Discrimination positive en matière de financement pour les femmes d’Afrique : en ont-elles vraiment besoin ? Quel rôle pour AFAWA de la BAD ?

26/05/2016
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Trois femmes portant chacune un grand panier rempli de fruits frais sont assises à l’ombre d’un large panneau, juste à l’extérieur de l’entrée principale du Palais des congrès international Mulungushi de Lusaka, où se tient en ce moment la 51e édition des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement (BAD).

Si ces femmes ont certainement remarqué la présence d’un nombre inhabituellement élevé d’étrangers dans leur ville, il est peu probable qu’elles soient au courant des sujets abordés au cours des assemblées.

Il est midi passé de quelques minutes en ce mercredi 25 mai 2016, troisième jour des Assemblées annuelles, et une table ronde particulièrement intéressante vient de s’achever. Au menu, le nouveau programme de la BAD, intitulé « Discrimination positive en matière de financement pour les femmes d’Afrique » (AFAWA ‑ Affirmative Action for Women in Africa).

La table ronde a fait salle comble, véritable bottin mondain des femmes les plus influentes d’Afrique, présentes autour de la table ou dans le public. Toutes étaient là pour parler de discrimination positive. Mais en faveur de qui ?

Des trois femmes assises à l’entrée du Palais des congrès Mulungushi peut-être ? Des femmes comme elles, il y en a dans toute l’Afrique. Elles luttent pour gagner un peu d’argent avec leurs petits négoces informels, peuvent difficilement lever des fonds pour développer leur entreprise.

Le modérateur, Nicholas Norbrook, journaliste du magazine The Africa Report, a invité Mme Géraldine Fraser-Moleketi, l’envoyée spéciale de la BAD pour les questions de genre, à prendre la parole et à introduire les débats.

AFAWA, nouveau programme de la BAD dédié aux femmes

« AFAWA, a indiqué madame Fraser-Moleketi, est un nouveau programme de la BAD, qui démontre son engagement à faire avancer l’agenda de l’égalité entre les sexes, en s’attaquant notamment aux défis auxquels les femmes sont confrontées dans l’accès au financement ».

Dans le cadre de ce programme, Geraldine Fraser-Moleketi dirigera les efforts de la BAD et de ses partenaires pour mobiliser des financements de l’ordre de 300 millions de dollars EU en faveur des femmes africaines.

L’objectif à terme est de mettre sur pied un fonds de 3 milliards de dollars EU, qui seront disponibles au travers du guichet non concessionnel de la BAD et alloués aux femmes de valeur via des institutions intermédiaires.

Le programme AFAWA aidera ainsi à combler le déficit de financement estimé à plus de 30 milliards de dollars EU par rapport à l’accès des femmes au financement.

D’autres chiffres s’avèrent décourageants, à lire les études sur le sujet. Ainsi, seules 16 à 20 % des femmes en Afrique subsaharienne peuvent accéder à un financement à long terme auprès des institutions financières classiques. Si les entreprises appartenant à des femmes ne représentent que 25 % des entreprises en Afrique subsaharienne, le capital médian mis à disposition des entrepreneurs masculins est deux fois plus élevé que pour les femmes dans certains pays africains –  comme le Nigeria et le Kenya. Les chiffrent varient d’un pays à l’autre. Au Kenya, par exemple, les femmes ont beau posséder 48 % des micro et petites entreprises, elles n’accèdent qu’à 7 % du crédit.

Une étude menée en 2011 par la Société financière internationale révèle que 3 à 4 millions d’entreprises formelles appartenant à des femmes ont souffert d’un déficit de financement estimé au total entre 21 et 26 milliards de dollars EU.

Discrimination positive ? Égalité de traitement plutôt

Un rapide vote à main levée mené dans le public a montré que la majorité est convaincue de la nécessité d’instaurer une discrimination positive. Même si des avis contraires se sont exprimés. Un panel de haut niveau – quatre femmes et deux hommes  – a réuni la ministre égyptienne de la Coopération internationale  Sahar Nasr, la directrice générale du groupe Kenya Women Jennifer Riria, l’ex-ministre des Finances du Nigeria Ngozi Okonjo-lweala, Marisa Lago du Trésor américain, le jeune fondateur du groupe Mara et de la fondation éponyme Ashish Thakkar, et le président-directeur général de PTA Bank.Admassu Tadesse,

Si une discrimination positive s’avère nécessaire dans certains domaines comme le cadre juridique, en fait les femmes n’ont pas besoin d’un traitement de faveur, mais plutôt d’une égalité de traitement en matière d’accès au financement dans leurs pays respectifs.

La Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala a précisé que le taux d’activité des femmes en Afrique est l’un des plus élevés au monde : 63 %, à comparer au taux  de 50,3 % à l’échelle mondiale –  preuve de la forte participation des femmes aux économies africaines.

« Si nous avons en Afrique des femmes très actives, mais qu’elles n’ont accès à rien qui puisse les rendre encore plus productives dans les économies, alors nous passons à côté de quelque chose », a-t-elle fait valoir, ajoutant que la varie valeur ajoutée des femmes dans les économies africaines est sous-évaluée, ce qui nourrit le sentiment néfaste qu’elles ne jouent pas un rôle majeur.

