La croissance économique de l’Afrique rejaillit-elle sur ses populations ? - Le président de la BAD Donald Kaberuka

11/03/2013
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Evénement : Déjeuner de travail à la Royal African Society

C’est pour moi un privilège de me trouver à nouveau ici, à la Royal African Society. Je remercie Mark et Richard de m’en avoir donné l’occasion. Vous m’avez demandé de parler de la qualité de la croissance en Afrique au cours des dernières années. Il s’agit d’une question importante pour nous, mais assurément aussi pour les pays émergents. Je voudrais l’aborder sous l’angle de l’équité, de l’égalité des chances, des politiques publiques, de la transformation économique et de l’inclusion politique.

L’essor de l’Afrique

L’on s’accorde largement aujourd’hui à reconnaître qu’à part les pays en conflit ou sortant de conflit, la majorité des pays africains connaissent une croissance remarquablement forte depuis le tournant du millénaire. Les statistiques sont peut-être faibles et parfois peu fiables, mais la réalité est constante. Les économies africaines ont enregistré une expansion spectaculaire pendant la décennie écoulée. Depuis l’année 2000, et pour la première fois en 30 ans, le revenu par habitant augmente plus vite que la population, au rythme de 3,2 % par an. En 2013, l’Afrique subsaharienne réalisera une croissance d’environ 6 %. L’investissement direct étranger à lui seul est passé de 15 milliards de dollars au tournant du millénaire à 46 milliards en 2012. C’est une progression importante, synonyme d’enraiement des trois décennies d’appauvrissement profond.

Mais c’est là que le bât blesse. Croissance économique ne veut pas dire transformation économique. L’Afrique a besoin d’économies diversifiées qui s’intègrent aux chaînes de valeur mondiales par le biais de produits élaborés, et non de produits de base. Son actuel niveau de croissance doit être maintenu pendant plus d’une décennie pour avoir un impact réel. Une poignée de pays africains s’approchent de la catégorie des pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure, grâce à des politiques judicieuses, pour certains, comme le Cap-Vert et le Ghana, et à des ressources naturelles, comme l’Angola et la Guinée équatoriale. Diverses études confirment la formation en cours d’un embryon de classe moyenne ayant un revenu disponible en croissance, à même d’entretenir la demande intérieure.

Croissance inclusive

Néanmoins, à un moment où la pauvreté à l’échelle mondiale en est à son plus bas niveau (étant passée de 50 % en 1980 à 25 % en 2010), l’absence d’une croissance inclusive et les inégalités sont des motifs de préoccupation en Asie, en Amérique latine et, singulièrement, en Afrique. Il est légitime de se demander pourquoi la pauvreté ne baisse que lentement en Afrique, alors que la croissance y est forte ; pourquoi le chômage, des jeunes en particulier, persiste. J’ai sillonné l’Afrique de l’Ouest ces derniers mois ; permettez-moi donc d’illustrer mon propos par la situation qui prévaut au sein de l’espace CEDEAO. Pendant la décennie écoulée, le PIB de la CEDEAO a quintuplé, passant de 85 milliards de dollars en 2000 à 400 milliards en 2012. Quand on observe les trois plus grandes économies de la région, on obtient l’image suivante : le PIB du Nigeria est passé de 47 milliards à 270 milliards, celui du Ghana, de 7,5 à 40 milliards, et celui de la Côte d’Ivoire, 10,4 milliards à 24,3 milliards, ce qui traduit une croissance beaucoup plus lente due à la guerre civile. Dans l’ensemble, le revenu par habitant de la région est passé de 370 dollars à 1300 dollars.

Dans le même temps, la dette de la région a également baissé dans des proportions spectaculaires, de 90 % à 12 % du PIB. Le nombre de personnes vivant avec moins de 1,25 dollar par jour a légèrement baissé, à 52 %. Cependant, le nombre de personnes en situation de pauvreté absolue est passé de 100 millions en 1990 à 160 millions en 2012. En Afrique subsaharienne, 300 millions de personnes vivent à peine au-dessus du seuil de pauvreté, souvent dans le secteur informel, où elles flottent au-dessus et en dessous de ce seuil. Pour l’Afrique dans son ensemble, les services de la Banque estiment que l’inégalité de richesse est en augmentation d’environ 1,5 % depuis 2000.

