Discours liminaire de M. Akinwumi A. Adesina Président de la Banque africaine de développement, à l’occasion du Forum de Paris sur la dette et le développement, organisé par le Club de Paris et le G20, le 20 novembre 2015

20/11/2015
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Je vous remercie sincèrement de m'avoir invité à cette importante réunion pour discuter de la dette et du développement. Ce Forum se tient à un moment particulièrement important, juste avant la COP 21 sur le changement climatique et quelque temps après deux réunions mondiales historiques, à savoir le sommet ayant abouti à l'approbation des objectifs de développement durable et la conférence sur le financement du développement tenue à Addis-Abeba.

Il ne fait aucun doute qu'il faudra plus de financements pour le développement. Les défis auxquels les pays en développement, et plus particulièrement les pays africains, sont confrontés sont immenses. Produire assez de denrées pour nourrir les populations, répondre aux besoins croissants en infrastructures, éducation, santé, eau et assainissement sont autant de grands chantiers qui requièrent des financements. A titre d'illustration, le déficit de financement de l'infrastructure pour le seul continent africain est estimé à 100 milliards de dollars par an. Et jusque-là 50 milliards seulement ont été mobilisés. Le volume de ressources dont l'Afrique a besoin dépasse largement les capacités de financement du secteur public. Le défi qui se pose est donc de savoir comment répondre à ces besoins de manière durable, avec un panachage entre financement public et financement privé, y compris le financement de la dette intérieure et extérieure.

La Conférence sur le financement du développement d'Addis-Abeba a convenu de la nécessité de mobiliser des ressources nationales, d'améliorer la fiscalité nationale et d'utiliser efficacement le financement public pour mobiliser les ressources auprès du secteur privé. Les objectifs de développement durable, qui représentent l'engagement collectif mondial pour réaliser des gains importants en matière de croissance équitable et de développement sur un éventail de 19 objectifs majeurs, doivent être financés. Cette situation fait subir encore plus de pression aux pays quant au financement de leur programme de développement. Les dépenses publiques sont d'une importance capitale pour déclencher la croissance, mais elles doivent être bien gérées et échelonnées pour éviter un fardeau de la dette insoutenable.

Nous devons tirer des leçons de l'histoire -de l'expérience peu réjouissante, ici même à Paris, où l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) a vu le jour - pour remédier à la spirale de la dette publique dans les pays en développement. Cette initiative et l'Initiative d'allégement de la dette multilatérale (IADM) ont permis à de nombreux pays africains de réduire le fardeau de leur dette en échange de réformes. A ce jour, 35 pays ont atteint le point d'achèvement et ont bénéficié de l'allègement total de la dette éligible des créanciers participants. En conséquence, les ratios de la dette des pays bénéficiaires de l'initiative PPTE ont considérablement baissé durant la décennie écoulée, passant d'une moyenne de 145% du revenu national brut (RNB) en 2000 à 35% en 2011. Il en résulte que les pays concernés bénéficient d'une plus grande marge de manœuvre pour accroître les dépenses et les emprunts. Toutefois, une nouvelle marée monte en Afrique: l'encours de la dette est en hausse, ce qui soulève des préoccupations selon lesquelles les pays pourraient bientôt retrouver les mêmes niveaux d'endettement que ceux observés avant l'allègement de la dette.

De nombreux pays confrontés à la hausse des taux d'intérêt intérieurs due à des politiques monétaires rigoureuses ont pris le risque de s'engager dans les marchés de capitaux internationaux pour lever des fonds afin de soutenir à la fois l'infrastructure et le rééchelonnement de la dette. Pour beaucoup, l'attraction exercée par les faibles taux d'intérêt sur les marchés financiers mondiaux, qui sont beaucoup plus bas que les coûts d'emprunt nationaux, a alimenté l'émission d'euro-obligations. On assiste alors à un effet d'entraînement : les pays qui estiment que l'émission d'euro-obligations les rend visibles sur les marchés financiers internationaux, se sont succédé en masse. En 2014, 21 pays africains ont fait l'objet d'une évaluation de leur cote de crédit par les agences internationales. Entre 2006 et 2014, les pays africains ont émis des obligations en devises pour une valeur de 25,86 milliards de dollars. Pour la seule année 2014, les pays d'Afrique subsaharienne ont émis des obligations en devises à hauteur de 7 milliards de dollars. C'est devenu une véritable course vers le sommet des courbes de rendement.