Investir dans la collecte de données est indispensable, a-t-elle ajouté, citant la « Women Deliver Conference » qui s’est tenue récemment à Copenhague, au cours de laquelle la Fondation Bill et Melinda Gates a annoncé la création d’un fonds de 80 millions de dollars EU pour collecter les données sur la valeur ajoutée par les femmes. « La BAD devrait ajouter une composante données au programme AFAWA et chercher à établir un partenariat avec la Fondation Gates », a- conseillé Ngozi Okonjo-Iweala.

Tout en encourageant la nécessité d’investir dans la collecte de données, le milliardaire Ashish Thakkar a quant à lui argumenté en faveur du mentorat, et déplorant les énormes préjugés sur les jeunes femmes chefs d’entreprise.

Lui-même dirige un programme de mentorat pour les jeunes entrepreneurs africains. Sa fondation accompagne actuellement plus de 850 000 jeunes au Nigeria, en Afrique du Sud, au Ghana et, depuis peu, en Zambie, a-t-il précisé. 50 % d’entre eux sont des femmes.

« Les femmes sont extrêmement compétentes. Elles sont plus fiables que les hommes en termes de financement et je n’ai jamais entendu une femme demander un traitement spécial, d’ailleurs je ne pense pas non plus qu’elles en aient besoin, a lancé le jeune entrepreneur. Ce dont elles ont besoin et ce qu’elles méritent, c’est d’être sur un pied d’égalité avec les hommes ».

Selon la ministre égyptienne Sahar Nasr, une perception erronée persiste, selon laquelle les femmes seraient des clientes à haut risque en matière de prêt, alors même que les données montrent le contraire : dans le monde, le nombre de créances douteuses chez les femmes s’avère inférieur à celui des hommes. La ministre a appelé à instaurer une discrimination positive en matière juridique et réglementaire. En effet, les traditions en Afrique empêchent bien souvent les femmes de devenir propriétaires, ce qui limite leur accès au financement faute de garantie à offrir.

« Afin d’éviter aussi toute distorsion dans le secteur financier, nous devons éviter d’utiliser l’expression « discrimination positive » et employer un terme plus inclusif, tel que « diversification ». Les femmes ont besoin d’égalité des chances, pas d’un traitement de faveur », a-t-elle argué.

Marisa Lago a donné un point de vue américain à la conversation, notant que, pour aider les femmes, il faut prendre du recul et comprendre l’usage qu’elles font de leur argent. « Mettre de l’argent à la disposition des femmes n’est pas suffisant. Nous devons mettre l’ensemble du système financier à leur portée. Ce qui signifie accroître leur accès aux services financiers », a-t-elle dit, avant de souligner encore la nécessité de réformer le cadre réglementaire et juridique.

Tous en ont convenu : les banques centrales africaines ont un rôle capital à jouer dans la réforme des cadres juridiques et réglementaires, ainsi que pour éliminer les obstacles que les femmes rencontrent.

Beaucoup plus critique, la Kenyane Jennifer Riria a  argué que les militants de la cause des femmes ont beaucoup parlé mais peu agi au cours des années écoulées. Et d’appeler à agir et à définir des indicateurs de performance clairs, que l’on puisse comparer les actions aux paroles. « Après tous les discours de ces gens intelligents, je ne sais quoi dire d’autre à part la vérité, a-t-elle lancé. Cela fait 26 ans que je travaille avec des Kenyanes à faibles revenus, qui sont aujourd’hui 3 millions. » Et d’ajouter : « Depuis les conférences de l’ONU en 1975, Beijing en 1995, et jusqu’aujourd’hui, nous en avons eu des réunions comme celle-ci. Nous continuons de parler encore et encore, mais on est comme une équipe qui entre sur le terrain, la moitié de l’équipe joue tandis que l’autre ne fait rien. Voilà ce que nous avons fait toutes ces années ».

97 % des femmes remboursent leur prêt

Le dernier à prendre la parole a été Admassu Tadesse de PTA Bank. Déclarant que son établissement a bien conscience des contraintes de financement dont souffrent les PME, en particulier celles appartenant à des femmes, il s’est engagé à collaborer avec le programme AFAWA pour lutter contre ces obstacles. « Je suis d’accord avec tous les intervenants. Leur analyse est très juste. Le véritable problème désormais est la mise en œuvre. Et la BAD, avec son programme AFAWA, a fait un excellent travail pour clarifier le problème », a-t-il conclu.

Le président de la BAD, Akinwumi Adesina, est arrivé alors que les débats faisaient rage : « Lorsque les femmes sont aidées, elles tiennent leurs promesses, a-t-il déclaré. Lorsque vous donnez plus de moyens aux femmes, cela change tout. Quand les femmes réussissent, cela réussit à l’Afrique. Environ 97 % des femmes remboursent leur prêt et les 3 % qui ne le font pas sont arrêtées sur le chemin de la banque par leur mari ». Se faisant l’âpre défenseur du programme AFAWA, il a ajouté que le succès du Top 5 de la BAD dépendrait en grande partie de ce qui serait fait pour les femmes.