Entrevue avec l’économiste en chef de la BAD, Louis Kasekende

13/10/2009
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Louis Kasekende

«... La Banque est en train de trouver de nouvelles solutions pour attirer les experts africains de la diaspora, notamment par le recrutement, les programmes des jeunes professionnels et les  stages. Des efforts sont en cours pour lancer un programme de congés sabbatiques. Le programme de congés sabbatiques, en particulier, donnera aux Africains vivant à l'étranger une opportunité de repenser leur travail en fonction du continent et de participer de manière plus productive au débat sur le développement de l'Afrique », selon Louis Kasekende.

Question : La Conférence économique africaine (AEC) est à sa quatrième édition. La conférence de cette année se tiendra dans le contexte de la crise financière qui a eu un impact négatif sur le continent. Que devraient attendre nos  lecteurs de la conférence prévue le mois prochain à Addis-Abeba?

Réponse : Le thème de la conférence de cette année est : "Promouvoir le développement en période de crise financière et économique." Cette conférence permettra de créer une plateforme pour un débat économique et des échanges sur la crise entre chercheurs, praticiens du développement et décideurs politiques. Par conséquent, le lecteur aura une meilleure compréhension de la crise financière et économique mondiale ainsi que la façon dont elle  affecte les pays africains. Mieux encore, il apprendra plus en détail comment la Banque, de concert avec  les autres organisations régionales et internationales, a réagi jusqu'à présent à la crise notamment les enjeux et les perspectives qui accompagnent les crises pour les pays africains, enfin, le rôle que le savoir et l’assistance technique ont joué dans une formulation efficace et opportune de la réaction africaine à la crise. Le lecteur sera également éclairé sur le volume de l’aide financière - que ce soit sous forme de dons, de prêts ou d'assistance technique – que la Banque a accordée aux divers pays africains, et le rôle essentiel que cette aide financière a joué pour atténuer l'impact de la crise.

Question : Produire et partager le savoir constituent la pierre angulaire de toute initiative de développement. La BAD se positionne de plus en plus comme une banque du savoir. Quels produits du savoir ont été développés depuis le lancement de la Conférence économique annuelle en 2006?

Réponse : La Conférence économique africaine nous a été utile pour améliorer la qualité de nos grandes publications existantes telles que les Perspectives économiques en Afrique et le Rapport sur le développement de l’Afrique, que nous diffusons désormais régulièrement pour influencer les politiques. La Conférence a permis d’améliorer la qualité de nos documents grâce aux discussions lors des rencontres avec les experts. Nous saluons la forte participation de nos collègues des complexes des Opérations à la Conférence. Nous utilisons également les assises de la Conférence pour renforcer la qualité de notre journal, la Revue africaine de développement. Chaque année, nous produisons une édition spéciale du Journal avec les communications présentées lors des sessions plénières.

Enfin, comme moyen de partage et de diffusion du savoir, nous compilons les actes de la Conférence dans un livre. Lors de la prochaine Conférence à Addis-Abeba, nous publierons deux livres couvrant les travaux des éditions de 2007 et 2008.

Question : Rapprocher les décideurs politiques nationaux et les chercheurs est l'un des objectifs de la Conférence économique africaine,  car elle leur permet de partager les perspectives sur de nombreuses questions qui se posent au continent. Au-delà de la conférence proprement dite, y a-t-il des mesures de suivi que la BAD a mises en place pour surveiller l'application des recommandations arrêtées d'un commun accord au niveau des pays africains ?

Réponse : Je pense que c'est un domaine qui est toujours en chantier, mais je crois que nous avançons dans la bonne direction. La conférence nous a rapprochés de nombreux instituts de recherche sur le continent, et nous avons commencé à collaborer avec certains d'entre eux dans nos activités de production et diffusion du savoir. Un certain nombre d'instituts participent à la rédaction des Notes économiques par pays pour la Conférence et à leur diffusion. De même, au-delà de la conférence, nous avons utilisé d'autres moyens pour mobiliser les pays membres régionaux de la Banque (PMR) autour des enjeux d’intérêt particulier pour l'Afrique. Prenez, par exemple, la crise financière internationale. En novembre 2008, nous avons réuni les ministres des finances et les gouverneurs des banques centrales à Tunis pour débattre des premiers effets de la crise et des solutions envisageables. Le résultat des discussions a fourni une contribution précieuse à la réunion du G20 à Washington, le même mois. La réunion a également donné naissance au Comité des Dix ministres africains des finances et des gouverneurs des banques centrales (le C-10) qui a été mandaté pour nourrir le débat sur les réponses appropriées à la crise et faire entendre la voix de l'Afrique sur la scène mondiale. La Banque a joué un rôle de premier plan en fournissant une assistance technique au Comité, notamment en préparant les informations analytiques pour les réunions et en aidant à articuler une position africaine durant les délibérations du G-20.

Question : La diaspora africaine joue sûrement un rôle dans le développement du continent. Les transferts de fonds des migrants vers leurs pays d'origine contribuent beaucoup au bonheur de nombreux Africains. Mais au-delà de leurs apports financiers, y a-t-il, de l’avis de la BAD, d'autres rôles que ces Africains instruits et expérimentés peuvent jouer pour donner un ballon d’oxygène aux efforts de développement sur le continent ?

