Investir dans le capital humain en temps de crise - Le président de la BAD, Donald Kaberuka

15/07/2009
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Événement : Conférence des ministres africains des Finances et de l’Éducation

Parmi bien d’autres décisions relatives à l’économie mondiale, le Sommet du G8 qui s’est tenu à L’Aquila la semaine dernière a réaffirmé son ferme soutien aux initiatives en faveur de l’éducation. Les deux jours qui viennent, vous examinerez comment préserver une dynamique propre à promouvoir un avenir fondé sur le savoir, notamment dans l’enseignement post-primaire.

Le moment est bien choisi. Les effets macroéconomiques du ralentissement de l’économie mondiale et ses répercussions sur la répartition des revenus, se sont aggravés dans de nombreux pays africains, y compris dans les économies jusque-là considérées comme solides. La menace qui assombrit les perspectives socioéconomiques dans nombre de pays à faible revenu est bien réelle et la nécessité de protéger les investissements essentiels dans le capital humain, les filets de protection sociale et les infrastructures sociales de base particulièrement pressante. Si plusieurs pays africains sont partiellement en mesure de faire face aux dépenses anticycliques, la plupart d’entre eux n’ont pas les moyens de prendre des mesures budgétaires d’envergure en réponse à la crise. À mesure que les recettes baissent, que le coût du crédit augmente et que les transferts  en faveur de l’éducation diminuent, la marge de manœuvre budgétaire s’érode.

J’ai pleinement conscience qu’à l’heure actuelle, partout dans le monde, des choix difficiles s’imposent s’agissant des dépenses publiques, en ce qui concerne tant leur niveau que leur répartition. Même nous ne pouvons y échapper. Cela dit, même si nous parvenons à gérer nos priorités, nous aurons très probablement besoin d’un appui soutenu de la communauté internationale si nous voulons atteindre nos objectifs communs. Nous savons que la crise économique a de fait touché de nombreux pays donateurs : les gens perdent leur emploi et leur logement et les budgets font l’objet de coupes sombres. Mais, comme le dit un proverbe africain, « quand vient la disette, les éléphants maigrissent, mais les gazelles et les antilopes meurent ». Je remercie par conséquent les partenaires donateurs, qui ont activement participé aux préparatifs de l’initiative en faveur de l’éducation. Ce faisant, ils lancent un signal fort et nous leur en sommes profondément reconnaissants.

Ces trois dernières années, chaque bilan des progrès accomplis dans la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) a abouti au même constat : si on est encore loin du but concernant certaines cibles (la baisse de la mortalité infantile et maternelle, pour n’en citer qu’une), il est un OMD pour lequel nous aurions pu réellement progresser si nous avions tous pris les bonnes mesures : je veux parler de l’objectif portant sur l’éducation primaire pour tous. Je suis convaincu que, malgré la crise, il reste à notre portée si nous mettons tout en œuvre pour faire avancer les choses. Les 22 pays visés par l’Initiative de financement accéléré de l’« Éducation pour tous » accusent un déficit de financement de 560 millions de dollars en 2009. Ce déficit atteindra 1,4 milliard de dollars l’année prochaine avec l’intégration de nouveaux pays.

Avec l’aide des bailleurs de fonds, nous avons réalisé des progrès notables sur la voie de l’enseignement primaire universel, mais nos taux de scolarisation et de réussite scolaire restent faibles par rapport au reste du monde. De 2000 à 2008, le taux de scolarisation est passé de 56 % à 70 % et le taux de réussite scolaire, de 50 % à 60 %. Nous pouvons nous en féliciter. Mais il reste encore 35 millions d’enfants non scolarisés, dont la moitié se trouve dans des États fragiles. En outre, la démographie ne joue pas en notre faveur : d’ici à 2015, il y aura 15 millions d’enfants de plus en âge de fréquenter l’école primaire.

En tant qu’ancien ministre des Finances dans mon propre pays, je connais bien les difficultés auxquelles les gouvernements devaient faire face, tant individuellement que collectivement, et même avant la crise,  en ce qui concerne le financement durable de l’éducation, notamment pour des dépenses récurrentes telles que les salaires des enseignants, qui peuvent atteindre jusqu’à 70 % des dépenses budgétaires.

La semaine dernière, le 10 juillet 2009, la publication phare Oxford Analytica a dressé un état des lieux qui donne quelque peu à réfléchir sur ces enjeux en Afrique de l’Est. Il semble que, dans cette région de l’Afrique, les perspectives éducatives se soient bien améliorées ces vingt dernières années dans les établissements primaires publics financés avec l’aide de donateurs.

Les pays consacrent une part importante de leur budget, soit de 25 à 30 %, à l’éducation. Comme escompté, ces dépenses ont contribué à l’amélioration des niveaux d’alphabétisation et des taux de scolarisation des filles ainsi qu’à d’autres progrès sociaux. Parallèlement, toutefois, elles ont suscité des attentes et aussi des interrogations quant à la durabilité du système, compte tenu de l’accroissement de la population, qui augmente de 2 % et 3,6 % par an. À mesure que l’idée de l’enseignement primaire universel s’est imposée, la demande s’est accrue pour que les mêmes possibilités soient offertes dans l’enseignement secondaire, ce qui fait naître des attentes concernant l’enseignement supérieur.