Si on prend la mesure populaire de l’inégalité, à savoir le coefficient de Gini, on s’aperçoit que celui-ci est passé de 42 % à un peu moins de 50 % rien qu’au cours des sept dernières années. Autrement dit, à environ 1,7 %, le taux de croissance du PIB par habitant ajusté aux inégalités n’est pas suffisant pour influer sensiblement sur la pauvreté.  

Pour la Banque, il s’agit-là d’une question ayant des implications majeures au plan des politiques publiques. C’est pourquoi, pour être en mesure de suivre la croissance inclusive dans les 54 pays africains, nous avons mis au point un indice d’inclusion basé sur quatre principes : l’égalité des chances, l’équité, la diversification économique et l’inclusion politique.

L’indice, qui va zéro (absence d’inclusion) à 1 (inclusion totale), est très révélateur du problème. Pendant la présente décennie marquée par une aussi forte croissance, l’indice n’a fait qu’empirer, passant de 0,4 en 2000 à 0,6 en 2011, voire à 0,7 pour certains pays. Comme je l’ai déjà dit, les inégalités et le chômage sont des phénomènes mondiaux, et l’Afrique ne fait pas exception.

Souvenez-vous de l’Asie et du fameux piège du revenu intermédiaire. Cependant, si l’on ne s’attaque pas au problème maintenant, il risque de porter un coup d’arrêt à la forte performance de l’Afrique. La raison pour laquelle la pauvreté reste endémique est en partie notre bas niveau de départ. Pour utiliser une image courante dans ce type d’analyse, pensez à la fameuse courbe en J. L’Afrique a enrayé le déclin, mais elle doit à présent pérenniser cette dynamique. Si celle-ci résiste à l’épreuve du temps, le continent pourra doubler son revenu par habitant en l’espace d’une décennie.

Conception des politiques publiques : équité, égalité des chances et inclusion politique

Du point de vue purement technique, nous savons ce qu’il faut faire. Par exemple, il nous faut assurer une éducation de qualité à tous les enfants, garçons comme filles ; il nous faut concevoir des filets de sécurité efficaces. Les subventions doivent être ciblées, avec une stratégie de sortie ; elles ne doivent pas mettre à mal les finances. Il nous faut accompagner les petites entreprises, encourager l’inclusion financière, lutter contre les inégalités entre l’homme et la femme et soutenir activement l’agriculture.

De fait, des cas de politiques exemplaires qui ont alimenté la croissance sont maintenant légion. Parmi elles figurent notamment celles des filets de sécurité sociale d’avant-garde en Éthiopie, des soins de santé universels au Rwanda et des subventions agricoles au Malawi. Dans le cas du Rwanda, un million de personnes ont été sorties de la pauvreté en quelques années, grâce à des services sociaux généralisés et efficaces, appuyés par un programme de constitution d’actifs par les communautés rurales, tels l’élevage.   

Volonté politique et inclusion politique

Mais le manque d’inclusion n’est pas simplement un problème technique ou de structure économique. Il est, par-dessus tout, fruit de la structure du pouvoir, comme on l’a vu en Afrique du Nord. Aucune architecture technique ne peut venir à bout d’une situation où les élites sont enclines à promouvoir la kleptocratie, à pratiquer un capitalisme de connivence et à acquérir des rentes, à marginaliser d’importantes parties du pays, ou sont peu soucieuses d’assurer efficacement des services sociaux de base.

Voilà le point de départ : l’inclusion exige que les pouvoirs publics soient propres, responsables et efficaces. C’est pourquoi le manque d’inclusion et les inégalités sont le plus enracinés dans les pays ayant des industries extractives solides. Dans ces pays, la rente est abondante et la redevabilité envers les citoyens quasi inexistante. Je m’interroge souvent, cependant, sur les responsabilités des entreprises dans ces pays – et je ne vise pas ici la responsabilité sociale d’entreprise. Parfois, on a le sentiment que les élites en quête de rente et les entreprises des industries extractives vivent harmonieusement les unes des autres. Sinon, comment peut-on expliquer qu’un pays produise deux millions de barils de pétrole par jour, mais que la moitié de sa population vive sous le seuil de pauvreté ?