La ruée vers les marchés émergents a profité à l'Afrique certes, mais c'est une épée à double tranchant. La hausse probable des taux d'intérêt aux États-Unis incitera les investisseurs à quitter les marchés émergents et entraînera le renchérissement des coûts de financement des émissions d'obligations à l'échéance par les pays en développement. Les incitations à aller sur les marchés de capitaux internationaux s'expliquent en partie par la position institutionnelle plus souple du FMI qui a supprimé la plupart des limites sur les emprunts provenant de sources non-concessionnelles, l'absence de conditionnalité, la facilité d'obtention de prêts par rapport au cadre imposé par les bailleurs de fonds multilatéraux et la possibilité d'utiliser ces ressources pour financer la dette intérieure qui est souvent très onéreuse.

Quel que soit l'angle sous lequel cette question est analysée, les pays africains se jettent eux-mêmes dans des eaux profondes. Cela est particulièrement vrai si l'on tient compte de leur dépendance à l'égard de quelques exportations - essentiellement les produits primaires. Le cours du brut ayant chuté, de même que celui des produits primaires destinés à l'exportation tels que les métaux, les minéraux et d'autres produits agricoles primaires, les faiblesses du géant commencent à apparaître, à mesure que les déficits de compte courant se creusent, que les déséquilibres budgétaires nationaux s'aggravent et que les monnaies nationales s'affaiblissent. Du fait de l'asymétrie des devises, les pays s'exposent à des risques de change plus grands. Selon l'Overseas Development Institute, entre 2013 et 2014, le risque de change pour l'Afrique subsaharienne était estimé à 10,8 milliards de dollars, soit 1,1% du PIB.

Pour réaliser le développement durable, il faudra mettre davantage l'accent sur la mobilisation des ressources intérieures, le renforcement des marchés financiers nationaux et régionaux pour doper l'épargne. A cet égard, la nécessité d'accroître les recettes fiscales est particulièrement critique. Des progrès non négligeables sont en train d'être accomplis. Dans la plupart des pays africains, les recettes fiscales ont augmenté de façon significative, passant d'un faible taux de 9,8% du PIB en 2001 à un taux élevé de 21% en 2013 (taxes sur les ressources naturelles exclues). Le ratio montre un écart notable si on inclut les taxes sur les ressources naturelles. En 2013, le ratio impôt-PIB (taxes sur les ressources naturelles incluses) était de 36% contre 21% (hors taxes sur les ressources). Le montant total des taxes sur les ressources naturelles s'élevait à 215 milliards dollars en 2013. Les recettes fiscales ont augmenté, en valeur nominale, passant d'environ 130 milliards de dollars en 2001 à 508,3 en 2013 et à 545 milliards en 2014. Bien que l'épargne intérieure brute soit faible en Afrique, elle s'est accrue, passant de 18% du PIB au début des années 1990 à 23% en 2012.

À la Banque africaine de développement, nous sommes engagés à aider les pays africains à améliorer la gestion de leurs finances publiques. À cet égard, une attention particulière a été accordée à l'approfondissement des réformes dans la gestion des finances publiques à l'échelle nationale, et à l'extension de cette intervention à l'échelle locale. La Banque soutient les réformes visant à renforcer les cadres des recettes budgétaires en favorisant la modernisation des systèmes d'administration des recettes, y compris l'automatisation et le renforcement de la collecte des recettes non fiscales. Les 14 pays ayant bénéficié de l'appui de la Banque ont vu leurs recettes fiscales augmenter de manière significative, passant de 11% en moyenne à 15% du PIB entre 2005 et 2012, tandis que les taux d'imposition des sociétés ont chuté, de 94% du bénéfice commercial à 54% au cours de la même période. A titre d'exemple, la Banque a fourni un appui au Togo pour la réforme de l'autorité de gestion des recettes publiques à travers l'introduction d'instruments budgétaires innovants. Après les réformes, les recettes de trésorerie ont augmenté de 23%, atteignant le montant de 721 millions de dollars durant la première année de fonctionnement de l'autorité.

Mais une meilleure gestion des énormes ressources naturelles de l'Afrique peut générer encore plus de revenus. L'Afrique possède 47% des gisements mondiaux découverts de platine, 46% de chrome, 45% de diamant, 28% d'or et au moins 10% de pétrole et de gaz. La valeur de toutes les ressources naturelles découvertes est estimée à plus de 82 mille milliards de dollars. Par conséquent, l'Afrique n'est pas pauvre. Il se trouve tout simplement qu'elle compte le plus grand nombre de pauvres. Le problème qui se pose, c'est que ces ressources ne sont pas bien gérées. Le manque de transparence et de responsabilisation dans la gestion des ressources naturelles est source d'exclusion, de conflits et d'inégalités. Nous, en tant que banque, pensons qu'il faut plus de transparence et de responsabilisation dans la façon de gérer les ressources en Afrique. C'est pourquoi, nous avons créé le Centre africain des ressources naturelles dont la mission est d'aider les pays membres en matière de conseils stratégiques, d'assistance technique, de plaidoyer et de développement des connaissances pour la gestion de leurs ressources naturelles. En outre, la Facilité africaine de soutien juridique apporte son appui aux gouvernements africains dans les négociations sur les transactions commerciales complexes, la tarification des transferts et l'évasion fiscale.