Face à ces pressions et compte tenu du manque de ressources, le secteur public et le secteur privé se sont réparti la tâche, le premier finançant l’enseignement primaire universel et le deuxième, la généralisation de l’enseignement secondaire et supérieur.

Il convient bien évidemment de se féliciter de cette évolution, même si le coût des études pour les parents et les élèves issus de familles pauvres s’est traduit par un niveau élevé de décrochage scolaire. Par ailleurs, on pourrait craindre que cette évolution se soit accompagnée d’une baisse de la qualité, mais une telle hypothèse n’est pas nécessairement fondée. Il paraît que les mécanismes d’agrément sont de plus en plus rigoureux en vue de garantir la qualité sans pour autant décourager l’investissement privé dans l’enseignement.

Pour en revenir à l’article d’Oxford Analytica, il cite l’exemple – je suis sûr qu’ils sont également nombreux dans les autres pays – de la célèbre université ougandaise, qui était d’ailleurs une université de renommée mondiale dans les années 1960 et dont la population étudiante est passée de 2 000 en 1990 à 40 000 en 2008. Dans le même temps, 15 nouvelles universités privées ont vu le jour. Il va sans dire que cette expansion rapide n’a pas été assortie d’une augmentation des ressources ou des infrastructures nécessaires pour accueillir de tels effectifs. Il est de surcroît improbable que la qualité ait pu être préservée dans de telles circonstances.

Je ne prétends pas être expert en la matière, et les expériences varient évidemment d’un pays à l’autre. Cela étant, que ces préoccupations liées à la durabilité, aux attentes, à la qualité et à l’investissement privé soient ou non fondées, elles appellent l’attention sur plusieurs aspects qu’il ne faut pas négliger  si nous voulons progresser plus rapidement sur la voie de l’éducation pour tous et pouvoir compter sur une population plus qualifiée dans un contexte de démographie galopante et de pénurie de ressources publiques. Nous avons mis en œuvre davantage de moyens pour encourager la scolarisation, mais sommes toujours aux prises avec des problèmes liés au surpeuplement des classes, au manque de fournitures et aux insuffisances de l’évaluation les résultats de l’apprentissage, qui est l’objectif ultime de l’enseignement.

Je n’ai pas malheureusement pas de réponse toute faite. Vous en savez probablement plus que moi, mais j’ai quelques pistes qui mériteraient d’être explorées plus avant :

  • l’utilisation beaucoup plus efficace de la technologie dans l’enseignement primaire et secondaire ;
  • la définition plus précise du rôle du marché de l’éducation, en particulier au niveau de l’enseignement post-primaire, où le secteur privé est le principal prestataire ;
  • la création de nouveaux moyens de dispenser l’enseignement, public ou privé, au niveau de l’enseignement supérieur, en utilisant les centres d’excellence régionaux, qui collaborent avec des universités étrangères pour créer des possibilités d’apprentissage à l’échelle locale, mais avec des qualifications étrangères délivrées par des établissements professionnels agréés.

Il n’y a pas longtemps, deux ans pour être exact, j’ai rencontré M. Negroponte, professeur au MIT. À Davos, nous avons discuté de l’initiative « Un enfant, un ordinateur » et des moyens par lesquels la Banque pourrait contribuer à étendre ce programme. Je crois savoir que certains pays ont décidé de le mettre en œuvre. J’ai moi-même chargé les experts de la Banque d’étudier le rôle que nous pourrions jouer dans ce cadre. Je ne sais pas si nous avons encore atteint notre objectif, mais j’y vois une occasion formidable. Imaginez quelles pourraient être les répercussions si chaque enfant africain avait accès à un ordinateur portable dans le primaire et dans secondaire, ce que les enfants des pays développés considèrent comme allant de soi.

De même, notre guichet du secteur privé, en collaboration avec la SFI, envisage d’investir dans des fonds de capital-investissement spécialisés dans le secteur de l’éducation. J’attends avec impatience de connaître les résultats de ces fonds pour déterminer l’étendue de l’appui que nous pouvons fournir au secteur privé en assurant un financement durable pour une éducation de qualité. Il convient néanmoins de replacer la question de l’investissement dans l’éducation dans son contexte. Il nous faut également garder à l’esprit les autres biens publics et investissements nécessaires à la promotion d’un enseignement de meilleure qualité. Le mois dernier, j’ai participé, à l’occasion du FEM au Cap, à un groupe de discussion sur l’éducation des filles et il m’a été demandé de présenter les initiatives spéciales complémentaires que la Banque peut prendre ou étudier pour améliorer les taux de rétention scolaire chez les filles.

