Interview de l'économiste en chef de la BAD, Louis Kasekende - La flambée du prix du pétrole représente un défi pour plusieurs économies africaines

14/03/2008
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Interview de l'économiste en chef de la BAD, Louis Kasekende - La flambée du prix du pétrole représente un défi pour plusieurs économies africaines

Analysant le repli du «billet vert» par rapport aux autres devises, l'économiste en chef de la Bad a estimé que l'affaiblissement du dollar aurait un impact varié sur les économies africaines en fonction du poids de leurs échanges libellés en dollars, notamment els pays importateurs de produits américains. Etant donné que 85% des exportations africaines se situent en dehors du continent, notamment vers des pays dont la monnaie s'est appréciée par rapport au dollar, les exportations africaines libellées en dollar peuvent présenter une opportunité de gains supplémentaires en devenant plus compétitives.

Question: Quels sont, à votre sens, les effets de la baisse du dollar sur les économies africaines ?

Réponse: Les effets de la baisse de dollar seront ressentis différemment par les pays en fonction du poids du dollar dans les flux de devises étrangères, au niveau principalement des acheteurs des produits exportés par les Etats-Unis et à celui des concurrents. La plupart des pays africains exportent essentiellement des produits de base cotés en dollars. Etant donné que 85 % des exportations africaines sont destinées à des pays situés hors de la région, principalement des pays dont les devises se sont affermies par rapport au dollar, les exportations africaines cotées en dollars américains permettront probablement d’accroître les revenus d’exportations. Cependant, les pays dont les réserves sont libellées en dollars subiront des pertes dues à la baisse de la valeur de ces réserves en termes réels. Ils enregistreront également des pertes dans le cadre des transactions, chaque fois qu’ils passeront des avoirs libellés en dollar à d’autres monnaies telles que l’euro.

Question: Les cours du pétrole sont en hausse constante, ce qui semble être une bonne nouvelle pour les pays africains producteurs de pétrole. Toutefois, les paiements de produits pétroliers étant libellés en dollar EU, pourrait-on dire que ces pays sont en train de perdre une part substantielle de leurs revenus du fait de la chute libre du dollar ?

Réponse: Comme vous le savez, le cours du baril de pétrole brut a grimpé de 18 $ à 23 $ environ au cours des années 90, pour ensuite passer la barre des 100 $ le 3 janvier 2008. Aujourd’hui, un baril de pétrole brut se négocie à plus de 106 $. Le pétrole est un produit à deux facettes: l’une d’elle est l’impact de la hausse des cours du pétrole brut ; l’autre est celle sur laquelle nous nous sommes penchés. S’agissant du premier aspect, il est important de souligner qu’en dépit du fait qu’en termes réels, le cours du pétrole reste en dessous de son niveau de la fin des années 70 et du début des années 80, la récente flambée peut avoir des conséquences désastreuses sur les pays importateurs de pétrole. Plus être plus précis, disons que les pays excessivement tributaires du pétrole et/ou ayant un faible accès aux marchés internationaux de capitaux seront plus durement touchés, avec une hausse des factures d’importation. En outre, ceux ayant bénéficié des initiatives d’allègement de la dette pourraient en voir les retombées s’estomper. L’Afrique a 38 pays importateurs nets de pétrole et la hausse des cours risque de ne pas être une bonne nouvelle.

Pour les pays exportateurs nets de pétrole, la baisse du dollar est une bénédiction mitigée. Parce que le pétrole (et autres produits de base tels que l’or) est coté en dollars, la faiblesse de cette devise attire vers ces produits, les opérateurs qui investissent dans d’autres devises, ce qui en fait grimper les prix. Ainsi, les exportateurs nets de pétrole (ainsi que de métaux) devraient en principe tirer profit de l’afflux considérable de ressources étrangères, qu’ils pourraient mobiliser en faveur du développement de leurs pays ; par exemple, pour accélérer la mise en œuvre des stratégies de réduction de la pauvreté et la réalisation des objectifs de développement du millénaire (ODM). Cependant, ainsi que je l’ai souligné plus haut, ces pays se doivent de maintenir la valeur de leurs réserves, d’autant plus que la plupart de leurs actifs sont libellés en dollars. Ces pays doivent également gérer la manne du pétrole au profit de la population dans son ensemble, ainsi que des générations futures, et mettre leurs économies à l’abri des distorsions macroéconomiques. Toutefois, il y a lieu de souligner que la hausse enregistrée concernant les cours du pétrole brut est bien plus forte que la baisse correspondante du dollar EU, bien que ces deux phénomènes soient incontestablement étroitement liés.

Question: Avec la baisse du billet vert, les produits américains sont bon marché à l’étranger. Au cours de la dernière décennie, des efforts ont été consentis en vue d’encourager les pays africains à tirer parti de la faiblesse du coût de la main-d’œuvre pour produire des exportations de qualité. Avec l’effritement du dollar, pensez-vous que les entreprises africaines, principalement les agriculteurs, parviendront à pénétrer le marché américain ?

Réponse: Un certain nombre de facteurs empêchent la pénétration des produits africains sur le marché américain. Premièrement, les niveaux de productivité en Afrique sont relativement plus faibles que ceux de la plupart des pays d’autres régions, rendant ainsi les économies africaines peu compétitives. Deuxièmement, un certain nombre de pays développés limitent l’accès au marché par le truchement d’une combinaison de barrières tarifaires et non tarifaires. La dépréciation du dollar aggrave par conséquent ces difficultés d’accès au marché. L’on ne peut donc affirmer que l’affermissement du dollar peut suffire à relancer les échanges commerciaux entre l’Afrique et les Etats-Unis.

Question: Les sub-primes américaines font beaucoup de ravages économiques à travers le monde. La quasi-totalité des économies étant aujourd’hui intégrées, pensez-vous que les économies africaines ont été affectées par le désastre économique provoqué par les hypothèques sub-primes en Amérique ?

Réponse: Les marchés financiers africains sont peu intégrés aux marchés mondiaux, ce qui les met à l’abri du premier round d’effets sub-prime. Cependant, toute contraction des économies des pays développés devrait affecter l’Afrique. En effet, la performance de l’économie africaine s’est améliorée ces 5-10 dernières années parce que les conditions économiques mondiales étaient favorables, ce qui a permis de maintenir les cours des produits de base – pétrole et métaux principalement – à un niveau élevé. Une chute progressive de ces cours à l’échelle de l’économie mondiale assombrirait les perspectives de croissance de l’Afrique.

Entrevue réalisée par Joachim Arrey, Unité des relations extérieures et de la communication du Groupe de la Banque africaine de développement


Speaker

Nom: Louis Kasekende Titre: AfDB Chief Economist