« Il faut mettre un accent prononcé sur les partenariats et harmoniser les opportunités et le financement,» Kodeidja Diallo, directrice du département du développement du secteur privé de la BAD

02/06/2015
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Un des grands sujets en débat lors des Assemblées annuelles de la BAD, à Abidjan, du 25 au 29 mai 2015, c’est la question brûlante de financement des grands projets typiques en infrastructure ou dans l’industrie lourde. Pour Kodeidja Diallo, dans notre continent, toutes les institutions de développement et les économistes des Banques d’affaires sont unanimes sur l’énorme déficit en infrastructure pour atteindre les objectifs du millenium. Quelle adéquation entre financement de projets et opportunités ? Comment atteindre l’émergence promise par les gouvernements africains ? Lire son analyse.

Question : Quelle analyse faites-vous des contraintes et opportunités pour le financement du secteur privé en Afrique ? Ce secteur est caractérisé par des déficits et difficultés de financement des grands et petits projets.  Comment la Banque s’y prendra-t-elle différemment pour juguler les contraintes et contribuer de manière substantielle à la croissance inclusive.

Kodeidja Diallo : Le volume de financement requis pour combler le déficit des infrastructures  en Afrique est estimé à 48milliards de dollars au cours des dix dernières  années . Quant aux PME les besoins sont énormes.

Le défi du financement s'appréhende sur deux axes prioritaires: le financement des projets de large envergure qui sont transformant et structurant et le financement des petites et moyennes entreprises qui sont génératrices d’emploi. La problématique est différente selon l’objet du financement.

 Commençons donc par le financement des grands projets typiques en infrastructure ou dans l’industrie lourde.  En Afrique, toutes les institutions de développement et les économistes des Banques d’affaires sont unanimes sur l’énorme déficit en infrastructure pour attendre les objectifs du millenium.  Donc du point de vue de la demande les opportunités existent.  Notre connaissance du marché nous fait aussi conclure que les financements existent localement comme internationalement pour financer ces opportunités.  Alors pourquoi est-ce qu’il n y a pas adéquation entre ces financements et les opportunités ? 

Le chainon manquant est le processus de transformation des projets identifiés en projets bancables.  Pour cela, il faut des entités qui sont disposées à prendre le  risque et la longue maturité, elles sont appelées des développeurs.  A cet effet, la Banque africaine de développement a pris les devants pour financer de telles entités. 

Le plus visible de ce type d’investissement est Africa50 qui va prendre les grands projets d’infrastructure sur le continent et les développer en projets bancables qui vont attirer les financements long terme qui cherchent à s’investir en Afrique. Au-delà d'Africa50, la Banque africaine appui directement le financement de projets de grande envergure, en intervenant au cœur du montage financier- dans les secteurs tels que l'infrastructure (énergie, transport, eau et assainissement, télécommunications) les industries de transformation de ressources naturelles, et les services. La BAD a aussi investi dans  une entreprise de promotion de projets capitalisant sur l’expérience d’Eximbank-Inde. En outre, nous développons un partenariat avec les institutions sœurs opérant en Afrique (ex. BEI, SFI)  pour mettre en pool nos ressources et financer des projets-phares sur le continent.

C'est dans ce cadre que nous jouons pleinement notre rôle de banque de développement – en mettant à contribution notre puissance financière et notre capacité de gestion de risque pour aider les entrepreneurs et promoteurs à mettre en œuvre des projets de grande envergure commercialement viables, mais en intervenant seulement lorsque le secteur commercial ne peut intervenir.

Le second volet des questions concerne le financement des petites et moyennes entreprises.  Les petites et moyennes entreprises (PME) constituent le fer de lance  le développement, en représentant à la fois un moteur pour la croissance inclusive  et un acteur de la redistribution des ressources. Encourager la création et l’activité des PME, c’est donc tout à la fois encourager l’esprit d’initiative, améliorer les chaines de valeurs et déclencher  le développement d’un tissu industriel de large couverture. Malheureusement, force est de constater que le soutien aux PME demeure timide. L’éternel problème des PME est le manque de financement pour accompagner les entrepreneurs africains qui sont très nombreux et ambitieux.  La solution à cette problématique est très simple, il faut amener les banques locales à financer les PME.  Oui, en effet le financement des PME est mieux géré et réussi par les banques locales car c’est un financement de proximité- ce défi là concerne donc le développement du secteur financier local et régional.  Pour ce faire, l’effet catalytique que joue la BAD est à deux niveaux :  la mise en place de ligne de crédit au profit des banques locales pour accroitre leur capacité d’intermédiation et financer la PME (en particulier octroyer des prêts de plus longues maturités) 

la création d’instrument de garanties et des fonds de garanties pour garantir les prêts des banques locales au PME.  De plus, les PME africaines ont besoin d’assistance technique en matière de gestion d’affaire.  Ce volet est aussi financé par la BAD à travers des fonds dédiés.