Mais il faudra remédier à des défaillances encore plus grandes - en particulier les flux de capitaux illicites hors du continent. Selon les estimations, l'Afrique perd plus de 60 milliards de dollars par an imputables aux flux de capitaux illicites. Ce sont des volumes de ressources non négligeables qui peuvent aider à répondre aux besoins du continent en matière de financement du développement. La Banque africaine de développement œuvre en étroite collaboration avec les partenaires internationaux et les pays pour contenir ce flux. Endiguer les flux de financement illicites est un programme d'envergure qui doit bénéficier de l'appui ferme de toutes les parties prenantes et être accompagné de réformes impliquant les pays d'origine et d'accueil. Ces réformes comprennent notamment l'amélioration de la transparence du système financier international, l'échange automatique d'informations fiscales, les accords de double imposition et le renforcement des lois réprimant le blanchiment d'argent. Les créanciers eux-mêmes doivent reconnaître qu'en refusant d'aider les pays à endiguer les sorties de capitaux illicites, ils compromettent leur capacité à s'acquitter de leurs dettes.

Il n'y a pas meilleur moyen de redonner confiance à nos pays que de faire en sorte que leurs ressortissants reviennent investir chez eux. Les envois de fonds des migrants constituent, de nos jours, une source essentielle de financement du développement durable. Selon les estimations officielles, ces envois vers l'Afrique ont augmenté, passant de 11 milliards de dollars en 2000 à 62 milliards en 2014, un chiffre qui dépasse de loin le montant de l'aide publique au développement. Si les envois de fonds aident les ménages à prendre régulièrement en charge leurs dépenses de consommation et d'investissement, ils ont également l'énorme capacité de contribuer au programme global de développement. La Banque africaine de développement estime que l'Afrique a la capacité de mobiliser 17 milliards de dollars par an, en titrisant les exportations ou les envois de fonds futurs. La titrisation des envois de fonds pourrait servir à lever des financements à court et moyen terme sur les marchés financiers africains. Plusieurs pays africains ont déjà élaboré certaines formes de titrisation des envois de fonds, notamment l'émission de titres adossés aux envois de fonds des migrants et l'émission d'"obligations de la diaspora".

Toutefois, la mobilisation des envois de fonds pose certaines difficultés. Par exemple, les coûts de transfert vers l'Afrique subsaharienne sont parmi les plus élevés au monde, s'établissant en moyenne à 6,15 % du montant de la transaction dans le pays de destination en 2104, contre 3,2 % en Europe et 5,2 % en Asie centrale et au Moyen-Orient, et 2,9 % en Asie du Sud. C'est une difficulté majeure qu'il faudra résoudre afin de réduire sensiblement les coûts de transaction. Nous pouvons y parvenir si nous continuons de soutenir le développement du secteur financier en Afrique, en tirant parti de la technologie et des plates-formes de paiement numérique, en encourageant l'innovation, en renforçant l'infrastructure et les systèmes financiers, et en mettant à profit la dynamique d'intégration régionale observée dans le nouveau phénomène de services bancaires transfrontaliers qui voit le jour sur le continent.

Les fonds souverains peuvent également jouer un rôle important dans le financement du développement. L'Afrique connaît une expansion rapide de ces fonds. Le nombre de pays dotés de fonds souverains a augmenté, passant de 15 en 2009 à 20 en 2014. L'actif total géré au titre des fonds souverains est passé de 114 milliards de dollars en 2009 à 162 milliards en 2014. Ces fonds représentent une source non exploitée de financement supplémentaire qui, bien gérée, aidera à combler, dans une large mesure, le déficit de financement à long terme nécessaire pour les grands projets d'infrastructure et d'intégration régionale. La Banque africaine de développement continuera d'aider les pays africains à épargner pour les jours difficiles en augmentant la taille de leurs fonds souverains, pour leur permettre de disposer de réserves afin de se prémunir contre l'instabilité des cours des produits de base.