Réponse : Tout d'abord, permettez-moi de noter que les transferts de fonds sont une source très importante de financement du développement. Dans certains de nos pays, ils dépassent même les investissements directs étrangers. Dans ce contexte, nous avons entrepris, en collaboration avec la Banque mondiale, une étude pour élaborer une typologie de classification des pays africains par modèles de répartition géographique des migrations (migrations intra-régionale, migration hors d'Afrique), selon la cause de la migration (économique, pour raison de conflits, pour changements de modèles climatiques), par la durée (permanente ou saisonnière) ; par pays d'envoi, de réception ou de transit pour les migrations ; et selon d’autres critères pertinents. Les réseaux africains de migrants jouent un rôle significatif dans l'accroissement du flux migratoire. La typologie devrait faciliter l'analyse des problèmes et l'identification des interventions de politiques spécifiques aux pays, par opposition à des recommandations généralisées pour toute la région. Le département du Secteur privé de la BAD a lui aussi entrepris une étude similaire qui souligne également l'importance des envois de fonds.

Maintenant, regardant au-delà de la contribution financière de la diaspora africaine au développement du continent, nous sommes très heureux de constater que de nombreux chercheurs et universitaires de la diaspora se sont engagés dans la Conférence économique africaine. Nous espérons avoir, cette année, une participation encore plus importante que par le passé. En tant que banque, il nous faut développer ce lien avec les Africains de la Diaspora et exploiter l’immense réservoir de compétences techniques disponibles.

Question : Au sein de la BAD, avez-vous vraiment des initiatives pilotées par la diaspora et coordonnées par la Banque ?

Réponse : Pour l'instant, les initiatives que nous avons sont pilotées par la Banque. En 2007, nous avons collaboré avec la Banque mondiale et la banque centrale de l’Afrique du Sud pour parrainer une conférence sur la fuite des capitaux en Afrique du Sud, qui a réuni des Africains de l'intérieur du continent et de la diaspora. En outre, la Banque est en train de trouver de nouvelles voies pour attirer les experts Africains vivant à l'étranger pour les faire revenir sur le continent… 

Question : La crise financière ne manquera pas d’être au cœur de la  Conférence économique africaine 2009. Ses effets persisteront longtemps. Quelles sont les actions de la BAD a prises depuis le déclenchement de la crise?

Réponse : Comme vous le savez, la réponse de la Banque a été multiforme. Premièrement, nous avons mis en place des mécanismes pour surveiller l'impact de la crise sur nos pays membres. Nous avons établi un groupe de suivi de la crise financière, qui émet une note chaque semaine sur l’impact de la crise sur le continent. Deuxièmement, nous avons augmenté les prêts du guichet BAD, amélioré les temps de réponse, avancé les engagements au titre du FAD, introduit de nouveaux instruments de prêt tels que la Facilité de liquidité d'urgence et l’Initiative pour le financement du commerce, et exploité notre portefeuille à bon escient. Troisièmement, la Banque a répondu en fournissant un appui analytique aux pays membres grâce à des analyses de fond, en mettant continuellement à leur disposition les prévisions économiques, en identifiant les besoins des pays et en échangeant avec eux sur leurs politiques économiques. Dans le cadre du C10, nous avons organisé trois réunions à ce jour : le Cap en janvier 2009 ; Dar es-Salaam en avril 2009, juste avant la réunion du G20 à Londres et Abuja en juillet 2009, juste avant la réunion du G20 à Pittsburgh.

Enfin, la Banque a également joué un rôle de catalyseur dans le renforcement de la voix de l'Afrique et de sa participation effective à la réglementation internationale, en articulant les intérêts du continent devant le G20 et les autres institutions de régulation. Forte de sa capacité de rassemblement, la Banque facilitera le processus d'élaboration d'une position africaine commune, en particulier au niveau du G20 et des Institutions de Bretton Woods. En outre, grâce à sa participation à divers foras internationaux, la Banque continue de projeter la voix de l'Afrique pour assurer sa participation effective et sa représentation au niveau international. En tant que première institution de développement de l'Afrique, l'expérience de la Banque et ses capacités ont été des atouts essentiels pour relever certains des défis qui se posent au continent pour répondre à la crise financière. 

Question : Quand l'Afrique va-t-elle renouer avec la croissance? Il y a des éclaircies dans certaines parties du monde, mais le ciel africain reste encore assombri. L'Africain moyen peut-il continuer à regarder l’avenir avec espoir et optimisme?

Réponse : Tout comme les pays de l'hémisphère occidental et l'Asie montrent des signes de reprise économique, il ya des signes que les perspectives pour l'Afrique s'améliorent également. Cependant, la reprise reste très faible pour être une base pour être suffisamment optimiste et dire que l'Afrique est de retour sur une trajectoire de croissance plus élevée. En 2009, nous prévoyons un taux de croissance de 2% pour le continent, et de 3,9% en 2010. Une forte reprise dépendra d'une relance de la demande dans les économies développées et les économies émergentes, ainsi que le redémarrage des flux financiers vers le continent. Pour maintenir la croissance sur une telle trajectoire, le défi auquel le continent est confronté est d'augmenter le niveau des investissements de plus de 30 pour cent du PIB, tout en augmentant l'efficacité de ces investissements.