Question : Ces derniers temps, la Banque a fait des réalisations importantes en matière de secteur privé. Pouvez-vous, tout en dressant un bilan en matière de développement du secteur privé en Afrique, nous citer des cas concrets de projets à succès, où la Banque a été un acteur majeur de développement de ce secteur?

Kodeidja Diallo : La Banque a commencé ses activités en faveur du secteur privé timidement dans les années 90 avec des interventions de petite envergure. Au fil des années, l'expérience aidant et de par l'appréciation croissante du rôle du secteur privé en tant que moteur de croissance- la taille du portefeuille non souverain de la Banque a progressivement pris de l'ampleur- et ce dernier constitue aujourd’hui une part conséquente du bilan.  En effet, au cours des 10 dernières années, le portefeuille du secteur privé est passé de 250 millions d’unités de compte à presque 1,5 milliard d’unités de compte, représentant plus du tiers des financements non concessionnels.  En 2007, c'est- à- dire  deux ans après l’initiation des  réformes institutionnelles de la BAD,  les approbations du secteur privé sont montées à près de 900 million d'UC avec une progression annuelle positive jusqu’en 2009. Suite à la crise financière qui a engendré une demande croissance des pays membres régionaux pour les prêts de la BAD et l’assistance sans commune mesure de la Banque qui a résulté en une augmentation de capital de 200%,  les approbations sont passées à environ 1350 millions d'UC en 2011.  En 2014, l'année du retour au siège à Abidjan, la performance a été meilleure de l'ordre de 1600 millions d'UC.

Ces interventions ont permis aux PME/PMI d’avoir accès au financement à moyen et long terme via les nombreuses lignes de crédit que nous avons octroyé a plusieurs banques commerciales et institutions financière du continent ainsi que les autres instruments de financement du commerce et autres garanties; Dans plusieurs cas ces interventions de la Banque étaient couplées avec une assistance technique ; ce qui a permis aux PME/PMI d’accroitre leurs activités et leur efficacité opérationnelle.

Les interventions du secteur privé de la Banque ont aussi permis de contribuer à l’amélioration des infrastructures de transport d’électricité et de télécommunications dans plusieurs pays africains contribuant ainsi à soutenir l’activité économique des entreprises en pleine croissance et d’améliorer le bien-être des populations. Une étude de la Banque a montré que de 2011 à 2013, les interventions du secteur privé de la Banque ont permis de créer autour de 1 014 000 emplois et généré plus de 1,06 milliard USD pour les pays africains. Plusieurs projets peuvent être considérés comme des succès. Je n’en citerai que trois. D’abord près de nous avec le pont Henri Konan Bédié qui a changé la physionomie d’Abidjan. La Banque a apporté 58 millions d’euros et en tant que le Lead arrangeur du financement a permis d’apporter  66 millions d’euros additionnels pour assurer le bouclage du financement. La Banque a été très instrumentale dans ce projet en structurant le projet, en veillent au respect des meilleure pratiques internationales en matière d’environnement et en coordonnant les négociations entre les différentes parties intervenantes. Ce projet a permis de réduire de manière les embouteillages dans la ville d’Abidjan avec un impact sur les activités économiques et le bien-être des populations. En même tant que ce projet, la Banque a financé l’expansion des centrales électriques d’Azito et Ciprol en Côte d’Ivoire.

 Le projet de câble a fibre optique Eassy de 10 500 km entre Mtunzini en Afrique du sud et Port Soudan au Soudan. La Banque a approuvé USD 14,5 million pour contribuer au financement du projet. Ce projet a permis de connecter 9 pays sur la côte Est de l’Afrique et 21 pays dans l’hinterland. Ce projet a permis d’étendre le réseau à fibre optique dans plus de 30 pays, 100 villes en Afrique de l’Est. Il a permis de baisser le coût des communications de 83%. Il a permis de créer plus de 15 000 emplois dans les pays concernés dans les activités liées aux télécommunications. Globalement le projet a contribué à plus de 5% du programme national de développement des pays liés au câble.

 Le projet éolien de Turkana qui est le plus grand parc éolien en Afrique subsaharienne avec une capacité de 300 MW. La Banque via son guichet prive a approuvé en 2013  110 millions d’euros  et en tant que chef de file du montage financier ce qui a permis de mobiliser 127 millions d’euros additionnels pour le bouclage du financement. Le secteur public a apporté une garantie partielle de risque pour couvrir les engagements du gouvernement lies au retard dans la construction des lignes de transport. Ce projet permettra d’accroitre de 10% l’accès à l’énergie au Kenya avant 2020. Etant une énergie renouvelable il permettra de réduire les émissions CO2 de 1,5 million de tonnes par an.