L'augmentation du volume des fonds de pension est tout aussi importante. L'actif des fonds de pension en Afrique est estimé à 334 milliards de dollars, soit près de 20 % du PIB des pays africains. Les fonds de pension et les fonds d'assurance-vie doivent être mobilisés pour le financement du développement.

Nous devons aider les pays à développer leurs marchés financiers. La rareté des financements à long terme, due au caractère peu développé des marchés financiers, limite la disponibilité de financements intérieurs pour le développement. Bien que les marchés nationaux et régionaux des actions puissent aider à mobiliser l'épargne et à l'adapter, de manière optimale, aux besoins de l'investissement, leur taille, leur profondeur et leur degré de sophistication restent faibles. La Banque africaine de développement apporte actuellement son appui à l'Initiative des marchés financiers africains axée sur le développement à long terme des marchés obligataires en Afrique. À mesure que les marchés obligataires nationaux se développent, les pays pourront intensifier l'utilisation des émissions obligataires en monnaie locale pour répondre à leurs besoins de financement à long terme.

Grâce à l'amélioration constante du climat général des affaires et de l'investissement, l'Afrique enregistre une croissance rapide de l'investissement direct étranger, qui est passé de 33,8 milliards de dollars en 2005 à 55,5 milliards en 2014. Même si ses flux sont fortement concentrés sur un petit nombre de pays, l'IDE demeure une importante source de financement du développement en Afrique, comme c'est le cas des autres économies émergentes.

Cependant, nous ne devons pas perdre de vue que les banques multilatérales de développement (BMD) restent les principales pourvoyeuses de financement pour les pays en développement. Les BMD joueront un rôle important dans le financement des Objectifs de développement durable (ODD). Lors de la Conférence sur le financement du développement tenue à Addis-Abeba, les BMD ont convenu de tirer parti de leurs bilans pour fournir un financement de plus de 400 milliards de dollars sur les trois années à venir. Elles se sont également engagées à collaborer, de manière plus étroite, avec les partenaires des secteurs public et privé, en vue de mobiliser les ressources nécessaires pour relever le défi historique de la réalisation des ODD. Un des moyens par lesquels les BMD espèrent y parvenir est l'échange réciproque d'exposition au risque, qui devrait réduire la concentration de l'exposition et créer une marge pour des activités de prêts plus importantes au profit des pays.

Pour terminer, je voudrais résumer les principales questions auxquelles, nous devrions, me semble-t-il, prêter une plus grande attention pour le financement du développement durable, sur la base des enseignements tirés du contexte africain.

Premièrement, les pays en développement ne peuvent pas se permettre de retourner à l'époque des PPTE, où le Club de Paris devait procéder à l'annulation de la dette. Ils peuvent s'en sortir grâce à une meilleure gestion macroéconomique, et une gestion plus saine de la dette et des finances publiques.

Deuxièmement, même si les marchés financiers internationaux offrent aux pays des possibilités apparemment intéressantes, une plus grande attention doit être accordée à la nécessité d'éviter d'accumuler des dettes internationales pour financer la restructuration de la dette.

Troisièmement, l'approche d'accès libre aux marchés de capitaux internationaux peut avoir un effet boomerang si les taux d'intérêt augmentent dans les pays développés et si l'on observe une fuite des capitaux sur les marchés émergents. Un tel scénario aurait pour effet la hausse des coûts de financement de la dette libellée en devise.

Quatrièmement, les pays devraient s'atteler à ajouter de la valeur à leurs matières premières et éviter les effets pervers tels que l'effondrement du super cycle des produits de base qui, aujourd'hui, représente une menace pour les pays fortement tributaires des exportations de matières premières.

Enfin, la mobilisation de financement intérieur passe nécessairement par une intensification des efforts pour l'élargissement de l'espace budgétaire, les réformes fiscales, le recouvrement des recettes, et le développement des marchés des capitaux nationaux et régionaux en vue de mobiliser l'épargne et de répondre aux besoins de financement à long terme des pays.

Oui, le monde a besoin d'un développement durable. Mais sans financement durable, il ne se réalisera pas. Les créanciers et les débiteurs, qu'ils soient multilatéraux, bilatéraux ou pourvoyeurs mondiaux de capitaux, ont la responsabilité commune d'assurer une gestion durable de la dette.

J'aime Paris, comme chacun d'entre vous - et je me réjouis à la perspective d'y revenir prochainement pour la COP21 - mais nous ne devrions pas revenir à Paris pour parler d'une deuxième initiative PPTE. Une PPTE est largement suffisante !

Je vous remercie.


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