Dans ma réponse, j’ai évoqué les initiatives que nous avons prises dans le domaine de l’eau et de l’assainissement, activité phare de la Banque dont nous avons déterminé qu’elle constitue un moyen optimal de maintenir les filles à l’école, en particulier dans les zones rurales, où l’abandon scolaire constitue un véritable problème. Si l’investissement dans le secteur de l’éducation proprement dit demeure fondamental, ce type d’investissement complémentaire est également essentiel.

Devant les éminents professionnels de l’éducation que vous êtes, il serait inutile de tenter de développer les raisons pour lesquelles nous estimons, à la Banque, qu’il est opportun et urgent de faire un effort concerté pour rétablir les capacités de l’Afrique dans l’enseignement supérieur et scientifique.

Je dirai simplement qu’il est grand temps de le faire. Nous savons qu’il est impossible de consentir un tel effort partout au même moment, mais, dans le monde globalisé et compétitif d’aujourd’hui, aucun pays ne saurait percer économiquement s’il ne dispose pas d’une telle capacité.

Nous pourrions déjà commencer avec quelques universités africaines susceptibles de servir de centres d’excellence pour la science et la recherche. L’année dernière, en 2008, la Banque a approuvé une stratégie pour l’enseignement supérieur, la science et la technologie, que des collègues ici présents vous présenteront plus en détail. À ce jour, nous avons investi à hauteur de 150 millions de dollars environ – pas assez certes, mais nous avons l’intention d’intensifier nos activités dans ce domaine.

Je crois savoir qu’en dehors de la région méditerranéenne et de l’Afrique du Sud, nous comptons une seule université parmi les 500 premières universités du monde, même si, d’après ce que j’ai compris, la méthode adoptée pour ce classement fait débat. Pourtant, dans les années 1960, une dizaine d’universités africaines se seraient probablement qualifiées. Mais comment faire en sorte qu’un pays éduque ses meilleurs talents et garantisse les connaissances scientifiques et techniques de base, entre autres, alors que les ressources sont insuffisantes et les marchés imparfaits ? Je me réjouis de la présence du ministre de l’Éducation de Singapour, qui pourra partager l’expérience de son pays, qui sera assurément pertinente même si elle n’est pas transposable.

Ces dix dernières années, la question du partage des coûts dans notre système d’enseignement supérieur a fait l’objet d’une attention majeure. Dans un contexte où les choix sont difficiles, de nombreuses organisations donatrices considèrent l’éducation de base, et non pas l’enseignement supérieur, comme une priorité sociale. Je conviens que c’est là plus qu’une priorité. C’est un droit humain. Je conviens également que l’enseignement est une chaîne. Un enseignement supérieur de qualité dépend des jalons posés au primaire et secondaire. Cela étant, comme l’a observé la Commission pour l’Afrique (la Commission Blair), le rétablissement de l’enseignement supérieur est aujourd’hui une nécessité impérieuse pour l’Afrique. J’espère que vous pourrez ici avoir des échanges sur les nombreux modèles de financement qui, bien évidemment, varient selon les régions. Même les pays riches continuent d’être aux prises avec la question du recouvrement des coûts. Depuis la création de la Banque, nous nous sommes engagés à hauteur de 100 millions de dollars par an en moyenne. À ce jour, notre portefeuille dans le secteur de l’éducation représente environ 1,2 milliard de dollars, pour l’essentiel destinés à appuyer l’enseignement de base. Nous comptons désormais privilégier l’appui à la formation mathématique et technique, à tous les niveaux.

L’Objectif du Millénaire pour le développement n° 1 vise la réduction de moitié de la pauvreté sur le plan des ressources. Il existe maintes manières d’y parvenir. Mais la vraie pauvreté, à long terme, pour un enfant africain né aujourd’hui est d’être isolé du reste du monde, monde qui est pourtant devenu un village planétaire. Isolé par le manque de connaissances, d’accès à Internet et, partant, d’accès aux réseaux et aux opportunités.

Alors que nous nous efforçons tous de concilier les choix difficiles liés à la gestion des mesures immédiates de lutte contre la crise tout en restant concentrés sur les questions structurelles à long terme, notre tâche, aujourd’hui et demain, consiste à trouver le juste équilibre et à faire ces choix pour l’avenir de nos générations.

Je conclurai en remerciant l’ADEA ainsi que vous tous, mesdames et messieurs les ministres, nos hôtes, nos partenaires et la Banque mondiale. Je tiens à vous assurer de notre soutien sans faille, qu’il s’agisse de la BAD ou de la Banque mondiale, dans nos domaines prioritaires d’intervention et nos domaines de complémentarité, à travers notamment les importantes ressources que nous apportons en ces temps de crise au titre de l’appui budgétaire, sans oublier notre initiative en faveur des États fragiles, qui mérite incontestablement une attention particulière.

Je vous remercie une fois encore d’être venus à Tunis et exprime ma profonde gratitude au gouvernement et au peuple tunisiens d’avoir accepté d’accueillir cette importante manifestation. Je vous souhaite de fructueux débats.

Je vous remercie.