Interview avec Mme Myriam Neïla Conté, chargée d'acquisition, Bad - Les femmes ont le sentiment de rester au bas de l’échelle sociale

07/03/2008
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Interview avec Mme Myriam Neïla Conté, chargée d'acquisition, Bad - Les femmes ont le sentiment de rester au bas de l’échelle sociale

Question: Souscrivez-vous à l’idée selon laquelle les femmes incarnent le visage de la pauvreté en Afrique ?

Réponse: Communément, la femme représente la mère nourricière, la garante du respect des traditions et des valeurs morales au sein de la famille, du clan et donc de la nation. Cependant, ce rôle qui lui est ainsi confié la confine dans un statut de dépendance à tous égards qui l’empêche, dans beaucoup de traditions, de poser des actes sans la tutelle d’un père, d’un frère ou d’un époux. Une sociologue africaine a dit ceci: « C’est à cause de l’Afrique, qu’à l’heure actuelle on utilise le terme de féminisation de la pauvreté dans la communauté internationale ». En effet, les femmes incarnent le visage de la pauvreté en Afrique car elles souffrent plus que les hommes des différentes formes de pauvreté en étant victimes d’inégalités flagrantes. De telles inégalités sont un facteur d’absence  d’indépendance financière et donc de liberté et d’autonomie. 

Question: Si oui, pourquoi en est-il ainsi ?

Réponse: D’après l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), dans la décennie 1990, sur les 170 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté en Afrique Subsaharienne, 70% sont des femmes, essentiellement rurales.

La pauvreté des femmes en Afrique est liée principalement à l’accès inégal à l’éducation, à la santé, aux moyens de production, à la propriété et aux postes de responsabilité professionnelle et politique. Les femmes ont également un accès limité au crédit et subissent de plein fouet les restrictions budgétaires nationales sur les services de base. Pourtant, les études ont démontré qu’elles participent pour une très large part au travail nécessaire à la production alimentaire destinée à la consommation des ménages et à la vente, bien que ces données ne soient pas prises en compte dans les statistiques nationales.

Question: Comment définiriez-vous la pauvreté dans un contexte africain ?

Réponse: Pour de nombreuses africaines, la Déclaration de Beijing de 1995 et les divers instruments internationaux qu’ont signé leurs gouvernements n’ont pas amélioré pour autant leur quotidien. Les femmes ont le sentiment de rester au bas de l’échelle sociale car elles ont un accès limité à la propriété foncière, au crédit, à la santé et à l’éducation. A cela vient s’ajouter la pandémie du VIH-Sida qui affecte plus de femmes que d’hommes en Afrique, ou les abus dont elles sont victimes lors des conflits armés. Il est constaté qu’il est en général plus facile pour les hommes de trouver un travail et les entreprises dirigées par des hommes ont plus facilement accès au soutien des banques.

L’obstacle qui nous apparaît le plus important est l’accès des femmes africaines à l’éducation qui constituerait sans nul doute la seule porte de sortie de la pauvreté. N’est-il pas fréquent d’assister à ces situations où lorsqu’il est question, pour un ménage appauvri de décider qui, de ses enfants, envoyer à l’école, le choix se porte sur les garçons. Les filles quant à elles sont tenues de rester à la maison afin d’aider aux tâches ménagères, aux travaux des champs ou à la corvée de l’eau et du bois. L’accès à l’éducation permettra à terme aux femmes d’élaborer des projets susceptibles d’être financés par les institutions financières. L’éducation leur donnera aussi la possibilité de devenir des gestionnaires et des chefs d’entreprises plus performants et par conséquent d’être maîtresses de leurs propres destins.

Question: Le président du Groupe de la BAD, Donald Kaberuka, a récemment déclaré que le genre devrait bénéficier « de la même importance que l’agriculture ». Qu’en pensez-vous ?

Réponse: Les Institutions de développement et de financement doivent améliorer et rendre plus efficace leur aide aux femmes. Quelques chiffres sont assez révélateurs de l’impact des femmes dans le développement économique et social d’un pays. Dans le cas de l’agriculture qui est le secteur économique le plus important de l’Afrique Subsaharienne, il est observé que les femmes effectuent 60 à 80 % du travail nécessaire à la production alimentaire, destinée à la consommation des ménages et à la vente. Ces travaux agricoles étant toujours effectués avec des outils obsolètes car elles ne peuvent accéder aux équipements agricoles modernes. En outre, il convient de noter que bien qu’elles effectuent la plus grande partie de cette activité agricole, elles n’ont pas accès aux marchés et au crédit. Par exemple, en Ouganda, les femmes représentent 53% de la main d’œuvre mais ne vendent que 11% des cultures commerciales. 

La BAD, à l’instar d’autres institutions multilatérales de développement, fait de la problématique du genre une de ses préoccupations majeures. En effet, dans les projets ou programmes qu’elle finance, ce volet transversal, fait l’objet d’une attention particulière à travers l’alphabétisation, l’accès aux soins de santé, les activités génératrices de revenus ou le microcrédit. La prise en compte de la problématique du genre par les autres bailleurs ainsi que par les pays africains eux-mêmes constituera à terme pour ces pays un facteur d’amélioration des conditions de vie et d’allégement de la pauvreté des populations surtout en milieu rural.


Speaker

Nom: Myriam Neïla Conté Titre: Procurement Officer, AfDB