Interview avec M. Jean-Louis Ekra, Président de la Banque africaine d’Import-Export

15/04/2009
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Jean-Louis-Ekra

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« L’Afrique qui est le partenaire le plus faible dans le commerce mondial,  doit être renforcée par ces temps de crise de façon à ce qu’on puisse continuer de promouvoir le commerce sur le continent »,a affirmé M. Jean-Louis Ekra, en marge de la réunion conjointe BAD-SFI, tenue à Tunis le 14 avril 2009.

Question : Vous êtes président d’Afreximbank et dans ce contexte, votre institution est partie prenante dans l’initiative de la BAD pour le financement du commerce. Pouvez-vous nous expliquer, de quelle manière le commerce peut contribuer à atténuer les impacts négatifs de la crise sur les économies africaines ?

Jean-Louis Ekra : D’abord, tout le monde sais que désormais, le commerce est un vecteur très important de développement et de croissance. Les pays asiatiques l’ont amplement démontré. En multipliant les activités commerciales dans les pays asiatiques, ils ont pu développer leur continent. C’est pour cela que l’Afrique qui est le partenaire le plus faible dans le commerce mondial,  doit être renforcée par ces temps de crise de façon à ce qu’on puisse continuer de promouvoir le commerce sur le continent. Cela passe évidemment par un diagnostic honnête et sans fausse honte, de ce qui est entrain de se passer.

Le prix de la plupart des matières premières que nous exportons commence à connaitre une dégringolade. Face à cela, que faire pour permettre à nos pays de poursuivre le commerce ? Nous pensons qu’un des maillons, c’est le financement. Nous allons en parler un peu plus. C’est dans ce cadre que cette réunion qui se tient aujourd’hui (ndlr mardi, à Tunis) a son importance.

Question : Vous venez de souligner que, le volume des échanges intra-africains est faible. De quelle manière la facilité peut-elle contribuer à  augmenter ce volume ?

Jean-Louis Ekra : Le volume des échanges intra-africains est très faible pour diverses raisons. Une des raisons principales est à mon avis, simplement historique. Vous vous souviendrez que pendant toute l’époque précoloniale et coloniale, l’Afrique était essentiellement un réservoir de matières premières et tous les produits étaient transformés en Europe pour être vendus ensuite en Afrique. Pour que les économies africaines puissent mieux commercer entre elles, il faudrait un certain degré d’intégration des produits qui sont fabriqués en Afrique, et que l’Afrique cesse d’exporter uniquement des matières premières. C’est le premier point.

Le deuxième point a trait aux infrastructures. A ce titre, importer un produit à l’intérieur de l’Afrique revient beaucoup plus cher que de l’importer de l’extérieur. C’est essentiellement parce que nous manquons d’infrastructures adéquates et performantes. Que ce soit aussi bien les ports que les routes, les infrastructures que nous avons ne sont pas suffisantes et adéquates. C’est un deuxième point, et à mon avis un point important, surtout par rapport à l’époque que nous sommes en train de vivre. Les marchés traditionnels de l’Afrique, c’est-à-dire occidentaux connaissent eux aussi une crise. C’est, à notre avis, le moment où l’Afrique doit chercher d’autres marchés. Le marché africain lui-même, mais aussi les marchés dits sud-sud, chinois ou indien, peuvent être à notre avis, des marchés intéressants pour les pays africains à l’heure actuelle.

Question : Le conseil d’administration de la BAD a annoncé un financement d’un milliard de dollars pour l’initiative du financement du commerce en Afrique. Une première tranche de 500 millions a été débloquée. Que comptez-vous faire par rapport à la deuxième tranche ?

Jean-Louis Ekra : Permettez-moi de féliciter le conseil d’administration de la BAD et le président Kaberuka pour cette initiative qui vient à propos. Jusqu’à présent, la BAD ne s’était pas intéressée au commerce. Et elle a tout de suite reconnu qu’il faut du financement pour continuer à faire du commerce, c’est la raison pour laquelle  nous accueillons favorablement cette initiative de la BAD. En effet, il faut un financement pour permettre au commerce de continuer. C’est pour cela que nous accueillons cette décision avec plaisir. Parler spécifiquement de la deuxième tranche, je pense que c’est à l’issue de cette réunion que je peux vous dire ce que nous allons faire. Je dois, d’ores et déjà, vous dire que des banques comme Afreximbank, Africa Credit, PTA Bank, sont des organismes qui opèrent déjà sur le marché, et qui auront une facilité à gérer ces sommes quand elles seront disponibles. Nous pensons essentiellement, en ce qui concerne l’Afreximbank, permettre aux exportateurs africains, de continuer à diversifier leurs exportations, non seulement en ce qui concerne le contenu de leurs produits, mais aussi les marchés qu’ils recherchent.