Infrastructure et transformation

Mais, si l’enjeu est le changement de la structure du pouvoir, il consiste aussi à mettre en place des infrastructures en tant que base de la diversification et de la transformation. Songez à la manière dont la pénétration de la technologie de l’information est en passe de changer des vies. Rappelez-vous l’image du berger masaï qui garde ses vaches le téléphone cellulaire à l’oreille. Le téléphone cellulaire a accru l’inclusion, en facilitant l’accès aux financements, la diffusion des informations sur les marchés, la prestation de services, et même l’enracinement de la démocratie.

Mais, rappelez-vous aussi comment des pénuries d’électricité mettent à mal les grandes et moyennes entreprises. Dans une enquête que nous avons menée, 50 % des gens d’affaires ont déclaré que leur contrainte numéro un était l’approvisionnement en énergie, celle-ci étant tantôt indisponible, tantôt sujette à des délestages, ou excessivement chère. Prenez l’exemple du Libéria, avec une production électrique de 24 mégawatts, vendue à 54 cents le kilowatt/heure, probablement le tarif le plus cher au monde. Or, les investisseurs affluent au Libéria et dans d’autres pays de la région du fleuve Mano, mais ils investissent vont dans les industries extractives, telles que l’exploitation du minerai de fer et de la bauxite, où très peu de transformation est possible.

Chers amis, permettez-moi à présent de conclure. Il ne fait aucun doute que la dynamique actuellement à l’œuvre dans l’évolution économique de l’Afrique est des plus heureuses, comparé aux sombres années 1980 et 1990 : les décennies perdues. Il serait exagéré d’affirmer que les populations ne profitent pas de cette nouvelle ère de croissance économique. Pensez à l’impact des envois de fonds des travailleurs émigrés. Ces transferts de famille à famille ont une incidence incroyable à travers l’élargissement des retombées entre personnes démunies. Il y a eu également un progrès réel en matière d’OMD, de scolarisation et de prestation de services.  

Cependant, il est vrai aussi qu’on a perdu l’occasion de faire bénéficier l’ensemble de la population des fruits de la croissance économique. L’exiguïté de la gamme de vecteurs de croissance, l’insuffisance de la transformation et la capture de rentes continuent de poser des problèmes. Aussi, la grande priorité à l’avenir sera-t-elle de chercher à assurer l’équité et l’égalité des chances pour tous.

Pour y parvenir, il faudra nécessairement approfondir les réformes politiques de manière à favoriser l’inclusion politique, la participation citoyenne et la redevabilité. À travers ces réformes, il s’agira de consacrer la nécessité d’une constitution écrite, d’élections périodiques et des partis politiques, mais aussi de reconnaître que le véritable enjeu est l’ancrage de la pratique et de la culture démocratiques. Ces réformes s’inspireront des pratiques exemplaires en matière de filets de sécurité pour protéger les pauvres, de telles pratiques pouvant être empruntées en Afrique même ou ailleurs dans le monde, comme au Brésil sous Lula.

Mais, des politiques publiques, même bien conçues, ne sont pas suffisantes. Elles doivent être accompagnées d’une accélération des investissements et de politiques propres à stimuler, élargir et diversifier les vecteurs de croissance, tels que l’agriculture, qui présente le plus grand potentiel de création d’emplois, et éliminer les goulots d’étranglement, notamment ceux liés aux infrastructures.

Qu’il s’agisse d’énergie, de transport et de large bande, l’investissement dans l’infrastructure est une condition nécessaire pour bâtir une croissance économique préludant à la transformation économique. La croissance inclusive est non seulement possible, mais aussi une nécessité réelle pour que l’Afrique puisse atteindre le prochain niveau.

Vous avez tous entendu parler du piège du revenu intermédiaire. C’est un phénomène qui guette l’Afrique, que nous devons et pouvons éviter. C’est la raison pour laquelle la croissance inclusive a été placée au cœur de la stratégie décennale de la Banque africaine de développement adoptée récemment. Cette stratégie sera le thème de nos prochaines Assemblées annuelles, qui se tiendront en mai à Marrakech. J’espère vous y rencontrer en grand nombre.

Je vous remercie de votre attention.