Il y a également beaucoup de projets routiers et portuaires importants que nous ne pouvons pas tous citer, les plus importants est la route Dakar-Diamniadio au Sénégal, N3tToll –South Africa, Lekki-Lagos au Nigeria, le port  à containers de Djibouti, le port de Dakar, le port de Lomé, etc.

Question : Vous affirmez que l'Afrique est un marché énorme et que la Banque doit investir pour changer des vies. Dans quelle mesure le renforcement du dialogue avec les décideurs et la société civile peut-il aider  l’institution et les pays bénéficiaires à réaliser cet objectif ?

Kodeidja Diallo : La société civile est partie prenante des actions des gouvernements, de celles des partenaires au développement et  des entreprises privées. Faciliter le dialogue avec ces interlocuteurs privilégiés rentre dans l’axe d’intervention de la Banque notamment en matière d’impact sur le terrain, de bonne gouvernance et de redevabilité. Cependant, le manque de structuration et d’organisation du secteur privé africain présente un défi majeur à toute démarche de dialogue. Dans la plupart de nos pays, les organisations patronales ne représentent souvent qu'une infime partie du tissu entrepreneurial. Bien souvent ces organisations n’ont pas encore les moyens d’intervenir au-delà du champ des revendications de leurs membres vis-à-vis de l’Etat ou dans le cadre de négociations salariales.  Donc leur capacité de dialogue élargi, avec d’autres parties prenantes et sur d’autres registres est trop souvent limitée. Et c’est pour cela que la Banque a accru ces dernières années des interventions pour renforcer les structure d‘appui et de représentation du secteur privé- afin de leur permettre d’améliorer le champ et la qualité des services qu’elles fournissent à leurs membres – y compris au niveau du dialogue avec toutes leurs parties prenantes- y compris la société civile, les autorités, mais aussi les partenaires au développement tels que notre institution. C’est un travail de longue haleine et qui portera ses fruits sur le long terme. Mais nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre que toutes les conditions soient réunies avant d’initier ce dialogue. Ainsi, nous faisons un point de principe d’impliquer le secteur privé et la société civile dans la préparation et la mise en œuvre de toutes nos stratégies et politiques, ainsi qu’au niveau des projets. Cela demande un investissement accru – particulièrement au niveau des bureaux pays et régionaux de la Banque- mais la recherche et la conduite de ce dialogue est un élément constitutif de la démarche transformative de notre institution pour mieux investir et changer des vies.

Question : De nombreux pays africains projettent d’atteindre l’émergence dans quelques années et vous soutenez qu’ils doivent innover pour faire du secteur privé, un instrument de création de richesse. Comment cette innovation doit-elle se traduire dans le cadre de l’émergence ?

Kodeidja Diallo : Les pays qui ont pour ambition d’atteindre l’émergence dans quelques années doivent faire un travail de fond pour saisir et investir dans les facteurs spécifiques qui déterminent la compétitivité de leur économie dans les chaines de valeur régionales et globales. Une telle démarche stratégique doit évidemment se construire sur les particularités de chaque pays concerné- la voie de l’émergence du Sénégal, ne peut-être celle du Kenya, du Cameroun ou de la Zambie. Chaque marché a ses propre contraintes et opportunités- à chaque pays d’innover en fonction de ces dernières mais tout pays en quête d’émergence ne peut plus se limiter à faire fonctionner les leviers de la reforme générique en matière de climat des affaires. Cependant, il y a aussi des axes d’innovation communs qui nécessitent une attention particulière - il s’agit de mettre un accent prononcé sur les partenariats. Bien sûr, les partenariats publicprivé doivent constituer une part importante de cette démarche car les besoins vont bien au-delà des capacités combinées des intervenants du secteur public, des partenaires au développement, et des capitaux privés qu’il faut associer. Il s’agit aussi de partenariats entre les intervenants du secteur privé-  national et régional- avec des acteurs dont le champ d’action est global.  L’investissement étranger doit avoir un effet d’entrainement pour les entrepreneurs locaux- pour plus d’inclusivité et de pérennité des investissements directs étrangers, sans pour autant tomber dans les mesures protectionnistes- c’est un équilibre  difficile à atteindre. D’autre part, même au sein du tissu entrepreneurial de chaque pays, la consolidation et la structuration des intervenants de la chaine de valeurs dans un secteur donné est une nécessité pour accroitre la compétitivité. Que ce soit entre producteurs, agrégateurs, distributeurs, importateurs et exportateurs, ou entre les entreprises et le secteur financier,  l’approche collaborative et coopérative- donc le partenariat- reste incontournable.