Question : Vous avez mentionné la possibilité de diversifier les produits et les marchés. Qu’en est-il du l’intégration qui doit se traduire par le déplacement des hommes et des femmes ?

Jean-Louis Ekra : Vous touchez là un problème important, connu de tous nos dirigeants. Ceci a fait que depuis des années, l’idée d’avoir une Union africaine, une Communauté africaine, fait son chemin. Pour l’Afrique de l’ouest : la CEDEAO ; l’Afrique centrale : la CEMAC,  l’Afrique australe, la SADC, etc.  Le but de toutes ces Unions, est d’organiser et de faciliter une intégration sous-régionale, avant de passer à l’intégration globale du continent. A notre avis, c’est un travail de longue haleine. Il ne faut pas se laisser distraire par des crises périodiques que le monde entier connait. A notre avis, il faut continuer les efforts d’intégration de l’économie africaine, parce que sans économies d’échelle, nos marchés resteront trop petits. Il est important de poursuivre cette oeuvre. Nous allons connaître des crises – il y en a eu avant et celle que nous connaissons actuellement va aussi passer. Il faut se préparer pour l’après-crise. Se préparer dans cette optique, c’est travailler sur les fondamentaux eux-mêmes, de façon à ce que, qu’il y ait crise ou pas, nos économies continuent de progresser.

Question : L’Afrique avait connu une crise de la dette dans les années 1980. Cette situation avait poussé les ministres des finances de l’époque à créer Afreximbank. La BAD en est un grand actionnaire. Quel bilan pouvez-vous faire à ce propos ?

Jean-Louis Ekra : L’idée de créer une institution pour le financement du commerce en Afrique est, en effet, née d’un constat dans les années 1980. Le monde vivait ce qu’on appelait, «la crise de la dette ». Encore une autre crise. Avec cette crise, un grand nombre de banques commerciales, prétextant des problèmes de risque - puisqu’on ne reconnaissait pas la dette comme un risque important – beaucoup d’entre elles ont commencé à quitter l’Afrique. L’on s’est rendu compte qu’il fallait faire de sorte que nos pays puissent continuer à accéder au financement du commerce, reconnaissant que le commerce est un vecteur de développement du continent. C’est ainsi que l’idée de création d’Afreximbank est née, dans un contexte où l’Afrique était encore affectée par la fameuse crise. La crise de la dette n’étant pas encore éteinte.

La Banque qui était en partenariat unique entre le secteur privé et le secteur public a commencé progressivement ses activités en se cantonnant aux matières premières, dites « soft commodities », comme le café, le thé. Vous savez que l’Afrique exporte beaucoup de boissons. Progressivement, Afreximbank s’est lancée dans le financement de ce qui pouvait apporter beaucoup plus de valeur ajoutée, le pétrole, les mines etc... Je dis partenariat unique, parce que, contrairement aux autres institutions multilatérales, la banque a trois catégories d’actionnaires :des gouvernements africains, investisseurs africains privés ou institutionnels ainsi que des investisseurs non africains institutionnels ou privés. J’insiste sur le privé. Cela change le paradigme, car nous devons prendre en compte l’intérêt aussi bien des Etats donc, du secteur public qui ont des intérêts de développement de leur pays, que les intérêts privés, d’institutions actionnaires qui souhaitent que la banque paie des dividendes et à travers un partenariat, accède aux marchés africains. Nous pensons humblement qu’Afreximbank, après ces quinze années d’opérations, remplit bien sa part de mandat.

Question : Avec le recul, que pensez-vous que Afreximank aurait dû faire depuis sa création et qui ne l’a pas été ; en quelque sorte, quelque chose qui aurait pu consolider l’actif de l’institution ?

Jean-Louis Ekra : Le chemin est en général long et tortueux et nous voulons humblement reconnaitre qu’il nous reste beaucoup à faire. Je vais vous donner une simple idée. Le commerce Africain import-export pour 2008 était de l’ordre de 900 milliards de dollars, réparti entre  400 à 440 milliards de dollars entre l’importation et l’exportation. Afreximbank a un bilan de l’ordre de un milliard de dollars. C’est pour vous dire que de notre point de vue, nous avons beaucoup de chemin à faire .Nous sommes entrain d’atteindre tous les objectifs que nous nous sommes tracés. La Banque doit prendre une part importante au financement du commerce et il faut des ressources. Celles-ci, dans l’état actuel du marché, nous ne pouvons les avoir qu’en développant des relations avec des organismes comme la BAD et la SFI, Eximbank de Chine,  JBIC, Eximbank d’inde.  Ce sont des institutions qui sont prêtes à mettre des moyens à la disposition de notre institution.


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