Interview avec Bate Arrah, secrétaire, Bad - «En Afrique, la pauvreté a un visage de femme»

07/03/2008
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Interview avec Bate Arrah, secrétaire, Bad - «En Afrique, la pauvreté a un visage de femme»

L’on entend dire qu’en Afrique, ce sont les femmes qui incarnent la pauvreté. Etes-vous de cet avis ?

Réponse: Bien entendu. Regardez les visages des femmes africaines et vous verrez combien leurs yeux sont grand ouverts et le désespoir perceptible. L’inégalité des sexes est une réalité tant dans les pays riches que dans les pays pauvres, mais le fossé est sûrement plus grand – en Afrique principalement – et l’impact considérable. Dans un écrit sur l’objectif de développement du troisième millénaire (promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes), l’auteur a décrit la situation de la femme et la pauvreté en Afrique en ces termes: « En Afrique, la pauvreté a un visage de femme ». Les hommes préfèrent les emplois qui se déclinent avec prestige, pouvoir, rémunération, reconnaissance, etc. Il est rare de voir les hommes s’impliquer dans des activités n’ayant aucune valeur économique. Celles-ci incombent aux femmes, ce qui explique en partie pourquoi l’essentiel du travail effectué par ces dernières et le poids de la pauvreté ne sont pas pris en compte dans les politiques officielles. Ces politiques continuent d’ignorer les activités non marchandes qu’exercent les femmes. Pourtant, l’on dénombre plus de femmes que d’hommes dans ces domaines d’activités et dans celui des travaux ménagers. C’est pour cette raison qu’en général, elles souffrent davantage de l’inexistence de politiques gouvernementales prenant en compte leurs besoins spécifiques. Pour qu’en Afrique, la pauvreté ne se lise plus dans les yeux de la femme, des organisations telles que la Banque africaine de développement devraient s’engager au niveau le plus élevé. La prise en compte de la problématique homme-femme dans les interventions de la Banque ne saurait être laissée pour compte. Elle devrait, au contraire, se fonder sur une claire vision des politiques et actions que la Banque conçoit pour la promotion de l’équilibre et de l’égalité des sexes.

Question: Comment définissez-vous la pauvreté dans le contexte africain ?

Réponse: En Afrique, la pauvreté a des facettes multiples qui traduisent non seulement les différences de perception, mais aussi de culture. La pauvreté se définit généralement comme une situation où des personnes sont dans l’incapacité de s’assurer un niveau de vie minimum ; elles ne peuvent satisfaire leurs besoins élémentaires, notamment l’éducation et la santé, et ne sont pas économiquement autonomes. Parlant d’autonomisation de la femme, le continent a encore du chemin à parcourir.

Question: Récemment, le Président du Groupe de la Banque, Donald Kaberuka, a déclaré qu’il fallait, dans les interventions de la Banque, accorder à la question de l’égalité des sexes « la même importance qu’à l’agriculture ». Qu’en dites-vous ?

Réponse: Au sein de la Banque, l’égalité des sexes est une question transversale au même titre que l’agriculture et la gouvernance. Je déplore personnellement le fait qu’il n’existe pas d’Unité de la Femme au sein de la Banque. Si l’institution a ressenti le besoin de créer une Unité des pays fragiles –initiative que je soutiens totalement – elle devrait accorder la même importance à la problématique homme-femme. C’est probablement ce qui explique les propos de M. Kaberuba. Malheureusement, ce qu’il nous a été donné d’observer jusqu’ici, c’est plus une promotion de la femme qu’une promotion de l’égalité des sexes. Le Président s’efforce de faire progresser la question de la parité homme-femme et nous nous devons de lui apporter un soutien collectif.

Il est important, pour l’efficacité des opérations de la Banque, que les questions de genre soient prises en compte dans la formulation des politiques et leur application. La Banque devrait faire preuve de créativité dans ce sens, et ne pas se contenter de recruter, de retenir et d’encourager la nomination des femmes aux postes de responsabilité, mais également leur conférer une autonomie. Ainsi, la Banque créera un corridor pour l’équilibre et l’égalité des sexes, ce qui, entre autres mesures, aidera probablement l’Afrique à assurer le bien-être général de l’ensemble de ses populations.

Question: Certains affirment que la conception de programmes spéciaux visant à réduire la pauvreté chez les femmes est une sorte de ségrégation entre les sexes d’autant plus que les femmes font partie intégrante des communautés dont elles sont issues ? Qu’en dites-vous ?

Réponse: De tels arguments sont un obstacle majeur à l’avancement de la problématique homme-femme et de l’égalité des sexes au sein de la Banque et en Afrique ! Ceux qui pensent ainsi ne doivent pas perdre de vue le fait que les politiques actuelles font fi des différences qui subsistent entre les hommes et les femmes, en termes de revenus et de pouvoirs. Les femmes continuent de se battre pour l’égalité et ce, à tous les niveaux ; ce sont elles qui sont chargées des travaux pénibles, cependant elles vivent dans l’extrême pauvreté ; elles ont peu d’opportunités commerciales et autres ressources. La différence entre les hommes et les femmes à certains égards et par rapport à certaines fonctions est une réalité incontournable de la nature, et c’est ce qui rend leurs rôles complémentaires dans certains domaines. Ces différences ne devraient pas constituer des obstacles, mais au contraire, améliorer l’équilibre des sexes.

C’est affligeant de le relever, mais ce n’est un secret pour personne, que si des efforts sont déployés pour atteindre des objectifs louables et élevés et qu’il manque la motivation, l’échec est quasiment certain. Aussi étrange que cela puisse paraître, certaines femmes sont elles-mêmes des entraves à l’autonomisation féminine. Les femmes doivent être capables de renverser les barrières profondes, notamment les habitudes et les attitudes, et transcender les intérêts acquis, la division et la désunion.

Un autre obstacle à la promotion de l’égalité des sexes (au sein de la famille et sur le lieu de travail), c’est l’absence d’une définition claire de ce que l’on entend par égalité, d’une part, et son applicabilité à la vie quotidienne, d’autre part. Certaines attitudes discriminatoires à l’égard des femmes, qui s’observaient par le passé, persistent encore aujourd’hui. Par exemple, lorsqu’un supérieur hiérarchique ne revient pas sur une décision, l’on considère qu’il est ferme ou qu’il a de l’assurance - des qualités en somme. Mais lorsqu’une femme en fait de même, alors elle est taxée d’agressive, obstinée, voire méchante. Et le bouquet, c’est que certains continuent de qualifier les femmes de « sexe faible » !


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Speaker

Nom: Bate Arrah Titre: Secretary, AfDB