Joseph Stiglitz : « Une des grandes leçons de la crise financière est que l’Etat a un rôle crucial à jouer dans le développement économique »

11/01/2010
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Vidéo de la conférence

  • Les théories qui prônent la déréglementation et l’ouverture totales des marchés ont révélé leur inefficacité.
  • La crise démontre clairement que l’Etat a un rôle à jouer, même si ce rôle doit tenir compte des lieux et des circonstances.
  • La crise actuelle s’annonce être plus longue que prévue ; sans des changements fondamentaux à l’architecture financière internationale, une autre crise se prépare.
  • L’Afrique doit faire entendre sa voix et s’assurer d’être représentée dans les instances internationales.
  • L’Afrique doit se dégager de sa dépendance face eux produits de base, miser sur la diversification, et viser la stabilité et la croissance durable.
  • La mise en place de banques nationales de développement est une avenue à envisager pour le continent.

Le prix Nobel d’économie et professeur à l’université Columbia, Joseph Stiglitz, soutient qu’une des grandes leçons de la crise financière qui s’est déclenchée en 2007-2008 est que l’Etat a un rôle crucial à jouer dans le développement économique, à la fois dans la prévention des crises  et dans la mise en œuvre de mesures idoines permettant d’éviter des les amplifier et de les transformer en dépression.

M. Stiglitz, ex économiste en chef de la Banque mondiale, a livré ce message à Tunis, au siège temporaire de la BAD, dans le cadre d’une intervention  devant des  personnels de l’institution et du corps diplomatique, s’inscrivant dans le programme des conférenciers éminents de la BAD. La session était présidée par M. Donald Kaberuka, président de la BAD.

Devant une salle remplie à pleine capacité et des employés pouvant suivre son intervention en circuit fermé, l’éminent économiste s’est en pris au mode de gestion économique américain  de ces dernières années, à son « inefficacité » et aux « théories » qui le sous-tendent.

La crise a en effet révélé que la libéralisation des marchés des capitaux et l’absence de contrôle ont contribué à la propagation rapide de la crise à travers le monde.

Les banques centrales font également partie du problème. L’accent qu’elles ont mis sur le contrôle de l’inflation a détourné l’attention de la croissance, de l’emploi et de la stabilité du système financier.

Bref, la crise financière a donc mis à nu les faiblesses conceptuelles des théories dominantes ces dernières années : déréglementation, absence de contraintes, capacité du système à s’auto-réguler, comportement rationnel des acteurs économiques.

A l’inverse de ce qui avait été prévu par les tenants de cette doctrine, les plus aisés se sont enrichis et les plus démunis ont été les grands perdants de l’aventure, voyant en même temps leurs revenus décroitre et leurs maigres actifs, notamment immobilier, emportés par leur incapacité à servir leur hypothèque.

Conclusion, souligne le professeur Stiglitz : les marchés sans restrictions ne sont pas auto-correctifs, ni nécessairement stables, ni efficients. Les fameuses « innovations financières » devant imprimer encore plus d’efficacité au marché n’ont pas amené une plus grande efficience ni contribué à accroitre la richesse pour le plus grand nombre.

Elles ont plutôt accru le risque global du système financier et, on l’a vu avec la crise, elles ont entrainé le transfert  des effets néfastes de sa faillite sur les contribuables américains, voire sur tous les citoyens de la planète.

Assurer une meilleure représentativité des pays en développement

Même s’il reconnaît que le passage du G8 au G20 a été un pas important dans l’élaboration d’une nouvelle gouvernance mondiale, M. Stiglitz constate tout de même que 172 pays ne sont pas encore représentés : un seul pays d’Afrique subsaharienne fait partie du G20.

La réforme des institutions internationales est devenue urgente, les réformes actuelles engagées sont encore trop timides et trop lentes, juge l’économiste américain. Il prône l’instauration d’une nouvelle structure internationale misant sur les possibilités offertes par importantes réserves de liquidités mondiales, mais moins axée sur le seul dollar américain.

En conséquence, estime M. Stiglitz, la possibilité d’une autre crise n’en est que plus certaine. Certes, comme tous les analystes le soulignent, les Etats-Unis doivent épargner davantage, mais l’enjeu véritable est de mobiliser les investissements vers les vrais enjeux qui comptent, soit des mesures pour atténuer le changement climatique et vers  les besoins des pays en développement : infrastructure, développement du secteur privé, bonne gouvernance.

Sur le changement climatique et le sommet sur le climat de Copenhague (7-18 décembre 2009), M. Stiglitz considère qu’il s’agit là d’une opportunité manquée. Selon lui, un accord plus vigoureux aurait contribué sensiblement à la reprise économique mondiale.

La crise offre des opportunités pour l’Afrique

Même si l’Afrique est elle aussi durement touchée par la crise, cette dernière n’en présente pas moins des opportunités.

Les pays du continent doivent profiter du contexte actuel pour diversifier leurs économies et se dégager de leur trop grande dépendance de l’exportation des matières premières, miser davantage sur l’agriculture, identifier de nouvelles sources de financement et se tourner vers l’Asie, ce qui n’exclut pas de lui faire compétition du fait que l’Afrique présente de coûts moins élevés de main-d’œuvre, un attrait pour des investisseurs étrangers.

Pour saisir à fond ces opportunités, les Etats ont un rôle crucial à jouer. La finance peut être un instrument clé, par exemple par la mise en place de banques nationales de développement, moins axées que le secteur privé sur les rendements à court terme.

Les Etats doivent aussi créer les conditions propices au développement du secteur privé, ce qui implique le renforcement de la gouvernance. Une gouvernance accrue, qui doit aussi amener les gouvernements à mieux se préparer à de prochaines crises, par exemple par le renforcement de systèmes de protection sociale souples et adéquats.

Auparavant, conclut M. Stiglitz, les gouvernements ont mis l’accent sur la stabilité, pas assez sur la croissance, et n’ont souvent eu ni l’un ni l’autre. La croissance durable, vraie, passe par la stabilité et la prospérité partagée.