partenariat se poursuivra.

On me demande souvent pourquoi la BAD devrait chercher à développer ses capacités et à générer des connaissances sur les questions de développement en Afrique.

Après tout, d’autres organismes comme que les Institutions de Bretton Woods, l’OCDE, la CNUCED, le font déjà avec beaucoup d’efficacité. Cette question m’a toujours laissé assez perplexe, mais je me rappelle alors l’un des pères fondateurs de la Banque qui, au moment où il était question de créer la BAD en 1964, se demandait pourquoi nous avions besoin d’une banque régionale pour l’Afrique puisque nous avions déjà la Banque mondiale. Heureusement, la sagesse des défenseurs de banques de développement régionales fortes a prévalu. Les institutions sœurs sont, certes, des partenaires essentiels, qui introduisent la dimension mondiale et en soulignent l’utilité pour l’Afrique. Je suppose que vous êtes nombreux à avoir lu deux excellentes publications récentes de la Banque mondiale, l’une qui met l’accent sur les défis de la croissance africaine, l’autre, par le Pr Broadman, consacrée à la Route africaine de la Soie.

Nos institutions sœurs font un travail remarquable en Afrique et pour l’Afrique, et je suis donc très heureux de voir qu’elles sont représentées ici par des collègues. Elles ont été les premières à demander que l’Afrique fassent entendre sa voix, et elles nous ont aidé à réaliser cet objectif. Nous sommes la Banque de développement de l’Afrique et, à ce titre, nous sommes censés connaître et comprendre de manière plus intime la situation de notre continent. Nous ne prétendons pas avoir le monopole de la pensée sur les questions de développement de l’Afrique. Notre seul objectif est de donner aux penseurs africains et aux praticiens du développement une opportunité, une plate-forme où ils peuvent entendre et faire entendre d’autres points de vue, et arriver ainsi à une meilleure compréhension des choses. Alors, la voix de l’Afrique se fera clairement entendre.

Je conclurai en vous assurant de l’engagement total de la BAD en faveur de cet agenda, mais aussi de mon engagement propre et de celui de mes collègues. Je me réjouis de prendre part à vos discussions. En attendant, j’invite S.E. Slaheddine Jemmali, Secrétaire d’État à la coopération au ministère des Affaires étrangères, à inaugurer solennellement notre conférence.

Je vous remercie.